samedi 11 mars 2017

Citoyenneté et fraternité: un essai de clarification conceptuelle.

texte d'une intervention au cours de la rencontre de Pax Christi France sur le thème De la citoyenneté à la fraternité, le samedi 11 mars 2017 à Paris, Faculté catholique de la rue d'Assas.

Les deux notions de citoyenneté et de fraternité sont associées pour nous dans la devise de la République française (adoptée en 1848), mais elles ne ressortissent pas de manière évidente au même registre.
La notion de citoyenneté renvoie à l'appartenance à une communauté politique. Elle définit les conditions d'appartenance à un corps politique d'une certaine nature.
Celle de fraternité renvoie en premier lieu au registre de la famille – mais il y a beaucoup de formes de la famille et donc aussi des formes différentes de fraternité -, puis de manière plus large au champ de la sociabilité et des sentiments sociaux. Il est possible que le lien civique ait besoin de se fortifier dans des sentiments et des affections mais ceux-ci sont d'un registre "sentimental" différent dont on peut se féliciter pour ce qu'il apporte en plus, mais qu'on peut aussi redouter compte tenu du peu de stabilité et de l'obscurité des sentiments. Sans oublier une autre dimension encore, la dimension religieuse qu'exprime l'idée de frères en humanité, que cette fraternité soit mise explicitement sous le signe de Dieu le père ou sous celui d'une communauté de tous les humains – l'espèce humaine.
Je procéderai de manière simple en examinant l'une à la suite chacune des notions en jeu. Cela devrait permettre de mettre en évidence petit à petit comment elles peuvent s'articuler, jusqu'à quel point aussi elles peuvent le faire sans que naissent des difficultés dues à leur spécificité.

