samedi 6 mai 2017

Après  un colloque  en Tunisie - réflexions sur les notions de tabou et de transgression

Tenir en avril 2017 dans un pays comme la Tunisie miné par le fondamentalisme islamique un colloque sur " Pratiques artistiques et tabous " est courageux.
Il y a pourtant là plus que du courage intellectuel et physique.
Les menaces, qui ne sont pas seulement celles de la « correction politique », forcent à reconsidérer la place et l'influence des activités intellectuelles et artistiques dans certaines situations politiques ou religieuses. Quand il ne s'agit plus seulement de scandaliser le bourgeois et les bien-pensants et de défier l'ordre moral mais que l'on risque beaucoup, y compris sa vie, la démarche de l'artiste et de l'intellectuel change de signification, de perspective, de dimension – et d'enjeux.

Dans le cas de la Tunisie, aujourd'hui tout ce qui touche à la religion et évidemment à l'islam, tout ce qui a trait à une sexualité permissive, ouverte ou transgenre, à la nudité et au vêtement des femmes, ou à des sujets comme la corruption de la classe politique devient sujet tabou et dangereux.
Il est évidemment possible de ruser – jusqu'à un certain point -, de procéder de manière détournée, ironique ou allusive, comme chaque fois qu'il s'agit de contourner une censure et d'éviter la persécution. Les plaisanteries du " petit peuple ", les histoires drôles qui circulent, les propos de café, tout comme les œuvres d'art, témoignent de cet art de contourner l'interdit. Le tabou fait de toute manière planer une menace qui est source, qu'on le veuille ou non et qu'on en soit conscient ou non, d'auto-censure : l'interdit est présent comme horizon de la pensée et de l'action.
Quant aux pratiques de contournement, leur limite est connue : elles éveillent le soupçon des persécuteurs lors même qu'elles rusent avec eux. Comme le montre amplement l'histoire de la censure et de ses absurdités – par exemple dans l'Empire russe au XIXème siècle puis sous le stalinisme - la bêtise des censeurs est insondable – au point qu'ils demandent des explications sur les " intentions " des auteurs de messages suspects en raison même de leur innocence.

Si l'on compare maintenant les situations dans des pays comme ceux du Maghreb et dans un pays comme la France, on constate une symétrie déroutante.
La chance de vivre après la Seconde guerre mondiale et ses massacres et de n'avoir jamais eu à faire l'expérience d'un Etat totalitaire, à la différence des artistes soviétiques ou chinois, nous a fait oublier en Europe qu'il pouvait y avoir en art des risques autres que ceux de l'art.
Les dénonciations de la répression et des interdits n'ont pourtant pas manqué tout au long de cette période heureuse, et le marché en est encore florissant, mais la posture critique-transgressive est devenue aussi rituelle qu'indolore. Les tabous attaqués sont des épouvantails du passé - des tigres de papier ou des moulins à vent – : les commandements et les dogmes d'une religion catholique en plein déclin, des interdits sexuels d'un autre âge dans un monde de permissivité et de pornographie.
Et pourtant dans ces sociétés européennes " démocratiques ", des interdits majeurs nouveaux ont surgi sans être reconnus comme tels parce que cachés sous les dehors de la morale et de la loi.
La conjonction de la correction politique et morale et de la juridicisation de la société engendre une pression qui n'est pas seulement de conformisme. Les associations et groupes communautaires disposent de moyens juridiques puissants de limiter la liberté de pensée, d'expression et de création à la place d'un Etat qui a abandonné ses prérogatives1. En ce sens, l'assassinat par des terroristes musulmans des dessinateurs et journalistes de Charlie hebdo en France en janvier 2015 est à inscrire dans la continuité des poursuites judiciaires que les associations islamiques intentent régulièrement contre les journalistes et caricaturistes, dont certains étaient encore sous le coup de ces poursuites au moment où ils furent assassinés.
Les plaintes à répétition déposées par des associations comme le Comité français contre l'islamophobie (CFCI) ou l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) contre ceux qu'ils taxent d'islamophobie (un délit inexistant juridiquement mais qui peut être aisément « fabriqué » en invoquant incitation à la haine raciale et à la discrimination religieuse) sont du même ordre.
Je prends le cas de ces poursuites parce que ce sont les plus visibles et les plus fréquentes, mais mes remarques valent tout autant des interdits portant sur l'enfance ou la sexualité – y compris sous les formes paradoxales que la définition de la sexualité a pris après le succès des idées gay, lesbiennes et transgenre qui, transformées en nouvelles normes, exposent la défense de la sexualité « normale » à l'accusation paradoxale de...discrimination. Les poursuites intentées contre les organisateurs de l'exposition "Présumés innocents" à Bordeaux en 2000 par une obscure association prétendument dévouée à la défense de l'enfant ne s'achevèrent qu'en 2011 lorsque la Cour de Cassation déclara nulles les poursuites. Heureux dénouement, pensera-t-on, à ceci près que les personnes poursuivies eurent à vivre dix années de cauchemar juridique et à assumer des frais de défense exorbitants2. Une perte d'argent n'est évidemment pas une exécution au fusil d'assaut mais l'arme financière fait aujourd'hui partie des outils de promotion et de défense des interdits.
La différence entre pays du Maghreb et pays européens n'est donc pas si forte qu'on imagine, surtout quand les assassinats terroristes sont, pour parler comme Clausewitz, « la politique des interdits continuée par d'autres moyens ».
Il y a quand même une première différence : ce qui en Tunisie relève de l'Etat est en France sous-traité au secteur privé – ou communautariste, ce qui revient au même.
D'où l'impression trompeuse qu'en France l'Etat n'est plus répressif et qu'il n'y a au fond plus d'interdits, alors que l'Etat a seulement abandonné ses responsabilités à des bras séculiers privés. L'artiste tunisien a encore le sentiment d'être victime de l'Etat et le vit comme une injustice paradoxale au sein de l'Etat de droit. L'artiste français se tient, lui, prudemment tranquille avec le sentiment qu'il ne peut pas s'opposer à une société qui donne l'apparence de fonctionner " selon le droit " - et parce que, en réalité, les transgressions coûtent très cher...

