lundi 28 novembre 2016

Leçons de la primaire à droite en quelques lignes

1) Force et dynamisme de l'électorat, non seulement en volume de participation mais plus encore en résolution - avec l'amplification sans appel du score de Fillon et la volonté claire de rassemblement (les reports de voix vers Fillon sont forts partout, y compris chez ceux qui avaient voté....Juppé);
2) Demande très forte de renouvellement de la classe politique: après Sarkozy, exit Juppé. Le prochain sur la liste devrait être Hollande.
3) L'illusoire prééminence de Juppé s'est finalement dissipée: il n'était qu'un pis-aller pour ceux qui ne voulaient plus en aucun cas de Sarkozy
4) Il y a un très grand désir de droite après des décennies de socialo-chiraquisme, c'est-à-dire de demi-mesures catégorielles et corporatistes alors même que s'aggravent les fractures sociales, l'insécurité (culturelle et quotidienne) et que les problèmes structurels empirent (notamment l'effondrement de tout le système éducatif - à tous les niveaux, supérieur compris).
5) La gauche est explosée faute d'avoir su faire son aggiornamento rocardien. Hollande était certes réformiste mais trop couard, manipulateur, bureaucratico-technocratique pour avoir le courage de ses intentions.
6) Conséquence la plus importante pour tous: le FN se voit repoussé sur ses fondamentaux populistes-socialistes - et donc à gauche. Il sera de plus en plus difficile de distinguer paléo-communisme, mélenchonisme, bobo-gauchisme et frontisme.
C'est la bonne nouvelle de ce déplacement des positions.

lundi 21 novembre 2016

Les rêveries de Bernex et leur profondeur.


Texte publié à l'occasion de l'exposition d'Olivier Bernex au Musée Granet à Aix-en-Provence, du 19 novembre 2016 au 19 février 2017
ci-dessus: Première et septième rêveries (200cmx200cm)

Les peintures récentes d'Olivier Bernex sont intéressantes à plusieurs titres.

Au premier abord, pour l’œil innocent, ce sont d'abord de grandes peintures expressionnistes et tourmentées, très colorées, faites à gestes vifs et parfois rageurs. On y voit des visages mais aussi des objets, des personnages, des fragments de nature, des fleurs et des fruits, le tout étant néanmoins noyé, englouti mais aussi unifié et intégré dans le tourbillon pictural. On sent bien que se mêlent dans des proportions qui d'abord nous échappent impressions de la nature, idées et rêveries de l'artiste, voire cauchemars, obsessions et émotions. Beaucoup de choses se fondent dans une sorte de maelstrom, sans que les peintures basculent ni du côté de la nature ni du côté de l'intériorité. Le dehors et le dedans se mélangent de manière inextricable et pourtant ajustée avec beaucoup d'art.

Ceux qui connaissent un peu l’œuvre de Bernex savent que c'est là son style, balançant sans cesse entre le motif et l'expressivité personnelle, entre les choses et la sensibilité, entre la poésie colorée et une sorte de fureur "fauve" qui ne doit pas surprendre dans la tradition marseillaise provençale à laquelle il fait honneur, notamment celle du merveilleux Seyssaud.

L’œil devient moins innocent quand les travaux qui accompagnent ces grands formats suggèrent une histoire bien plus compliquée que celle d'une expression.
Il y a en effet d'évidence tout un travail d'études préparatoires, qui se précise au fur et à mesure que l'on passe des esquisses préparatoires au détail des dessins, fusains et pastels réalisés sur le motif, croquis fougueux, inspirés mais aussi attentifs et observateurs, où Bernex s'attache à saisir tout à la fois ce qu'il voit, ce qu'il ressent, ce qui l'émeut et ce à quoi la nature le fait songer.

L'ordre se renverse alors et l'on se rend compte que ce qui paraissait au départ des peintures spontanées est en fait réfléchi, composé, construit à partir de ces matériaux de départ qui, eux, sont spontanés et immédiats. Des moments de vision, de sensation et d'émotion ont été construits en un grand tableau.

Les choses vont se compliquer encore (et c'est bien pourquoi ces peintures sont si riches et intéressantes) quand on lit que la série de ces peintures s'intitule "Rêveries du Garlaban".
Car il y a là une double référence sur laquelle on doit s'arrêter.

Il est fait référence à des promenades régulières du peintre dans le massif du Garlaban, au dessus de Marseille et d'Aubagne, mais aussi aux Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau qui datent de la fin du XVIIIème siècle, quelques années avant le début de la Révolution française, écrites entre 1776 et 1778, juste avant que l'écrivain ne meure.