Je commence par la citoyenneté..
La première chose à dire est que ni conceptuellement ni historiquement la citoyenneté ne va forcément de pair avec la nationalité. La citoyenneté renvoie à l'appartenance à une communauté politique d'une certaine nature, appelée dans la tradition européenne (voire "occidentale") parfois polis (πολις), parfois civitas, plus tard Res publica ou République, corps politique ou body politic, ou encore commonwealth. Initialement la communauté est associée à la ville qui réunit des citoyens sinon dispersés. Par la suite la communauté s'étend à plusieurs villes ou un territoire et elle peut devenir abstraite au sens de "ce-que-les-citoyens-ont-en-commun" – la Res publica. Elle est en ce sens non familiale, non clanique – même si se réunissent des familles, des clans, des villages. Comme le dit le terme largement répandu à partir du XVIIè siècle de "Commonwealth" – mais c'était déjà formulé de cette manière dans la Politique d'Aristote - cette communauté vise à assurer le bien commun de ses citoyens, le premier bien étant la sécurité ou la paix. Il est tout à fait possible que les citoyens partagent des croyances religieuses, des sentiments et même des liens de sang, mais ces "liens" sont seconds.
Qui dit "citoyens" dit forcément "non-citoyens". Qui sont ces non-citoyens?
A l'extérieur, ce sont les "étrangers", ceux qui ne sont pas de la communauté et qui peuvent être soit des étrangers étrangers, soit carrément des ennemis. En ce sens Carl Schmitt a raison de poser qu'une catégorie fondatrice de la politique est le couple ami/ennemi. Toujours est-il que les étrangers ne bénéficient pas des mêmes lois que les citoyens.
A l'intérieur, il y a aussi des non-citoyens. Ce sont les esclaves, les serfs ou les métèques venus faire du commerce. Ce sont aussi les personnes en situation provisoire ou définitive de minorité: enfants, incapables majeurs, aliénés, femmes jusqu'à il y a peu (en France 1946!) ou, dans certains cas, personnes déchues de leurs droits civiques.
Un citoyen n'est donc ni un parent, ni un croyant, ni un frère de sang, ni un membre de l'ethnie – c'est juste un membre du corps politique.
Au fur et à mesure que se construisaient les États, la notion de corps politique est devenue plus abstraite, se libérant graduellement des autres formes de lien social qui pouvaient accompagner l'appartenance civique: la cité n'est plus la ville avec ses dieux et ses familles et les citoyens sont réunis par leur seule appartenance civique. Avec ce progrès de l'abstraction politique vient la floraison des théories du contrat social.
Celles-ci naissent toutes à partir de la fin du XVIè siècle face à deux questions redoutablement pratiques: à qui doit-on obéissance? Comment en finir avec les guerres de religion?
La question "à qui obéir?" se pose quand s'articulent mal ou entrent en conflit des loyautés différentes: faut-il obéir au Pape, à l'Empereur d'occident (c'est la guerre interminable des Guelfes et des Gibelins en Italie), aux seigneurs en leurs principautés, aux rois, aux échevins et magistrats des villes? La réponse est simple et directe: il faut obéir à soi-même en tant que l'on est membre du corps politique que l'on a voulu. Toutes les théories du contrat social introduisent la notion d'un "souverain" qui n'est pas un roi, un seigneur ou un pape mais le peuple que les citoyens ont décidé de former. Et ils ont décidé de former ce peuple en tout premier lieu pour sortir de la guerre et de l'insécurité – caractérisé comme "état de nature" mais dont la réalité empirique n'a pas beaucoup d'importance, sinon sous la forme des dévastations de la guerre.
La question de l'organisation du pouvoir de ce "souverain" n'est pas sans importance, mais elle est seconde: elle reçoit des réponses variables selon qu'on s'en remet à un souverain absolu (Hobbes), à un monarque constitutionnel (Locke), à une démocratie directe (Rousseau) ou un régime représentatif (Kant).
Quant aux guerres de religion, après les ravages du XVIè siècle, elles conduisent à écarter de plus en plus les croyances religieuses du champ politique. Cela ne se fait pas en un jour tant l'emprise du Christianisme est grande, mais la tendance est à confiner de plus en plus les croyances dans le for intérieur et à écarter les croyances religieuses des pratiques politiques.
C'est pourquoi si on pouvait au départ encore associer communauté politique, religion, clans et même ethnie, les doctrines du contrat social et du souverain finissent par ne plus poser comme bases de la communauté que le libre choix des citoyens de se soumettre à une autorité pour bénéficier de la paix et de la protection des lois indispensables au développement de l'industrie humaine et donc au bien-être et à la civilisation.
On voit ainsi se former l'idée que la communauté civique ou citoyenne, la "République", est différente de toutes les autres formes de communauté politique possible: qui dit citoyen dit liberté et les membres d'une communauté politique à base religieuse, ethnique, clanique ou totalitaire ne sont pas des citoyens – ce sont selon les cas des croyants, des fidèles, des cousins ou des frères, des camarades ou des matricules. Si on parle néanmoins de citoyens nord-coréens, iraniens ou saoudiens, c'est par laxisme et en confondant justement nationalité et citoyenneté.
Une telle construction théorique – qui a présidé quand même à la mise en place d'institutions solides et plutôt satisfaisantes dans les pays dits démocratiques – peut faire l'objet d'une critique centrale: elle privilégie la loyauté civique sur la sociabilité et fait soutenir cette loyauté par des décisions raisonnables plutôt qu'affectives. Elle relève du rationalisme politique.
A quoi l'on objecte aisément que l'homme est un animal d'émotions, de sentiments et de croyances et que le rationalisme politique aura toujours du mal à neutraliser ces dimensions de l'humain.
Ce type d'argument est aujourd'hui répandu: les communautaristes avancent qu'un individu humain n'est rien sans son épaisseur culturelle; les penseurs du soupçon dénoncent l'illusion des choix raisonnables d'un individu qui n'est qu'un avatar de l'homo œconomicus; les croyants réintroduisent leurs dieux plus puissants que toute raison; les populistes de gauche dénoncent l'individualisme, toujours néo-libéral, consubstantiel à la citoyenneté éclairée; les populistes de droite en appellent aux traditions et aux racines, quand ce n'est pas à l'ethnie. En fait tous ces arguments qui se prétendent différents disent la même chose: la raison doit être l'esclave des sentiments et des passions.
A quoi on peut répondre en retour exactement comme le faisaient les théoriciens du contrat: si vous préférez l'insécurité, la violence, le désordre des passions et l'affrontement des croyances, libre à vous de vous détourner de la raison mais ne venez pas vous plaindre ensuite de ce qui vous arrive.

Venons en maintenant à la fraternité.
Les sens du mot varient sur un éventail large et la notion n'est pas aussi claire qu'on croit.

Au sens strict, la fraternité est familiale – sauf que les formes de la famille sont innombrables à travers cultures et populations. Nous vivons, pour notre part, sur l'idée maintenant usée d'une famille monogamique stable où frères et sœurs sont frères de sang issus des mêmes parents. Sauf que la polygamie a été et continue à être répandue et qu'elle prend un nouveau visage chez nous à travers la polygamie non plus simultanée mais sérielle des divorces et remariages donnant naissance aux "familles recomposées". Sans aller jusqu'à la complication des familles royales saoudiennes où le roi peut avoir parfois jusqu'à 70 fils, il n'est pas rare d'avoir affaire aujourd'hui à des familles nombreuses recomposées de demi-frères et sœurs, qui parfois ne sont même pas demi-frères ou demi-sœurs mais juste "d'un autre lit". De la fraternité au sens étroit des frères on passe à celle des cousins, du clan, voire de l'ethnie. Les communautés des cités en cause aussi bien dans les affaires de trafics que de terrorisme sont faites de "cousins" et de "frères". On parle d'ailleurs plus de fratries que de familles. Entre parenthèses, c'est ce qui rend à mes yeux très problématique et discutable la notion de "regroupement familial" dont le sens initial a été détourné.

