mardi 18 octobre 2016


Philosopher, est-ce bâtir un système ou faire des enquêtes ?

Entretien de Yves Michaud avec Philippe Garnier pour le numéro 100 de Philosophie Magazine


En philosophie, qu’appelle-t-on un système, qu’appelle-t-on une enquête ?

Un système est un ensemble cohérent de concepts et de représentations qui doit, du moins en principe, embrasser la totalité du réel. Il faut qu’il soit exhaustif et cohérent, sans contradictions internes. Bien sûr, selon les époques, ce qu’on appelle « le réel » implique une part plus ou moins grande de sensible et de suprasensible, de données scientifiques et sociales. Quant à l’enquête, c’est un examen destiné à établir en détail la composition d’une chose, d’une dimension du réel ou d’une situation de la vie humaine.

Les enquêtes ne sont-elle pas destinées à finir sous forme de système ?

Une enquête peut rejoindre un système si elle se propose l’ensemble des dimensions de la vie humaine. Hume a écrit deux livres qui s’appellent Enquête sur l’entendement humain et Enquête sur les principes de la morale. À elles deux, ces deux enquêtes embrassent une grande partie du réel. Mais chez Hume, les enquêtes ne se fondent pas dans un système, elles se substituent plutôt au système que le philosophe a tenté de construire dans son Traité de la nature humaine et qu’il considère comme non réalisable. Pour ma part, j’ai suivi le même itinéraire que Hume. Je suis parti, comme tous les philosophes de ma génération, sur l’idée d’un système qui pouvait avoir nom marxisme, existentialisme, heideggerianisme, etc… et constatant l’impossibilité du système, je me suis tourné vers l’enquête, puis vers l’essai, comme Hume.

Pourquoi avez-vous renoncé aux systèmes ?

Il y a un moment où l’on se rend compte que le système est une illusion. Longtemps j’ai cherché, à la suite de Kant et notamment dans mon domaine qui était la théorie des sciences, à valider mon argumentation par un « argument transcendantal ». Il s’agissait de penser d’une manière à la fois nécessaire et vraie sur tel ou tel domaine du savoir. Par exemple, une théorie physique est considérée comme une représentation vraie tant que c’est la seule façon de rendre compte de l’ordre des choses observables. Or, je me suis rendu compte qu’aucun de ces schèmes conceptuels n’était valable de façon absolue, ni dans le domaine des sciences de la nature, ni dans le domaine des sciences humaines. Ce sont tous, à un certain degré, des bricolages qui permettent de rendre compte à un moment donné d’une certaine observation sur le réel.

La crise contemporaine de l’idée de système en philosophie est-elle liée à l’impossibilité de bâtir un système scientifique ?

Les théories physiques utilisent l’instrument mathématique pour fonder de nouveaux schèmes conceptuels, par exemple la théorie des cordes ou la théorie quantique, qui sont appelés à être complétés, infirmés, et abandonnés… Les schèmes conceptuels sont des systèmes éphémères de représentation de la réalité. Cela vaut aussi pour les sciences humaines : la « culture » est un schème conceptuel, la conception démocratique de la politique est un schème conceptuel… Quand on quitte la sphère unique du capitalisme que décrit Marx et qu’on a affaire à un capitalisme mondialisé, toujours plus composite et plus hybride, sa description en système devient très hasardeuse. En art, vous avez des schèmes conceptuels cubiste, perpspectiviste, dadaïste, etc… jusqu’à la « modernité », qui est un schème conceptuel. Tous ces schèmes sont des constructions multiples, contemporaines ou a posteriori.
Quant aux systèmes philosophiques contemporains, comme le système de l’interaction comunicationnelle d’Habermas, ils tendent à reposer sur des postulats de départ de plus en plus exclusifs, des postulats de non-conflictualité, de non-violence, qui rétrécissent volontairement le champ du réel. Aujourd’hui, une construction systématique est obligée d’abandonner une trop grande part du réel pour sauver sa systématicité.
En revanche, une enquête aiguë et lucide des paradigmes locaux nous apporte beaucoup, y compris en termes de possibilités d’action.

L’enquête est-elle censée déboucher avant tout sur l’action ?