Arrêtons-nous sur chacune de ces références car elles disent beaucoup.

Le massif du Garlaban est une montagne en forme de bloc de calcaire qui se dresse au dessus de Marseille et d'Aubagne, dont le sommet – le Garlaban précisément – s'élève à plus de 700 mètres. C'est un massif encore préservé mais entouré des faubourgs et banlieues proliférantes et distendues de Marseille, avec autour un paysage résidentiel mité, sans que pour autant et même au contraire la sauvagerie du massif disparaisse. Elle n'en prend même que plus de force. Le Garlaban, c'est surtout la beauté provençale et marseillaise, éclatante et rude, mais aussi magique et mystérieuse. Comme il en est d'ailleurs des deux autres massifs fameux et proches, celui de la Sainte Baume et celui de la Sainte Victoire. Le citadin peut tout à coup s'y dépayser, s'y perdre ou du moins perdre la ville, ses rythmes et ses bruits, pour accéder à une atmosphère sauvage, presque magique et sacrée. Bernex, qui n'habite pas loin de ce massif, est un habitué de ces ressourcements et ses notes préparatoires nous disent ses sensations, ses émotions, ses rêveries et même ses cauchemars.
Rêveries, parlons-en justement à propos de la seconde référence, celle à Rousseau.
Les Rêveries du promeneur solitaire sont la dernière œuvre de Rousseau, inachevée et publiée après sa mort. Elles constituent une étape marquante et majeure de la naissance de la sensibilité romantique, avec ses tourments, ses communions avec la nature, ses emportements d'imagination.
Je n'en rappelle que l'ouverture pour que l'on mesure bien l'étrangeté et la force du geste littéraire :
"Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. (…) Mais moi, détaché d'eux et de tout, que suis-je moi-même ?".
Et quelques pages plus loin, Rousseau le persécuté et le solitaire poursuit :
"Tout ce qui m'est extérieur m'est étranger désormais. Je n'ai plus en ce monde ni prochains ni semblables ni frères. Je suis sur la terre comme dans une planète étrangère où je serais tombé de celle que j'habitais".
Et donc :
"Livrons-nous tout entier à la douceur de converser avec mon âme, puisqu'elle est la seule que les hommes ne puissent m'ôter".
Dans cette disposition d'esprit, Rousseau va suivre le courant de ses rêveries pour tenter de saisir son âme :
"je me contenterai de tenir le registre des opérations sans chercher à les réduire en système".
Rousseau va ensuite nous livrer une série de dix "promenades".

C'est exactement ce qu'entreprend ici Bernex avec sa série de tableaux, en suivant précisément les étapes de la démarche de Rousseau et en en rajoutant de son cru.
Bernex cherche ainsi à retrouver ses émotions, ses emportements, les sensations, les émotions engrangées au cours de ses promenades.
A la manière de Rousseau, il n'en fait pas un système mais reconstruit chaque fois, en chaque expérience, une rêverie autour d'une thématique, dont on voit aisément, selon les tableaux, qu'elle va de l'étrangeté à la crainte, du désir aux ténèbres, du paysage extérieur presque serein au paysage intérieur agité ou angoissé, du bonheur entrevu à la mort anticipée, de la communion avec la nature à la peur de s'y perdre, de l'ordre du monde à son chaos.


Je ne poursuivrai pas cette exégèse car elle ferait entrer dans la psychologie profonde de l'artiste et ce n'est pas mon rôle puisque je parle seulement de l'artiste et de son art.Je livre quand même un fil conducteur, même avec quelques doutes : un certain Raymond Bernex a donné une édition commentée...des Rêveries du promeneur solitaire...

Je voulais juste mettre en évidence l'intensité et la densité dont ces peintures sont chargées et donner quelques suggestions sur les raisons pour lesquelles elles nous touchent et à notre tour nous font entrer dans la rêverie.


mercredi 16 novembre 2016

Formes de l'invisibilité. 


Texte paru dans Le 1, numéro 128 du 2 novembre 2016 intitulé "Salauds de pauvres".

Laurent Greilsamer m'avait fait la gentillesse de me demander un "texte de philosophie" sur la pauvreté.
J'en étais bien embêté car je trouvais quelque chose d'indécent à "ratiociner" sur la pauvreté, soit à la manière scolaire-Enthoven (Poros, Penia, le Banquet, etc.) soit à la manière larmoyante compassionnelle style "les exclus" ou "l'accès à l'universel" version Marx-Christ-théologie du dénuement.
J'ai choisi de juste décrire des formes de pauvreté à partir de quelques expériences.
Ce que j'écris des Roms pouvait choquer mais dans le même numéro du 1, Patrick Declerck, qui a fait l'expérience du SDF pour de bon, était encore plus sévère que moi...
J'avais été impressionné aussi par l'histoire que m'avait contée un guide de haute montagne qui avait vécu deux ans dans sa voiture suite à son divorce et à  la perte de son logement. Il ajoutait que pour lui c'était assez facile car il avait l'habitude de bivouaquer...