Si on ne veut pas se payer de mots, il faut donc chercher ailleurs que du côté des familles.
Or une autre forme de fraternité est celle acquise à travers des expériences partagées. Les compagnons d'apprentissage de métier, avec initiation finale, comme les compagnons du Tour de France, sont des frères. Les religieux d'un couvent ou d'un ordre sont des frères. De même on a longtemps parlé de "fraternité de combat", avec même la possibilité que les frères ennemis deviennent au moins un temps "amis" et que se produisent des mouvements de "fraternisation. De même encore au terme de l'initiation, un franc-maçon devient un frère.
Cette conception de la fraternité est, à mon sens, moins porteuse de difficultés que celle de la famille. Il faudrait ici se demander quelles sont les expériences qui peuvent aujourd'hui produire cette fraternité de partage. Ce pourrait être le cas de l'école et ce le fut par le passé – comme en témoigne le succès des sites comme "copains d'avant" où l'on part à la recherche de ses condisciples – à cette réserve que ici aussi le caractère "liquide" des relations sociales, pour parler comme Zygmunt Bauman, a fragilisé le lien scolaire. Le service militaire n'existe plus et encore moins la fraternité des combattants. Celle des métiers n'existe plus guère sinon de manière marginale. Il reste la fraternité de la délinquance et de la prison, celle des cités. On pourrait être tenté de considérer le partage de la pauvreté et du dénuement comme source de fraternité: tel était un des espoirs de Marx et des socialistes quand ils voyaient dans le prolétariat une seule personne faite de tous les misérables dans la déréliction. Songeons aux paroles de l'Internationale: "c'est nous les damnés de la terre….". Sauf que le comble du dénuement et de la déréliction ne réunit pas les hommes mais les sépare ou les rend passifs. Il ne serait pas impossible qu'une école repensée, dispensant un enseignement civique solide, rassemblant des enfants en uniforme, sans le moindre insigne religieux, intégrant dans chaque classe un ou deux enfants handicapés puisse reconstituer de la fraternité, mais il est probable que je rêve.

Reste à prendre la fraternité en un sens large, humaniste ou religieux – la fraternité des hommes en tant qu'hommes, en tant que membres de l'espèce humaine ou en tant que fils de Dieu.
Il vaut la peine de s'arrêter sur les bases qu'on peut lui trouver.

L'idée d'espèce humaine n'a pas été aussi facile à élaborer qu'on croirait.
Elle dépendait étroitement de l'état des connaissances biologiques qui sont restées très rudimentaires jusqu'au XXè siècle. Pour n'en donner qu'un exemple, on accuse souvent de "racisme" les hommes du XVIIIe siècle mais ils ne savent ni ce qu'on peut entendre par race ni combien on peut en compter. Tous, Linné,Voltaire et Kant compris, font des albinos une race et croient même qu'il y a une race des satyres (hommes-boucs) tant on parle des satyres dans toutes les cultures et tant les religions s'évertuent à dénoncer la bestialité…Ce n'est guère qu'avec la cartographie du génome au début des années 2000 qu'on acquiert une idée de l'espèce humaine et des variations qu'on y trouve. J'ajoute que les spéculations aujourd'hui répandues sur nos "frères les animaux" tendraient plutôt à fragiliser de nouveau l'idée d'une fraternité de l'espèce humaine. Le compassionnalisme néo-franciscain vide de son sens l'idée de fraternité humaine en voulant tellement l'étendre. Si nos frères les veaux méritent notre affection, que donnerons-nous de plus à nos frères les hommes?
Une conception de la fraternité humaine de type humaniste repose, elle, sur une définition à la manière d'Aristote de l'homme comme "être vivant ayant le logos", le logos en question recouvrant aussi bien le langage que la capacité de raisonnement et de calcul. C'est la fraternité qui est au cœur des déclarations universelles des droits de l'homme européennes – je donne cette précision pour écarter les déclarations islamiques des droits de l'homme qui n'ont ni cette base ni le même caractère universel -. C'est, de même, la fraternité engendrée par l'idée d'une communauté des esprits chez Kant, soit que cette communauté se constitue en "société civile éthique" et devienne une "Église" (La religion dans les limites de la simple raison de 1793), soit qu'elle vise à se réaliser sous la forme d'un État universel cosmopolitique (Doctrine du droit de 1797). Il faut toutefois préciser que cette fraternité si elle est "naturelle" n'a rien d'automatique et a des conditions déterminées.
Pour ce qui est de l'Eglise, elle se constitue sous le règne de la vertu, c'est-à-dire l'intention fermement fondée de remplir son devoir. Ce qui pose la question de la fraternité envers ceux qui ne pratiquent pas la vertu ou, pire, la combattent.
Pour ce qui est de l’État cosmopolitique, il tient à la conscience qu'ont les hommes d'habiter tous ensemble une même terre dont personne ne peut s'approprier une partie.

