vendredi 2 juin 2017

Deux ou trois choses sur Michel Onfray

1) L'idée d'une contre-histoire matérialiste de la philosophie est au départ une bonne idée. Le ritualisme des programmes de la classe de philosophie et les biais spiritualistes des histoires de la philosophie universitaire ont en effet éliminé du corpus philosophique les Cyrénaïques, les Cyniques, l'Epicurisme (en tout cas pas reconnu avec son importance), Rabelais, Montaigne, les matérialistes du XVIIIè siècle, etc., etc. Je trouvais donc la croisade de Onfray à ses débuts saine et bien venue. Ajoutons quand même pour être honnête qu'en 1977 Hélène Politis avait publié un remarquable et long article de Critique (c'était l'époque où nos articles avaient parfois la taille d'un livre d'aujourd'hui) intitulé "Pour un matérialisme carnavalesque" qui disait déjà cela - en mieux.
2) De là à constituer cette "déconstruction" en contre-histoire systématique et à parcourir l'histoire de la pensée dans cette unique vision, il y a un monde. Onfray devenant systématique est devenu aussi partial et biaisé que ceux qu'il critiquait. Il ne voit pas (mais il n'est pas le seul!) que l'histoire de la pensée philosophique est toujours confuse et plurielle et qu'elle témoigne précisément de l'échec de toutes les tentatives pour boucler et asseoir de majestueux systèmes.
3) L'application de la méthode Onfray aux penseurs envisagés pour eux-mêmes aboutit à un mélange assez bizarre de déconstruction derridadaïste, de soupçon niétszschéen et de simplismes à la Godin (la philo pour les nuls). Que Freud ait construit avec obstination sa "secte" psychanalytique n'enlève rien à l'intérêt (même relativisé aujourd'hui) de l'apport freudien. Newton fit de même pour la Royal Society et ça ne condamne pas les lois de la dynamique.
4) Justement, à ce propos, Onfray se conduit exactement de la même manière pour sa secte - et je dirais même ses sectes. Il blinde ses contrats de diffusion avec France Culture, tient solidement en main sa secte troisième âge à Caen et occupe les médias avec un dynamisme confondant. Ayant eu l'occasion de vivre deux jours avec lui à Pointe Noire en République du Congo, je n'ai pas du tout trouvé antipathique le personnage mais je fus en revanche époustouflé de le voir téléphoner en continu, même au milieu de la savane et parmi les singes, aux journalistes, notamment du Point. Il y a des hommes comme ça, qui ont une telle obstination à placer leur camelote qu'ils assiègent les gens de médias qui finissent par leur céder dans un mélange de fascination ...et de peur. Si vous voulez qu'on vous trouve important, commencez par le dire vous-même.
5) Le fonctionnement de Onfray s'est emballé depuis quelques années avec une petite (?) touche de mégalomanie, mais c'est aussi un effet de l'économie du livre et de l'essai. On ne va en effet plus acheter tel livre de Onfray (ou de Ferry ou de Enthoven ou de Gauchet) mais du Onfray, du Ferry, de l'Enthoven ou du Gauchet. Il faut donc renouveler fréquemment les têtes de gondole des grandes librairies et des boutiques Relay puisque la durée de vie d'un livre est au maximum de six mois. Il en va aujourd'hui de la "pensée" comme des produits Danone - il faut du linéaire et qu'il se renouvelle. Cette demande de produits renouvelés conduit à recourir à des assistants ou des interviewers, ou à pisser de la copie comme Alexandre Dumas - qui n'était pas toujours seul...
6) Ce qui me gêne le plus chez Onfray, c'est que quelqu'un qui se réclame de Nietzsche n'ait apparemment pas assez lu La Généalogie de la Morale pour échapper au poison du ressentiment. Je veux bien que Onfray soit d'origine populaire, mais il n'est pas le seul et tout lecteur de Nietzsche doit en avoir fini avec le ressentiment s'il a compris ce qu'il a lu. Cela dit, j'ai assez côtoyé d'universitaires mourant d'envie et de ressentiment pour savoir que Nietzsche est vraiment difficile à comprendre.
7) Dernière chose: ce qui me sidère le plus est que les Français, plutôt réactionnaires politiquement si on en croit les élections, adorent ce genre de production. Le Figaro, le Point, Valeurs actuelles semblent devenus des temples du matérialisme, de l'athéisme et du soupçon? Bigre! A moins que Onfray ne soit comme la plupart des "philosophes" dont s'entiche l'époque qu'une opiacée pas trop dérangeante et qui s'accorde bien avec le matérialisme bobo. Allez, après votre Mojito, vous lirez bien quelques lignes de Décadence? - le tout est que Salah Abdeslam ne vienne pas nous déranger avec son Kalachnikov.

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