Une autre différence tient à la différence d'attitude des artistes par rapport à l'idée même de transgression.
En France (et en Europe en général), dans une atmosphère " post-post-moderne " où tout a été essayé, où tout est apparemment permis et où l'on semble revenu de tout, la transgression des interdits n'est plus une priorité. Tous les interdits qui peuvent être transgressés (l'ambiguïté de la formule doit être appréciée à sa juste valeur) l'ont été. Quant aux autres..., eh bien ils ne le peuvent pas parce qu'ils sont justement sous la protection du Ministère de la Justice et des associations qui font le travail à sa place. Il ne reste à l'artiste qu'à être " correct " et à transgresser les seuls interdits autorisés (ici encore l'ambiguïté de la formule doit être appréciée). Il a donc le droit de s'en prendre à l'église catholique, aux militants anti-avortement, aux partisans de l'identité nationale, aux riches mais pas à l'islam, pas aux partisans de la PMA pour les couples homosexuels, pas aux pauvres, pas aux immigrés, pas même aux terroristes, etc.
L'artiste tunisien garde, lui (ou elle), foi dans la modernité. Il sait, pour en avoir souffert, le temps qu'il a fallu pour se libérer de l'académisme colonial ou néo-colonial, c'est-à-dire de l'art académique d'importation puis de l'assujettissement à l'art moderne tel qu'il est promu comme apanage de l'Occident. Il sait aussi que le chemin de l'émancipation a été long et difficile et qu'il n'est même pas allé à son terme. Il ne voit donc pas les choses du même oeil.
L'art contemporain dont il se réclame lui commande de continuer à transgresser dans un mélange d'avant-gardisme et d'idéalisme. Si bien qu'il est sidéré quand les gardiens fanatiques des interdits déclenchent la répression. Il pensait bien faire en jouant le jeu de l'avant-garde, même si ce n'était pas facile, même s'il avait peu d'écho, même si le public restait imperméable, mais il découvre soudain que les juges s'intéressent à lui comme ennemi du peuple et de la religion.
C'est ce qui explique à mon sens le mélange de surprise et de malaise qui le saisit et qui était perceptible lors du colloque de Hammamet.
L'artiste continue à croire que, au nom de la modernité et de l'avant-garde, il peut être libre, y compris au risque de choquer, et qu'il a droit à une certaine immunité, mais en fait il ne bénéficie plus d'aucun sauf-conduit - il est sous la surveillance des juges, des policiers et des imams. Ce qui, pour l'artiste moderne, était le « bourgeois » caricatural qu'on choque, est maintenant un croyant tout aussi obtus mais qui peut vous couper la tête.