La question qui déclenche l’enquête nous semble urgente, parce qu’il y a une difficulté à résoudre dans le champ où nous vivons, où nous agissons. Par exemple, la question de la liberté dans les champ des sciences neurologiques est une question d’une actualité urgente. De même, je vais beaucoup dans les pays musulmans pour parler de la liberté dans des cultures imprégnées de théocratie. La tâche du philosophe, c’est d’abord de clarifier une situation à travers l’enquête. Après, c’est à chacun de faire ses choix. Pour moi, dans l’héritage des Lumières, si on pense juste, on doit agir juste, même si les passions interviennent. L’action découle d’une clarification.

Concrètement une enquête, c'est quoi ?

Deux exemples.
L'art à l'état gazeux, de 2003, part tout bêtement d'une approche ethnographique du monde de l'art : visite des galeries, des biennales, des centres d'art. Je repère un certain nombre de traits qui vont dans le sens d'une évolution vers des expériences esthétiques immersives. Je suis, par exemple, frappé de constater que les jeunes artistes ne se tournent plus vers le compagnonnage des poètes mais des Djs, que l'engagement politique est faible et ritualisé, que les installations prolifèrent. A partir de là, je revisite la théorie esthétique postmoderne pour voir ce qu'elle en reflète ou non. C'est en ce point que l'analyse conceptuelle relaie l'enquête empirique.
De manière analogue, Ibiza mon amour est une enquête en bonne et due forme sur le plaisir aujourd'hui : historique, sociologique, ethnographique, avec des aspects d'observation participative (je vais dans les boîtes de nuit ou les zones bizarres, y compris les plus destroy). Je la double d'une documentation exhaustive sur l'île et son évolution. Je peux me vanter d'avoir lu toute la littérature sur la question, les romans qui se passent à Ibiza, les archives – les journaux ont 4 ou 5 pages avant l'époque contemporaine -. Et puis je développe mes analyses sur l'industrialisation du plaisir et les bulles d'excès et de régression. Toutes ces démarches prennent du temps. C'est pour cette raison que je publie à intervalles réguliers mais assez longs. Ibiza m'a pris 5 ou 6 ans de maturation et la suite de L'art à l'état gazeux sur le concept de l'esthétique immersive ou encore " ambiantale " est en chantier depuis dix ans....

L’enquêteur n’a-t-il pas une relation avec la vérité différente de celle du bâtisseur de système ?

Il y a traditionnellement deux conceptions de la vérité : la vérité-correspondance et la vérité-cohérence. Or, il me semble qu’on n'a jamais de contact avec la réalité autrement que sous une forme conceptuelle falsifiable, mais on arrive toujours à bricoler un schème conceptuel de façon à le rendre cohérent. Pour une enquête, ce qui compte avant tout c’est qu’elle soit aussi descriptive et détaillée que possible. Il est important aussi de pouvoir recommencer à partir d’un autre schème conceptuel. Par exemple, pour le monde physique, le décrire tel que nous le voyons, et tel que vu par un poulpe! En politique, décrire le monde vu par un ayatollah et le décrire vu par un libertin. À ce compte-là, l’enquête est authentiquement sceptique, elle est dans la pure recherche.

Faut-il admettre un infini des perspectives possibles ?

Bien sûr. Hume l’avait vu : l’identité personnelle est une fiction que nous-mêmes, nos proches ou nos biographes construisons. Je ne suis qu’une histoire que l’on raconte et qu’un jour on cessera sans doute de raconter. Le concept de sujet peut très bien se dissoudre. Historiquement, il y a eu des époques sans «sujet» au sens moderne. Quant à la philosophie, elle est un effort de description de la réalité avec des schèmes conceptuels extrêmement variés.

Le travail du philosophe revient-il à une perpétuelle cartographie des limites ?

Oui, c’est une leçon d’humilité et de finitude. Se libérer du système est une liberté. J’y retrouve la tradition du scepticisme de combat, celui de Socrate et de Nietzsche. Et plutôt que de prétendre à un système, il me paraît plus essentiel de revendiquer un « style » de philosophe enquêteur.



L'inaperçu

texte pour le catalogue de l'exposition de Julie Navarro à l'Espace d’art - Les Salaisons hors les murs - 44, rue Bouret 75019 Paris 
Exposition du jeudi 13 octobre au samedi 22 octobre 2016 

Julie Navarro déborde d'énergie, pour elle et pour les autres.