Reste la possibilité de fonder la fraternité en Dieu. Tous les hommes sont frères en tant que fils du Père.
Ici encore il y a des difficultés conceptuelles..
Soit on prend à la lettre l'affirmation et il faut croire au récit de la Genèse et donc adopter une forme ou une autre de créationnisme. Pendant longtemps, par exemple chez Bossuet, on a tenté courageusement d'articuler la Genèse et l'histoire.
Soit on prend l'affirmation en un sens figuré et il faut alors revenir d'une manière ou d'une autre à la version humaniste précédente qui en reçoit une forme de sacralité. Il en reste à mon sens quelque chose dans la manière où certains célèbrent aujourd'hui les droits de l'homme comme un principe sacré.
D'autres problèmes, et pas des moindres, ont été abondamment discutés par les théologiens et demeurent vivaces dans une religion comme l'Islam. Faut-il traiter également tous les fils de Dieu, ou bien distinguer entre croyants et incroyants, chrétiens et gentils, musulmans et koufars, entre frères d'une qualité et frères d'une autre? Ce qui engage en profondeur une réflexion sur la nature de Dieu, sa bienveillance envers tous les hommes ou seulement ceux qui le reconnaissent., sa relation à ses créatures.

Si j'en viens pour conclure à la relation entre citoyenneté et fraternité, je dirai qu'il y a là deux concepts très différents.
L'un, celui de citoyenneté, est éminemment politique et renvoie dans notre tradition aux principes d'une communauté politique dont chaque homme est souverain en tant qu'il la choisit, la veut ou la reçoit – et s'y soumet.
L'autre, celui de fraternité, est à pertinence sociale et éthique.
Ceux qui sont stricts soutiendront qu'il n'est pas besoin de fraternité puisqu'il ne s'agit que d'un sentiment alors que la politique repose sur des principes. Telle était la position du philosophe Vacherot en 1860. Beaucoup préféreront alors la remplacer par un principe de solidarité reposant sur la justice. C'est l'interprétation qu'en donne le philosophe américain John Rawls dans sa Théorie de la justice de 1971: la fraternité devient un principe normatif régissant les différences qu'on peut accepter au sein d'une société. Rawls soutiendra alors un principe de différence – qui peut passer pour un principe de fraternité – comme quoi des inégalités ne sont acceptables que si elles sont finalement au bénéfice de tous via la redistribution fraternelle ou solidaire. Le mouvement solidariste de Léon Bourgeois à la fin du XIXè siècle anticipait ces vues. La fraternité passe alors du côté de la justice distributive. Dans cette interprétation, elle perd évidemment en partie son caractère de sentiment.