Il faut maintenant creuser plus profondément.
Si on prend un peu de recul, on doit constater en effet que certains tabous et interdits semblent avoir quelque chose d'absolu qui échappe à la particularité historique et culturelle : tabous de l'inceste, du parricide, de l'infanticide, de l'anthropophagie, du meurtre sadique, peut-être du suicide. Il s'agit là de tabous qui semblent universels. Peut-être vaudrait-il mieux d'ailleurs réserver le mot tabou pour eux, en gardant le terme d'interdit pour ceux qui prennent des formes historiques déterminées et semblent finalement variables – interdits vestimentaires, sur la nudité, sur l'alimentation et l'alcool, sur les limites de la critique politique, etc.
Bien sûr, ces tabous « universels » sont transgressés – et même bien plus souvent qu'on imagine -, mais ceux qui les transgressent encourent des châtiments d'autant plus terribles qu'il faut non seulement punir la transgression mais, plus encore, réparer l'ordre qui a été violé. A moins encore qu'on ne se débarrasse des transgresseurs en les rangeant parmi les fous.
Il est, à ma connaissance, rarissime que des artistes, en quelque période que ce soit, aient pour de bon transgressé ces tabous– ou alors ils n'échappent pas plus que les autres au châtiment. C'est après-coup, dans la reconstruction de la légende, que la transgression devient œuvre d'art – ainsi de Néron jouant de la harpe et déclamant ses poèmes en contemplant l'incendie de Rome qu'il aurait provoqué en 64 de notre ère.
La transgression, quand transgression il y a, est quasiment toujours réalisée « symboliquement », c'est-à-dire au plan des représentations.
Les 120 Journées de Sodome, ou l'École du libertinage du Marquis de Sade accumulent les descriptions d'actes blasphématoires et de cruauté sexuelle scandaleux. Pour cette raison même le livre fut longtemps confiné dans les « enfers » des bibliothèques, mais l'outrage par voie de représentation n'a pas la gravité de l'outrage réel et quand le Marquis en question s'avisa de réaliser une partie de ses fantasmes, il fut emprisonné3 avant de terminer sa vie à l'asile de fous de Charenton.
L'acte surréaliste le plus simple qui, selon André Breton dans le Second manifeste du surréalisme, « consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule. », est resté, heureusement, à l'état de déclaration. Lorsqu'il arrive que quelqu'un le réalise, on n'y voit pas une action artistique mais une « tuerie de masse » dont l'auteur est condamné à mort, à la prison à vie ou à l'asile.
Quand l'artiste chinois Zhu Yu décida en 2001 de transgresser le tabou de l'anthropophagie en mangeant un embryon humain grillé, il entendait montrer que tous les tabous sont de pures conventions mais le fait est aussi qu'il faisait cet acte artistique dans un pays, la Chine, où la politique de l'enfant unique avait rendu l'avortement banal et obligatoire et faisait du fœtus un déchet4. La réaction d'indignation fut cependant terrible et l'artiste lui-même en conçut une violente culpabilité. Le fantasme du cannibalisme a pu faire l'objet de films à succès (Le silence des agneaux de Ridley Scott en 1991), mais les cas de cannibalisme sont traités comme des crimes ou des actes de fous.
Le tabou de l'inceste a alimenté et alimentera encore les fantasmes littéraires ou cinématographiques mais l'inceste réel, assez fréquent, est réprimé par les tribunaux ou traité médicalement dans le cadre psychiatrique.
Quand en septembre 2001, le musicien allemand Karlheinz Stockhausen déclara que l'attentat des Twin Towers à New York le 11 septembre 2001 était la plus grande œuvre d'art de tous les temps et le rêve de tout grand artiste, il n'avait pas forcément tort mais sa déclaration provoqua la stupeur, il dut aussitôt démentir ses propos et ses programmes de concerts étaient pour la plupart annulés – et ce n'est pourtant pas lui qui avait détruit les tours du World Trade Center...
Les « artistes » qui filment et montent les vidéos d'exécution de l'Etat islamique irako-syrien rajoutent de la beauté à la pornographie de la violence sans en faire pour autant des oeuvres d'art transgressives.