Pour les autres à travers toutes ses activités sociales, culturelles et artistiques où elle cherche chaque fois à mobiliser les capacités créatives de tout un chacun, à commencer par ceux qui ne penseraient même pas à y entrer – personnes âgées, femmes d'origine immigrée, public populaire. Pour elle à travers résidences, photos, performances, sculptures publiques, vidéos – et bien sûr aussi peintures, dessins, broderies et tout ce qu'on appelle aujourd'hui mixed media.

Parcourant les facettes de son travail, j'étais à la recherche d'une clef, ou plutôt d'un indice, de quelque chose qui me permettrait de donner forme à mon admiration pour cette artiste, de saisir sa démarche en lui donnant une unité. Pas une unité rigide d'où tout découle comme une démonstration, plutôt une unité intuitive, sentie, au travail dans chacune de ses activités.

Au fur et à mesure que défilaient les images, que je regardais les vidéos, j'ai eu l'impression que beaucoup chez Julie Navarro tourne autour d'un thème subtil – l'inaperçu - qui revient sous bien des formes et occasions, implicitement ou explicitement.
Implicitement ou explicitement, je mesure déjà le paradoxe à dire qu'il y a de l'inaperçu explicite. Et pourtant !

Implicitement ou à demi voilé, il y a de l'inaperçu d'abord dans les peintures et dessins de Julie Navarro quand ils évoquent une forme ou partent d'une forme, que ce soit un animal, un meuble, une maison, un jardin, un nuage, pour tourner ensuite à l'abstraction et à l'expression.
L'inaperçu est déjà plus visible dans ses broderies qui suivent rapidement un trait dessiné, qui évoquent un visage, un geste, un membre, une chevelure et créent un équilibre instable et ambigu entre le support déjà marqué et ce qui y est inscrit par l'artiste.

Cet inaperçu est encore plus étrangement présent dans ce que Julie Navarro appelle ses sculptures sociales. Et une fois qu'on a compris ce qui se passe, il devient impossible de ne pas le voir. Car ce que j'ai qualifié d'activités " sociales, culturelles et artistiques " quand Julie Navarro fait participer des groupes humains a priori éloignés de l'art à des danses, des chants, à des performances, ce sont en fait à ses yeux des " sculptures sociales " : elle produit à travers eux des moments artistiques auxquels tous participent et auxquels ils font participer les spectateurs. On connaît les sculptures vivantes d'Erwin Wurm qui se fait photographier dans des postures quotidiennes plus ou moins incongrues (enfiler un vêtement, le quitter). Ici on a affaire à des Wurm de groupe et ces sculptures temporaires sont " inaperçues " et pourtant fortement vécues et ressenties.

Il y a enfin chez Julie Navarro de l'inaperçu ouvertement et explicitement perçu, travaillé. Ce sont ce qu'elle appelle effectivement dans les années récentes ses" Inaperçus ", des œuvres légères, fragiles, toutes en transparence, où passent à travers quasiment rien des émotions fragiles, des désirs légers ou qui au moins doivent paraître tels. J'aime particulièrement la série des Roses poudre, si discrets et si rayonnants de sensualité.

Dans le fatras de ce qu'on appelle l'art contemporain, tout est possible et la production de Julie Navarro n'échappe pas à cette profusion – elle en profite même. Ce qui maintenant fait la différence entre les œuvres fortes et celles qui le sont moins ou pas du tout, c'est la charge poétique, ce " je ne sais quoi " subtil qui nous retient au delà de la curiosité.
L'inaperçu est le lieu presque introuvable de cette force poétique. Julie Navarro nous y fait entrer et séjourner.