Cela dit, le fameux "sentiment de fraternité" n'est pas facile à comprendre.
Soit il s'agit vraiment d'un sentiment "sentimental", avec son irrationalité et sa partialité, et la fraternité ainsi comprise ouvre la porte à tous les abus - ceux du communautarisme, du clanisme, du patriotisme nationaliste ou ethnique et du racisme. Dans la "fraternité" de notre devise républicaine, il entre un peu de ça et résonne en écho le thème de la "guerre des races" qui parcourt souterrainement tout le XVIIIè siècle ("qu'un sang impur abreuve nos sillons"). Les soupes populaires au cochon sont un autre avatar de cette fraternité – tout comme les associations caritatives islamiques.
Soit il s'agit d'un sentiment "abstrait", déjà travaillé par la réflexion, et il ne va guère plus loin qu'une bienveillance humaniste pour autrui, pour le prochain, ou pour les hommes en général. Il faudra alors affronter honnêtement les apories de la bienveillance universelle qui sont, à mon sens, au nombre de deux:
1) est-ce qu'une vision bienveillante du monde et des actions humaines permet une appréhension correcte et efficace des événements et des circonstances? Je ne le pense pas. Telle est la critique de la vision morale du monde que j'ai développée à la suite de Hegel dans mon livre Contre la bienveillance.
2) est-ce que le principe de bienveillance universelle est compatible avec les conditions d'existence de la communauté politique existante? Je ne le pense pas non plus. Kant, parlant de la société cosmopolitique, parlait d'une "communauté générale pacifique, sinon encore amicale, de tous les peuples de la terre pouvant entrer en relations actives les uns avec les autres" i, I, §62). Le même Kant parlait de l'insociable sociabilité de l'homme comme moteur de l'histoire.
Il me semble que la crise actuelle (et qui sera durable) des migrants fait clairement apparaître les problèmes multiples que posent ces "relations actives" entre peuples. L'accueil fraternel des étrangers a pour conditions limites le nombre de gens à secourir, l'intensité et la durée des flux, les capacités d'accueil et d'intégration des communautés de destination.
Le cosmopolitisme peut bien être le principe constitutif d'une société mondiale – ce principe ne fait pas disparaître pour autant la question des conditions empiriques de sa réalisation. Il me paraît à cet égard assez drôle que les mêmes bons esprits qui défendent l'idéal cosmopolite universaliste dénoncent dans le même temps une mondialisation que par définition ils disent néo-libérale.


vendredi 10 mars 2017

Réponses à cinq questions de Michel Guerrin (Le Monde) lors du débat " L’État peut-il encore avoir une ambition culturelle ? " le jeudi 9 mars 2017 de 10h à 11h30 au Forum des images à Paris dans le cadre de la journée de réflexion de la SCAM (société civile des auteurs multimédia) " Nouvelle présidence, nouvelles ambitions culturelles "



- 1 La culture en retrait. Seulement une question de moyens ?

La culture n'est pas au cœur de l'actuelle campagne électorale.
On remarquera d'abord que ce n'est pas trop étonnant au sein d'une campagne inexistante à ce jour.
Cela dit, il y a des années que la culture n'est plus une question centrale – au moins depuis 1995. Après les années Mitterrand-Lang où une politique ambitieuse a bénéficié du dynamisme culturel français des années 1960 et 1970 et a surfé sur ce dynamisme, la culture est devenue juste une question de moyens et de mesures catégorielles. Or avant de se poser la question des moyens, il faudrait avoir des fins.
De ce point de vue, le slogan du 1% du budget consacré ou non à la Culture est une absurdité aussi sacrée qu'une vache sacrée. Que veut dire en effet 1% du budget si ce budget est réduit ? Qu'est-ce que ça veut dire s'il augmente ?
Ce qui manque, c'est une analyse de la situation culturelle actuelle. Je ne suis pas énarque ni féru de chiffres mais cette situation culturelle depuis une dizaine d'années peut être résumée en 6 chiffres – pas un de plus - que personne ne conteste. Le ministère de la culture dispose pour son budget propre de 3 milliards d'euros. L'audiovisuel public dispose, lui, de 4 milliards d'euros – ce qui veut dire que Mme Ernotte a plus de moyens financiers que Mme Azoulay. Les collectivités locales, régions, agglomérations, villes dépensent 7 milliards d'euros pour la culture. Quant aux ménages, ils consacrent 70 milliards aux dépenses culturelles dont 30 pour le hardware ou les " tuyaux " (tel, internet, écrans, ordinateurs, etc.) et 40 pour les contenus. Cela veut dire que la culture " vivante " – quel que soit le jugement de valeur qu'on porte sur elle – ne coïncide plus avec la culture " culturelle ". On en connaît les manifestations : l'image et la vidéo priment sur le texte, la culture s'est touristicisée, les arts " hauts " intéressent moins que les " arts de divertissement ", l'attention a fait place au zapping et à l'immersion, etc. etc. .


- 2 L’État doit-il revoir ses missions : revoir son périmètre d'intervention, revoir l'équilibre entre ce que fait l’État et ce que font les collectivités locales, rationaliser son offre, créer de nouvelles missions ?