Il est possible que l'art depuis qu'il est entré dans « l'âge moderne » ait cherché à aller toujours plus loin dans l'excitation des émotions qui sont au cœur des comportements esthétiques, comme le suggérait dès le début du XVIIIème siècle l'Abbé du Bos5, mais la transgression ne suffit pas à faire naître ces émotions. Celles-ci doivent être reprises et transfigurées par le travail artistique.
Il y a donc une évidente part de vérité dans l'idée que l'art transgresse mais qu'il le fait toujours au sein de son propre domaine. Toutes les transgressions ne sont pas purement et uniquement artistiques et formelles, mais la « pornographie » d'Olympia ou du Déjeuner sur l'herbe est une pornographie « au sein de l'art ». Il n'en irait pas forcément de même pour la pornographie de L'Origine du monde de Courbet où la représentation picturale est le médium de la pornographie tout court. Que l'art ait très souvent été un tel médium n'a rien de nouveau ainsi qu'en témoignent les innombrables « Banquets des dieux » peints au fil des siècles pour des commanditaires particuliers qui recherchaient des images de partouzes - et la manière même dont cette Origine du monde peinte pour un amateur ottoman de pornographie fut longtemps tenue dissimulée par ses propriétaires successifs, Lacan compris, en témoigne aussi.

L'ensemble de ces réflexions suggèrent au final la nécessité impérative de distinguer entre interdits sociaux historiquement déterminés et tabous universels.

Cette nécessaire distinction entre interdits et tabous ne justifie ni une irresponsabilité de principe et complète de l'artiste ni son respect inconditionnel des interdits.
En fait c'est l'état du droit tel qu'il est en dernière instance défini par la communauté politique qui détermine les frontières de la critique acceptable et les points critiques d'affrontement, étant entendu qu'une grande partie de l'activité critique en question se déroule au sein d'un monde de l'art séparé de la communauté en son ensemble.
C'est une dangereuse illusion de voir dans l'art l'expression de l'âme d'un peuple ou d'une communauté et les éloges nostalgiques d'un monde où l'art produisait de la communauté sont à considérer avec la plus grande prudence. Ces éloges, comme je l'ai montré dans La crise de l'art contemporain il y a maintenant longtemps (en 1997) datent du romantisme et ont alimenté les rêves nationalistes puis les projets totalitaires socialistes ou fascistes, pour des résultats artistiques la plupart du temps médiocres.
En revanche, c'est bien une telle distinction entre interdits et tabous que les persécuteurs et censeurs veulent à tout prix interdire pour mieux accuser toute démarche transgressive et subversive d'être sacrilège et blasphématoire. Comme si montrer la pointe d'un sein ou dénoncer le caractère inhumain du statut imposé aux femmes remettait en cause tout l'ordre du monde !
Maintenant je suis conscient – et tout le monde doit être l'être – qu'il ne suffit pas de clarifier les problématiques pour faire disparaître les problèmes.
Contre les persécuteurs et censeurs, il ne suffit pas de raisonner. Le rapport de force est là.
Parfois ce rapport est si défavorable et si inégal qu'il faut s'incliner et se résigner.
Parfois, à l'inverse, le combat est possible mais tôt ou tard il implique la violence.
Il fait partie de l'aveuglement contemporain qu'on oublie si vite ce qu'écrivait en 1844 Marx dans son Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel : « de toute évidence, l'arme de la critique ne peut pas remplacer la critique des armes ». Cela aussi les persécuteurs doivent l'apprendre.