Sur la tolérance

texte publié dans Le Point du 4 octobre 2016


Dans le climat de moralisme dégoulinant qui règne, les arguments invoqués en faveur de la tolérance sont presque tous des arguments " humanistes " du genre : c'est aux personnes autonomes et à elles seules de choisir leurs croyances et leurs valeurs.
C'est sympathique mais sans aucun intérêt pour deux raisons.
D'abord parce que la notion de personne autonome choisissant ses croyances est profondément ethnocentrique. Un Grec de l'Antiquité n'aurait pas compris un traître mot à l'argument et un islamiste pas plus. La notion de personne fait partie de notre culture catholique ou protestante à l'heure de l'individualisme et du libre examen.Dès que vous sortez de cette culture, votre commandement de " tolérance " n'a plus de sens.
La seconde raison vient dans la continuité de la première : si vous laissez les personnes choisir leurs croyances, vous ne leur imposez aucune condition en retour. Et donc votre tolérance n'engage que vous. Si la personne avec qui vous êtes tolérant entreprend de vous mettre au bûcher au nom de ses croyances, elle en a tout loisir.
En fait il n'y a que deux types d'arguments plus ou moins acceptables en faveur de la tolérance.
L'un consiste à faire valoir la fragilité de la plupart de nos croyances, à commencer par les croyances religieuses et politiques. Je lisais aujourd'hui les déclarations d'un Imam de la Mosquée (libérale dit-on) de Paris comme quoi le Coran, à la différence de la Bible ou des Evangiles, c'est directement la parole de Dieu. Il en sait quoi, ce crétin ? Il y était quand Dieu a parlé au prophète ? Et il sait comment que le prophète a compris que Dieu parlait et que ce n'était pas le vent, son imagination, ou Lucifer ? Et comment sait-il que le prophète a compris ce que disait Dieu ?
Dès que nous reconnaissons la fragilité de la plupart de nos croyances, nous sommes obligés d'être tolérants – ce qui ne veut pas dire accepter n'importe quoi mais admettre que les gens puissent croire n'importe quoi et ne s'en privent pas – à commencer par nous !
L'autre argument est pragmatique : les combats entre intolérants sont une plaie (cf les guerres de religion) et la diversité des opinions, des croyances et des valeurs est féconde.
Cet argument sympathique est presque aussi faible que l'argument humaniste : après tout, on peut avoir envie qu'il n'y ait pas de progrès du tout et que les combats entre intolérants soient des spectacles plaisants comme les combats de gladiateurs.
Le grand avantage de l'argument à partir de la fragilité des croyances est qu'il commande que la tolérance soit une relation que les mathématiciens disent symétrique : si je suis tolérant avec toi, tu dois l'être avec moi. Après tout nous pouvons tous les deux nous tromper et tous les deux croire des sottises.
Un avantage supplémentaire est que la conséquence logique est lumineuse:pas de tolérance pour les ennemis de la tolérance. Si jamais tu as dans l'idée de me faire monter au bûcher, méfie toi de ne pas y monter avant moi ! Car moi aussi je suis tolérant....



Admirables petits mondes - pour Etel Adnan

texte publié dans le catalogue accompagnant l'exposition d'Etel Adnan à l'Institut du monde arabe à Paris, à partir du 18 octobre 2016


Etel Adnan parle elle-même si bien, avec sa sensibilité, sa pensée et sa culture, de son œuvre peint et dessiné que le critique  peut difficilement ne pas répéter sous une forme détournée ce qu'elle dira toujours mieux  que lui.
Ce qu'elle dit si bien de son œuvre, de sa démarche et de ses intuitions a aussi une particularité qui rend la situation encore plus difficile : à la différence de beaucoup d'artistes, ce n'est pas une manière pour elle de tenir sous son pouvoir le commentaire. Elle n'écrit pas pour exercer un contrôle sur l'interprétation. Non, c'est une autre manière de formuler ce qui se dit dans ses textes et ce qui se montre dans ses peintures et dessins.
En cela elle me fait penser à une artiste que j'admire immensément aussi, Agnes Martin, dont les peintures et les poèmes allaient du même pas – il faudrait dire de la même existence. Ce sont les mêmes manières d'être présente au monde sous des attributs différents.

Alors que faire à part rien ?
Il  y a toujours la solution de se placer dans l'extériorité par rapport à ce que dit l'artiste.
Sauf que l'extériorité, même dans une monde immense, est toujours située quelque part.
En général, quand on parle d'art, l'extérieur des œuvres, c'est ce qu'en dit l'historien dans son entreprise de les situer.
Sauf que, nouvelle difficulté, dans le cas d'Etel Adnan, son extériorité historienne ou, mieux, historiale, est vraiment extérieure. Etel Adnan n'a pas fait d'études d'art, elle a suivi des philosophes et des poètes dans le désordre de ses déplacements et de ses rencontres et dans la cohérence de ses prédilections, et surtout, bien qu'elle soit comme nous tous de quelque part – notre origine natale -, elle est d'un quelque part qui est nulle sous forme d'ailleurs dispersée – ce Moyen Orient déchiré entre Empire Ottoman décomposé, Syrie, Irak, Liban, Palestine, plus les pays où elle a séjourné, la Californie et la France.
Une fois que j'ai dit ça, les références picturales que je pourrai invoquer paraîtront aussi convaincantes que gratuites : en citant Klee, de Stael, Arhur Dove, Sonia Delaunay, Milton Avery, Cézanne, l'historien ne montre au bout du compte que sa propre culture – il ne dit rien des sources effectives d'Etel Adnan qui viennent probablement bien plus de la poésie, de la contemplation du monde, du sens des couleurs et de la lumière – entre parenthèses, je rajouterais quand même bien une référence, pas pour la peinture mais pour la métaphysique, Sam Francis, dont certains poèmes et aphorismes sur la lumière et la couleur sont bien proches de ce que dit Etel Adnan.
Voilà donc une autre direction fermée.