Je pense que oui l’État doit revoir profondément ses domaines d'action. A commencer par l'audiovisuel : même si ce n'est ni facile à dire et encore moins facile à faire ici devant des membres de la SCAM (j'en suis un moi-même), il faut réduire drastiquement les dépenses de l'audiovisuel public et donc son champ. Est-il normal que la bouillasse de France 2 entre en concurrence avec celle de TF1 ? A quoi sert France 3 ? A quoi servent le Mouv et Radio Bleu ? S'il faut garder une audiovisuel culturel et d'information, le reste doit être réduit. Et cela fait autant d'argent à réinvestir à terme ailleurs. Il faut savoir réaffecter dépenses et crédits.
Pour ce qui est de l'existant (grands établissements, patrimoine, culture d'élite), la question n'est pas de les abandonner mais de revoir leur action. Il faut être conscient qu'aujourd'hui la conservation du patrimoine n'est en rien désintéressée mais étroitement liée aux objectifs du tourisme et donc à la politique que l'on veut suivre en ce domaine. Quant aux grands établissements, il faudrait souvent, leur donner une nouvelle vie ou revenir à leur concept initial. La BNF, de même que toutes les médiathèques et bibliothèques, doit faire face actuellement à la désertion du lectorat pour cause de progrès des consultations numériques. Il faut revitaliser.D'autres établissements, comme le centre Pompidou qui a été transformé en mouroir académique, doivent revenir à leur vocation initiale. Il faut arrêter aussi de " jouer à la marchande " en voulant imiter les établissements commerciaux qui font ça mieux que le service public


- 3 Faut-il encore accentuer la politique de l'offre en construisant de nouveaux équipements culturels ?

Les seuls grands projets des derniers quinquennats et septennat ont concerné des monuments présidentiels à implantation presque exclusivement parisienne. Pour de multiples raisons, ces temps sont passés – au moins provisoirement. Il ne faut ni accentuer ni supprimer une politique de l'offre qui est de toute manière là sous forme d'institutions existantes, mais il faut aussi accepter sans état d'âme de jouer la carte de la culture d'élite là où c'est nécessaire, y compris en promouvant un " élitisme de masse " comme à la Philharmonie. J'ajoute qu'il faut regarder du côté de la décentralisation ou, mieux, de la déconcentration de l'offre. Un premier pas, même fort modeste, a été fait avec la Philharmonie, qu'on a eu l'audace de construire en bordure de périphérique et à portée des banlieues nord...

- 4 Faut-il changer de curseur et imaginer une politique culturelle axée sur la demande.

Je refuse catégoriquement une politique de l'offre de nature commerciale. Le projet macronique de viatique culturel de 500 euros pour les jeunes me paraît à cet égard absurde : faut-il vraiment financer les industries du manga, du streaming ou du jeu vidéo qui se portent très bien toutes seules ?

-5 Les piste pour une politique de la demande

En revanche, il y a une demande authentiquement respectable, qui n'est pas forcément exprimée par les individus pris dans le consumérisme et l'hédonisme, mais dont c'est le rôle des politiques et des acteurs culturels de l'identifier et de la mettre en musique, c'est ce que j'appelle la demande sociale et la demande politique. Au lieu de demande, il vaudrait mieux en fait parler de besoin. Malraux, Pompidou, Lang, chacun à sa manière, l'ont bien comprise et perçue.
A mon sens il y a deux demandes sociales et une de nature politique qui doivent être impérativement au cœur du projet du ministère.
D'abord la demande de culture à l'école, que ce soit culture, théâtre, arts plastiques, musiques. C'est un levier fondamentale de civilisation, de formation de la sensibilité et de formation civique. On en parle depuis 1985 (Chirac toujours lui, grand diseux et non faiseux) et rien n'avance ou à peine. Qu'est-ce que ça veut dire une heure d'arts plastiques au collège ? Qu'est-ce que ça veut dire étudier Molière en classe de français au lieu de le jouer ? Cela dit, c'est plus facile à dire qu'à faire parce qu'on touche là au monopole de l’Éducation nationale, à ses routines caporalistes, à ses lobbies – et notamment à l'hypertrophie des horaires et programmes..
Ensuite il y a la demande sociale de culture de proximité. Elle est plus que jamais indispensable à satisfaire. Et pas sous la forme d'une culture boboisée et notabilisée style Palais de Tokyo. Les maisons de la culture étaient faites pour répondre à cette demande. Il faut y revenir sous une forme nouvelle, comme on le voit au 104 à Paris ou au Lieu unique à Nantes. Ici encore les enjeux sont de civilisation, de sensibilisation – et de citoyenneté.
Enfin il y a la demande politique de francophonie. On croit encore en France que la francophonie, c'est pour le " prestige " et le " rayonnement ". Or la francophonie, c'est de la politique, c'est aussi un instrument politique. Notre présence réelle ou virtuelle au Maghreb est pitoyable face aux torrents de propagande saoudienne ou émirati, la langue française régresse partout, les USA pompent sans vergogne les jeunes diplômés africains, y compris quand c'est nous qui les avons formés. Il faut avoir le réalisme de comprendre, comme les Américains l'ont fait avec leur industrie cinématographique, que la culture c'est aussi et c'est même d'abord de la politique. Et ici encore il faut basculer les ressources qui sont gâchées dans l'audiovisuel public ou aller chercher de l'argent du côté du business florissant des fournisseurs de " tuyaux " - 30 milliards de rente pour les vendeurs de quincaillerie culturelle. Je suis plutôt contre l'impôt mais là il faut taxer, remettre à l'honneur l'octroi et le péage...