C'était en 1987, à Bombay. Dans l'hôtel très local où je résidais, j'assistai un jour, ébahi, au traitement des immondices dans la cour intérieure. Quatre hommes passèrent la journée entière à faire le tri des déchets en bavardant : les plastiques, le fer-blanc, les papiers et tissus, les déchets organiques – il n'y avait pas de verre. Le soir tout était net. C'était la pauvreté et sa débrouille. Des photographes ont fait depuis toute une carrière esthétique sur ces enfants des pays pauvres qui fouillent les montagnes d'immondices.
Lors du même séjour, au cours d'une déambulation sur le front de mer, pas loin du quartier d'affaires opulent, je vis une scène qui me hantera jusqu'à ma mort: une femme, âgée mais sans âge, totalement, absolument nue, sous un voile blanc transparent – l'image même du dénuement. Pas l'image de la pauvreté mais du dénuement. Avec rien, sans bagage, pas même une écuelle pour mendier - juste une main recroquevillée sur rien. 

Après un tel commencement, il y a quelque chose d'indécent à réfléchir sur la pauvreté. Décrire vaut parfois mieux que faire semblant d'analyser. 
Nos "pauvres" à nous sont différents – et pour une fois, on aura du mal à pousser la complainte "d'un monde que nous avons perdu".
Il y a les pauvres organisés – qui ont leur poste de travail et leurs horaires fixes, dont les revenus sont relevés à heures fixes aussi par des chefs ou cheffes, qui remballent le soir leurs affaires pour rejoindre je ne sais quel campement. Il faut oser dire qu'une grande partie de la pauvreté Rom est minutieusement et brutalement organisée et contrôlée par des mafias.
Il y a les isolés qui font la manche dans le métro ou les lieux publics avec des discours stéréotypés appris dans je ne sais quelle académie à la Dickens pour SDF-quêteurs. Seuls les plus originaux et les plus maladroits s'en tirent en suscitant admiration pour la performance ou pitié pour le ratage.
Des migrants, je n'en ai pas vus dans le quartier chic où j'habite, sauf sous la forme des mêmes Roms se rebaptisant soudain en "famille syrienne réfugiée" (avec écriteau ad hoc).
Les pauvres, je les croise encore sous la forme proprette et déléguée de ces étudiants sympathiques et roses qui le samedi à la porte du supermarché, habillés de t-shirt à slogans humanitaires (la dernière fois, c'était "tous différents, tous ensemble" - bien trouvé monsieur le communicant!) vous tendent des listes de produits à acheter "pour leurs pauvres". Business, business charité, charité business.
Dans une société obsédée par l'argent, il y a encore les pauvres ruinés, ceux qui ont eu de l'argent et n'en ont plus ou plus beaucoup – ces chanteurs, acteurs, sportifs, vedettes de téléréalité, escrocs, qui ont manqué leur reconversion, qui n'ont pas su gérer leur fortune d'un jour –. On n'oubliera pas Tapie le "ruiné de chez ruiné" – ...une formule typique du monde du luxe.
Restent les pauvres à peine visibles. On se surprend à les trouver au détour d'un couloir de métro ou d'une rue, vieillards encore bien mis, jeunes femmes au regard vide parce que gêné ou ailleurs, qui ne devraient pas être là et qui se cachent autant qu'ils se montrent aux endroits incongrus où ils se postent. Ils nous rappellent soudain l'immense partie immergée de l'iceberg pauvreté: ces retraitées (car ce sont surtout des femmes) qui touchent 400 euros par mois, ces membres d'un couple divorcé qui se retrouvent à dormir dans une voiture, une roulotte ou dans les gares. Vraiment invisibles et qui résignés ne demandent plus rien. 

dimanche 13 novembre 2016


Texte paru le 13 novembre 2016 pour introduire le recueil de photographies de Touhami Ennadre, Paris, 13 novembre, cette nuit