Heureusement il en reste une, qui part de moi spectateur fasciné par ces oeuvres – la réflexion sur leur dimension réduite.
Pour commencer, il va falloir se sortir des problèmes de terminologie. Le terme « big » (et la chose) a eu son heure de gloire en art – il y a un texte fameux de Steinberg sur ce « big » et la « bigness » -. Bizarrement, il n'y a pas de contraire direct. « Miniature » est pour le coup trop petit et ne convient absolument pas pour Etel Adnan. Quant au terme « petit », il n'a guère d'usage en art sinon de manière presque désobligeante dans la bouche des marchands qui proposent des « petits formats » quand l'acheteur n'est pas trop fortuné ou au moment des expositions de Noël...
Avec les « grandes baigneuses » de Cézanne, la « Bohémienne endormie dans le désert » du douanier Rousseau, les « demoiselles d'Avignon » de Picasso et « La Danse » de Matisse, l'art moderne se lança dans la course à la grandeur – je laisse de côté la peinture d'histoire qui est à ranger du côté du diaporama et de la préfiguration du cinéma. Il est rare que des artistes, à quelques exceptions près comme celles de Klee, de Michaux, de Charchoune, de Bishop (je m'en tiens à mon expérience, avec ses limites) aient pratiqué presque exclusivement des formats réduits et intimes.
Or Etel Adnan peint toujours de petits tableaux dans un atelier grand comme un bureau d'écrivain.
La dimension réduite suppose de la part de l'artiste une concentration et une attention qui exclut dès le départ la montre et ipso facto l'appel au jugement de « l'autre ». Je me souviens avoir vu Joan Mitchell peindre les grands diptyques de la fin de sa vie : elle alternait l'engagement physique dans l'acte de peindre avec des retours en fond d'atelier, y compris en utilisant alors un petit verre optique dont je ne me souviens plus le nom qui accentuait le recul visuel pour montrer le tableau « de loin ». Rien de tel pour l'artiste penchée sur sa petite toile, avec ses couleurs et instruments à portée de main, absorbée par sa peinture comme dans une méditation ou une tâche d'écriture.
Dans la même logique de la concentration, de l'absorption et du rêve éveillé, Etel Adnan peint ses tableaux en une seule séance. Elle ne les lâche pas pour reprendre plus tard après l'interruption de la nuit ou d'une discussion ou d'un « far-niente », ce qui implique une suspension de la concentration, la réflexion d'après-coup, une rumination possible dans la distance. Non elle peint d'une traite.

Je ne sais pas trop comment c'est possible, et il est difficile de l'expliquer clairement, mais le fait est que « ça se voit ».
Evidemment, « ça se voit » parce que le regardeur est bien obligé, s'il veut voir quoi que ce soit, de s'arrêter, de prêter attention et de se concentrer lui aussi.
Mais il y a autre chose, qui se marque à la simplicité de la composition – quelques formes, quelques plages de couleurs enchâssées les unes dans les autres, quelques équilibre de formes – et au tremblement, à la fragilité du résultat. Il n'y a visiblement pas de spontanéité expressive venant d'un automatisme (comme chez Michaux ou dans les tout premiers petits formats de Riopelle), pas de composition pré-méditée et réalisés dans une procédure mécanique, pas d'improvisation mais l'entrée dans un registre de pensée visuelle qui est consubstantiel et j'aimerais mieux dire co-existentiel, avec l'artiste. Etel Adnan est juste elle-même, telle quelle, sous forme « picturale » pendant la session de peinture.
Le résultat, ce sont ces admirables « petits mondes » de sensations colorées, ces constructions simples et, en même temps, quasiment impériales, avec leur fragilité qui est tout autant leur force – celle de la vie comme souffle et pensée.
S'il y a une comparaison qui me vient irrésistiblement à l'esprit, c'est la poétique bachelardienne du petit et de la rêverie, aussi bien dans La terre et les rêveries du repos et La poétique de l'espace que dans son admirable article « Le monde comme caprice et miniature » de 1933[1]. J'en tire juste cette phrase qui me paraît parler par anticipation d'Etel Adnan :