1 Il serait intéressant de s'interroger sur les raisons de cet abandon par l'Etat (c'est-à-dire par les citoyens et leurs représentants ) de ses prérogatives. J'ai peur qu'il faille remonter jusqu'au diagnostic d'un abandon par l'Etat de ses pouvoirs républicains au profit d'un pluralisme juridique laissé aux marchandages et transactions entre communautés. Ce ne sont plus les juges qui instruisent au nom de la loi, ce sont les communautés qui activent le droit devant des juges devenus simplement arbitres.
2 Une association de protection de l'enfance du nom de La Mouette avait porté plainte en 2000, quelques jours avant la fermeture de l'exposition consacrée à "l'Art contemporain et l'enfance", organisée au CAPC de Bordeaux. Elle estimait que parmi les 200 toiles, photos, installations, et vidéos d'artistes visibles par le public, certaines présentaient un caractère "pédopornographique".
En 2006, les commissaires de l'exposition et l'ancien directeur des musées de Bordeaux avaient été mis en examen pour  "diffusion de message violent, pornographique ou contraire à la dignité accessible à un mineur" et "diffusion de l'image d'un mineur présentant un caractère pornographique". Ils étaient finalement renvoyés devant le tribunal, contre l'avis du parquet, décision annulée par la cour d'appel le 2 mars 2010. L'association La Mouette s'était pourvue en cassation, mais elle fut finalement déboutée – au terme de dix ans de procédure, avec les coûts qu'il se doit.
3 Le livre fut d'ailleurs écrit en 1785 pendant l'emprisonnement de Sade à la Bastille.
4 Ce qui laisse à penser que Zhu Yu avait envisagé la portée légale de sa transgression et constaté qu'il ne s'exposait à aucune poursuite, juste au scandale humain de la transgression du tabou du cannibalisme. Pour une étude assez complète de la démarche de Zhu Yu, je renvoie à l'article de Meiling Cheng « Violent Capital: Zhu Yu on File » in TDR the Drama Review, Vol. 49, No. 3 (Autumn, 2005), pp. 58-77, The MIT Press Journals.

5 Abbé du Bos, Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture, 1719.

3 commentaires:

  1. Bonjour Yves Michaud,
    Est-ce à dire que l'art, où ce qui en constitue la crête, possède nécessairement une fonction qui est de transgresser les interdits socialement déterminés ? C'est certes un noble rôle au regard du parallèle que vous exposez ici entre la Tunisie et la France ; l'art est un un moyen d'accéder à la liberté, un peu par négativité, en mettant en relief l'horizon des interdits, à la stupéfaction parfois des artistes. Je me pose alors la question de l'art au sein d'une "véritable" République ; quel pourrait-être son objet, son rôle ?
    A. Micaletti

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    1. votre question est très juste et je me la pose moi-même: est-ce que l'art est toujours voué à transgresser et à transgresser quoi? J'avoue que l'hypothèse que dans une société sinon parfaite, du moins qui atteint un niveau assez satisfaisant d'organisation politique, la subversion n'est plus nécessaire et elle doit soit céder la place à un autre régime de création (par exemple plus intériorisé ou plus formel) soit effectuer le travail de subversion en son sein. Je comprendrais ainsi l'art américain qui depuis les années 1940 n'est guère subversif sinon dans son domaine et encore (le pop art...). Avec un risque réel: un art qui ne travaille que dans son domaine va devenir domaine de gadgetisation: une grande partie de l'art aujourd'hui produit du gadget et glisse vers le spectacle. En tout cas votre question est importante et fait réfléchir. Elle rejoint les interrogations adorniennes. J'en étais loin mais vous m'y ramenez. Merci.

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    2. C'est comme si l'élan subversif était consubstantiel à toute création artistique. Quelle sorte d'objet d'art peut créer celui qui tient en haute estime les vertus civiques, ou celui dont les libertés ne sont pas menacées ? Votre vision de l'art américain est très éclairante; un art auto-policé qui ne tend qu'à se subvertir lui-même. Je ne l'avais pas envisagé en ces termes. Pourtant, je me souviens m'être longuement interrogé en parcourant la rétrospective Jeff Koons au Guggenheim de Bilbao en 2015. J'ai eu le sentiment que Koons moquait (trompait, dupait) plus l'institution qui le mettait à l'honneur, qu'il ne se préoccupait de la dimension esthétique ou encore du spectateur. Comme si l'art se nourrissait de se qui le porte pour exister. Je me pose d'ailleurs la question; qu'est-ce que Koons va bien pouvoir faire de plus ?

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