Question subsidiaire : quelles seraient vos trois priorités culturelles si vous étiez président de la République ?

En pleine irresponsabilité, je dirais :
- dégager toutes les après-midi à l'école et au collège pour les activités culturelles (arts, musique, théâtre, travaux manuels, sport, danse, etc.) ;
- entrer dans un processus fort et résolu de décroissance de l'audiovisuel public pour cesser la gabegie des séries françaises et des productions idiotes ;
- last but not the least, réformer le code pénal pour introduire à la place des peines de prison et de " travaux d'intérêt général ", dont personne ne sait ce que ça veut dire ni comment on les exécute, des peines de " travaux d'intérêt culturel ". Selon la gravité des délits (je ne dis pas des crimes), on serait condamné à lire La princesse de Clèves, Au bonheur des dames, La Chartreuse de Parme, Les Misérables et, pour les cas les plus graves, A la recherche du temps perdu et le condamné sortirait quand il serait capable de résumer l'affaire et de montrer qu'il a compris. Je suis certain que sortiraient, très vite, de nos prisons des êtres transfigurés.

Participaient au débat
Laurence Engel, présidente de la Bibliothèque nationale de France, Karine Berger, députée socialiste des Hautes-Alpes, Jean-Paul Cluzel, inspecteur général des Finances honoraire et Yves Michaud. Jean-Jacques Aillagon s'était fait excuser.
Sur la notion de gouvernance

Texte de cadrage préparé pour un dialogue avec Roland Ries, maire de Strasbourg, tenu le 4 mars 2017 à Strasbourg dans le cadre des Journées du Nouvel Observateur " Le progrès est-il d'actualité ? "

1) Remarques d'étymologie et de sémantique .

Il existe (et depuis longtemps) une riche constellation de termes pour parler de la gestion des choses humaines : gestion, administration, direction, gouvernement, management, et plus récemment gouvernance.
En langue anglaise le terme de governance a cours depuis longtemps et prévaut souvent sur celui de government
En français le mot de gouvernance est très ancien mais il avait en partie disparu. Il se répand à nouveau à partir des années 1990, en remplaçant de plus en plus celui de gouvernement, qui servait non seulement en politique mais aussi pour la religion et même la conduite de soi (gouvernement de l'église, gouvernement de soi).

Gouverner, comme l'indique l'étymologie, c'est manier le gouvernail de manière à faire prendre une direction au navire : c'est donc choisir une direction (dans la mesure où les éléments – courant, vents, visibilité, relief - le permettent) pour arriver où l'on veut, normalement à bon port.


2) Management, gouvernement et gouvernance

En ce sens, les termes de gouvernement et de gouvernance comportent l'idée d'un choix d'orientations qui n'est pas présent dans ceux de gestion, d'administration ou de management. La gestion, l'administration, le management consistent à faire tourner correctement les choses sur le modèle de la gestion de routine d'une collectivité domestique, d'une maisonnée ou d'un " ménage ", avec le même sens initialement que " économie " qui concerne étymologiquement les affaires de la maison et de la famille élargie.
Cette administration des choses demande parfois une prise de décision mais elle consiste le plus souvent à prévoir, organiser, commander, coordonner et contrôler. Tels sont les niveaux distingués par Henri Fayol en 1916 dans son livre L'administration industrielle et générale qui est considéré comme un des premiers livres de management et un modèle du genre.
Ce qui veut dire que dans l'idée la plus courante de la gestion, de l'administration et même du management, il n'y a pas l'idée de gouvernement au sens de choix décisifs des orientations. L'insistance sur le choix des orientations, la stratégie, viendra mais plus tardivement, dans une économie plus dynamique, plus incertaine et plus concurrentielle, dans les années 1960, chez des théoriciens du management dynamique et décisionnel comme Peter Drucker ou Igor Ansoff.
Les raisons de cette séparation entre gouvernance et management ou gestion sont assez simples :
- les grandes orientations de la gestion sont souvent stables : ce sont celles de la famille, de la prospérité de l'exploitation familiale, de l'entreprise, du métier et du secteur où opère l'entreprise.
- les grandes orientations sont définies par les demandes du marché - on dit maintenant le client.
En d'autres termes, métier et marché définissent des axes de politique stables et larges. Telle est la vision traditionnelle de l'industrie ou de la grande distribution, qui donne naissance aux puissances industrielles traditionnelles comme Michelin, les compagnies pétrolières ou sidérurgiques. Il y a plus à gérer de manière optimale (articuler des ressources, des demandes et des processus de production et de distribution) qu'à gouverner au sens de prendre des décisions d'orientation stratégique.