La beauté quand même

Des photographies dans un livre de photographies.
Du noir et des lumières, du noir lui-même toujours nuancé et quelques poignées ou brassées de lumières – lumières de bougies, de lumignons, de lampions, qui viennent de la profondeur, qui émergent du noir sans contraste et sans violence, comme des plantes sous la neige qui fond.
Les sujets ? On reconnaît évidemment ces autels et monuments modestes que les hommes construisent pour exprimer leur douleur quand quelque chose de grave est arrivé, ces gestes simples dont ils se réconfortent. Pour les avoir vues dans les journaux, sur les écrans de télévision, on reconnaît sans mal des scènes d'après-attentat, après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris.
On sent, sans réfléchir, qu'il s'est passé quelque chose de grave et que ce quelque chose de grave n'est pas d'ordre individuel, qu'il dépasse les individus, les enveloppe et les réunit dans le malheur – j'avais écrit " la tragédie " mais le mot est trop théâtral. Ce n'est pas la scène encore sanglante et dévastée d'après la tuerie. Ce n'est pas la mise en scène raide de la cérémonie d'hommage. C'est ce moment entre les deux où on se rejoint, se réconforte, se serre et partage sa peine. La panique et le choc se sont estompés. restent la stupeur, l'incompréhension, le chagrin – et l'humanité nue.

La photographie, au sens de l'ensemble de la production photographique, au sens de " la photographe en soi ", a une charge d'émotion très forte, souvent bouleversante. Au point que c'est devenu le registre majeur sur lequel elle joue - comme on le voit avec le photo-journalisme : la photographie c'est de l'émotion.
Mais il y a émotion et émotion.
Le caractère hyper-émotionnel de l'image photographique, on a d'abord cru l'expliquer par sa nature d'empreinte : elle figerait et saisirait le réel dans ce qu'il a de plus fugace, de plus caché, de moins visible et de plus incandescent. On connaît la phrase de Walter Benjamin : " le réel a brûlé le caractère d'image ".
Cette idée, qui semble si évidente, a longtemps paralysé la réflexion. Il semblait qu'il n'y eût rien à faire : juste avoir l’œil et saisir, capter, attraper – la vie, le plaisir, l'ombre d'une pensée, la douleur et le chagrin, la peur, la mort
On sait pourtant- et on le sait depuis la naissance de la photographie en tout cas chez ceux qui la pratiquent -, que la prétendue surface passive n'existe pas : il faut l'intervention du photographe pour choisir et cadrer ses " sujets ", les attraper ou les faire attendre, ensuite et plus encore pour travailler les résultats au développement et au tirage (que ce soit lui qui opère ou d'autres qui le font pour lui).
Encore toutes ces remarques sont-elles d'ores et déjà vieillies. D'autres acteurs que le photographe interviennent - avec d'autant plus de force qu'ils ne sont pas là : les ingénieurs qui mettent au point les appareils et les pellicules, et maintenant les appareils numériques ultra-perfectionnés, et les développeurs qui créent les logiciels de travail de l'image" embarqués " aujourd'hui dans la moindre camera.
Une photographie, c'est le résultat du processus qui permet de la produire – aujourd'hui plus que jamais. C'est pourquoi j'ai toujours aimé la brutalité si subtile de la phrase de Garry Winogrand: la photographie montre à quoi ressemblent les choses lorsqu'elles sont photographiées...

Ce détour, je le fais pour dire sans avoir l'air de jeter tout à trac un paradoxe faussement provocant que Touhami Ennadre est à des années-lumières de la problématique classique de la photographie, qu'il est un photographe qui ne fait pas des photographies ou plutôt qu'il est un artiste tout court dans le médium de la photographie.
Touhami Ennadre sait et sent tout ça depuis son enfance – sans l'avoir cherché. Pour lui, faire une photographie, c'est y passer des heures et des heures, depuis la quête obsédante de l'image jusqu'au travail du développement et du tirage – c'est s'engager dans un processus aussi long que celui de la production d'une peinture ou d'un texte. Dans ce processus entre même le bricolage de son propre appareil - un appareil sans viseur puisque pour lui " un appareil photo n'est pas un fusil à lunette "
Pour autant, la spécificité de sa démarche, avec sa complexité assumée, ne neutralise en rien l'émotion, au contraire. Il n'y a rien de moins formaliste que ces photographies de Ennadre.

C'est ce que je veux approfondir en essayant d'expliciter ce que je, ce que nous sentons tous en face d'elles.