Dans l'idée de gouvernement ou de gouvernance, il y a en revanche celle de choix d'objectifs et d'orientations : on doit manier le gouvernail.
Cela dit, entre gouvernement et gouvernance il se glisse aussi une différence importante. Le gouvernement choisi avant tout des objectifs. Il est ensuite le pouvoir exécutif de ses choix. On parle ainsi de " changement de gouvernement " en fonction du verdict des urnes.
La gouvernance comporte cette même idée de choix mais dans un monde plus complexe où les choix sont moins faciles, plus compliqués et concernent plus d'acteurs. On doit donc définir la notion de gouvernance comme un gouvernement sous le signe de la recherche du bien commun mais dans un monde où il y a une pluralité de parties prenantes aux intérêts divers. On peut donc dire que la notion de gouvernement est " dure ", alors que celle de gouvernance est " souple ", voire " molle ". Pour parler comme Zygmunt Bauman, la gouvernance est appropriée dans un monde " liquide ".

3) La gouvernance pour elle-même

Il faut préciser cette idée générale de la gouvernance comme pilotage des actions en vue d'un bien commun dans un contexte de pluralité des parties prenantes (en anglais on parle de stakeholders) dont les intérêts peuvent ne pas être conciliables.
Les domaines pour lesquels le terme est couramment utilisé sont significatifs.
- la gouvernance des institutions internationales (Nations Unies, Banque mondiale, FMI, Union européenne, etc.) ;
- la gouvernance des associations qui ont en principe un fonctionnement démocratique visant au bien commun ;
- la gouvernance de l'internet qui doit prendre en compte des parties prenantes très différentes (opérateurs, plate formes, usagers, sociétés de technologie, commerçants, autorités, agences de défense, etc.)
- la gouvernance des universités (avec pour parties prenantes les étudiants, les professeurs, les organismes de recherche, les autorités de tutelle).

A tous ces égards, la notion de gouvernance s'applique bien à la situation d'une municipalité, ayant une visée de bien commun (sécurité, développement économique, accès à la culture, qualité de la vie urbaine, éducation,propreté, transports urbains, etc;) et une pluralité de parties prenantes : citadins, touristes, autorités, voisins, banlieusards, personnel municipal, prestataires de service.
Les changements de majorité politique peuvent impliquer des changements d'orientation mais sans brutalité excessive en raison justement de la présence de nombreuses parties prenantes.
Il est, en revanche, plus délicat de parler de gouvernance d'entreprise, bien que le terme soit à la mode, parce que le bien commun est plus difficile à définir et que les parties prenantes ont des intérêts souvent contradictoires – personnels, managers, clients, actionnaires, la société en général.

4° Questionner la gouvernance

Compte tenu de cette pluralité des acteurs et de la difficulté de définir le bien commun en question, la gouvernance a quelque chose de flou. Elle peut tourner à la gestion consensuelle d'une situation.
D'autre part, à la complexité des situations risquent de correspondre des institutions elles aussi complexes et bureaucratiques: multiplication des instances, des assemblées, des agences, prolifération des procédures. De là formalisme, ritualisme, bureaucratie, détournement des pouvoirs par ces instances, cogestion. On le voit aussi bien au niveau des organismes internationaux que des municipalités ou des grosses entreprises de service public. Gouvernance risque alors de signifie gestion molle et non innovante, avec en contrepartie une forte dose d'idéologie de la correction politique.
Enfin la complexité des situations et le procéduralisme conduisent à une prolifération des normes. La conjonction de la juridicisation et de l'idéologie du bien conduit à multiplier les normes, à inventer des modèles de bonne gouvernance (" les bonnes pratiques "). Ce qui fait la fortune des agences de notation.
C'est ainsi que la Banque mondiale définit des principes de mesure de la gouvernance en tenant compte
  • de la reddition de comptes
  • de la stabilité politique
  • de l'absence de violence
  • de l'efficacité
  • de la qualité de la régulation
  • du niveau de corruption.

De fil en aiguille on remplace la politique par la gestion et la gestion par la bureaucratie – il n'y a plus ni gouvernance ni gouvernement.