L'émotion ne vient pas ici du reportage sur des scènes poignantes. Ce n'est pas un reportage sur le chagrin. Rien de poignant. Au contraire ce qui nous pénètre tout de suite, c'est le calme et surtout le silence de ces images – comme dans un film muet. Comme si on avait enlevé les bruits qui distrairaient. Et pourtant la photographie est par nature muette. Ici elle a quelque chose en plus : elle est silencieuse.
L'émotion ne vient pas non plus de la forme d'expression. Ce serait pourtant facile car la situation se prête à la grandiloquence, à la mise en scène expressive. À coups d'éclairages contrastés, par exemple. Mais justement, ce serait le comble de l'insensibilité, pire, le comble de la grossièreté.
Alors quoi ? De toutes les phrases prononcées sur la démarche de Ennadre, l'une m'a particulièrement fait réfléchir : " Il va si près du sujet qu'il lui ôte de sa contextualisation "
Oui, c'est bien ça – ici comme dans toute l’œuvre de Ennadre.
Attention au malentendu qui pointerait : Ennadre n'est pas pour autant dans la facilité du gros-plan.Il se débrouille (comment ? C'est son affaire durant les longues heures du travail) pour isoler dans le noir (avec ses gradations de noir de fumée, de suie et de fusain) des foyers fragiles de lueurs. Pas de gros plan insistant (" Voyez ! Mais voyez donc! "), mais des îlots de lumière donnant de la présence, une intense présence, à un geste, à des flammes vacillantes, à une étreinte, à un visage, à des silhouettes – à quelque chose qui est d'infime mais fortement présent. Il y a une sorte de monumentalité du fragile qui baigne ces photos.
La disparition du contexte concentre inévitablement l'émotion sur ce presque rien.
Tout en découle : silence, recueillement, concentration, communion, méditation, respect.
Car la force immense de ces photographies est de ne jamais nous faire entrer dans la représentation, ni dans la signification. Seule règne l'émotion, si parfaitement détachée de l'objet qu'elle en est pure. Elle ne va même pas jusqu'à la métaphysique – ce qui vient après l'objet - : elle reste comme expérience.

Là où il n'y a pas de mots, pas de significations, pas de références, pas de sens, pas même d'esthétique, il reste cette beauté pleine et qui nous point.

samedi 12 novembre 2016

A propos de Laetitia de Jablonka, prix Médicis 2016

Le livre Laetitia de Jablonka, qui a obtenu le prix Médicis, n'appartient à aucun genre bien précis.
Disons que c'est mix: un peu de journalisme, un peu de reportage de fait divers, un peu d'autofiction, un peu de policier, un peu d'essai sociologique, un peu d'histoire, - un mélange d'Aubenas, de Carrère, de Ernaux et de Farge.
La construction du récit est élégante, alternant chapitres de mise en perspective sociale, culturelle et politique et chapitres zoomant sur les stations du chemin de croix de Laetitia Perrais aux mains de Tony Meilhon son tortionnaire qui la dragua, la viola, la tua puis la démembra (pardonnez du peu)..
Pour ne rien arranger, Laetitia Perrais fut élevée avec sa soeur Jessica dans une famille d'accueil dont le chef exerçait sur certaines des adolescentes accueillies des agressions sexuelles...
Le livre de Jablonka est poignant, parfois insupportable dans sa partie personnelle - mais assez bien pensant dans sa partie "théorique/réflexive" socio-culturelle et politique.
Jablonka, professeur d'histoire à l'université, présente son livre comme le manifeste d'une forme d'histoire-reconstruction du fait divers. Ayant écrit par le passé quelques romans, il affirme être passé dans ce livre du "non-écrire du vrai" (le travail de l'historien) et de "l'écrire du non-vrai" (le travail du romancier) à l'écriture du vrai.
Sa thèse sous-jacente mais lourdement présente est que le fait divers est en profondeur révélateur du fonctionnement social.
Ce ne m'a pas semblé évident, tant la plupart des analyses "profondes" de Jablonka sont banales et semblent tout droit sorties d'une tribune lambda de Libération.
Cette sorte de littérature me semble, à l'inverse, surtout intéressante pour ce qu'elle dit...de ceux qui l'écrivent - les malaises de l'historien face à la vérité, ses difficultés avec le storytelling et les biais idéologiques dont il prend conscience, et finalement le statut social de commentateur dedans/dehors et dessus/dessous.
On avait déjà ce sentiment face au narcissisme d'Emmanuel Carrère.
En fait Jablonka éclaire moins le fait divers du meurtre atroce de Laetitia Perrais par Tony Meilhon que les problématiques conditions de survie de l'historien contemporain face à la narration et au recyclage des matériaux narratifs.
Heureusement l'archéologie aérienne, la palynologie et les analyses ADN rendront de plus en plus secondaires ces problèmes de narratologie - tout comme les analyses de la police scientifique ont conduit Meilhon sous les verrous sans qu'on en sache plus sur les ratiocinations de cet assassin... en dépit des efforts de compréhension de Jablonka.