« Le germe de la représentation, avant de devenir un point précis, avant de se rapprocher du point réel, a été un point imaginaire situé au centre d'une rêverie ou d'un souvenir. Les choses apparaissent d'abord où on les guette, on ne les place que lentement où elles sont. (...)
Sans doute on a dit depuis longtemps que pour bien voir, il fallait regarder ; mais il semblait aller de soi que pour bien regarder il fallait nécessairement fixer les regards à la distance où se trouve effectivement l'objet examiné. En cela, on mésestimait la faculté de reporter à des distances variées les impressions rétiniennes. Dans le guet, dans la surveillance attentive, on peut dire qu'on regarde un objet absent. Si l'attention immobilise bien le regard, sur cette immobilité viendront s'ancrer les images les plus fugitives, se réunir les indices les plus disparates. Il suffit de regarder avec persistance une image floue pour suivre à l'œuvre l'action réalisante de l'attention qui finit toujours par mettre des lignes fermes sous la pénombre. »







[1]   Repris dans Bachelard (Gaston), Etudes, chapitre 2, Paris, Vrin, 1970, pp. 34-35.
Sur La Cause du peuple, le livre de Patrick Buisson 

Ce livre mérite d'être lu pour trois raisons.

D'abord parce qu'il éclaire la personnalité de Nicolas Sarkozy.
Ensuite parce qu'il nous livre une analyse de la situation française du point de vue d'une tradition de pensée politique de droite trop oubliée au profit d'une idéologie "de gauche" devenue paradoxalement d'autant plus présente qu'elle devenait plus floue et moins capable de rendre compte de quoi que ce soit.
Enfin parce que le succès de certaines des analyses menées à partir de cette vision montre aussi clairement leurs limites – du côté de tout ce qui cherche le salut dans l'identité nationale et les traditions.

Pour ce qui est de Sarkozy, Buisson, scribe scrupuleux, confirme en pire tout ce dont nous nous doutons depuis longtemps. En un sens, il ne nous apprend rien de nouveau exceptés quelques verbatim savoureux, mais il est toujours agréable de pouvoir se dire que l'individu est bien tel qu'il apparaît et qu'il a peu de chance de changer en dépit de ses proclamations répétées de gamin piteux.
On a reproché au "traître Buisson" d'avoir enregistré à son insu le petit Richelieu dont il se voulait le père Joseph. Remarquons d'abord que nul ne fit ce procès en traîtrise à Jacques Attali quand il publiait ses épais Verbatim des années Miterrand qui ne tombaient certainement pas des souvenirs d'une fabuleuse mémoire. Après tout, il y a belle lurette que les chefs d'Etat s'enregistrent ou sont enregistrés – qu'on se souvienne de Nixon il y a déjà fort longtemps. Cela dit, le fait même que Buisson ait pu benoîtement enregistrer avec son Iphone tous ces entretiens en dit long sur la pétaudière de la présidence de la République française et son amateurisme, un amateurisme largement prolongé et perfectionné depuis par Hollande-le-normal. Sous nos yeux, une marionnette encore plus caricaturale que celle des émissions satiriques s'agite, ricane, menace, insulte, charme, commente, en se conduisant sans s'en rendre compte comme un des comiques à la Bigard ou Clavier qu'il affectionne, avec au passage des apparitions d'une Carla Bruni-Madame Sans-Gêne ou Madone des sleepings venant mettre son grain de sel ou plutôt de poudre dans les débats sur le sort du monde.
De même que les confidences de Madame Trierweiler, feue la favorite, ont heureusement complété – avant qu'il ne le fasse lui-même en se couchant sur les divans d'une cohorte de journalistes ragoteurs - les soupçons que l'on pouvait se faire sur l'incroyable narcissisme calculateur et un peu bécasson de François Hollande, Buisson nous confirme dans l'idée que lui-même formule comme justification de son entreprise: qu'il faudrait surtout ne jamais reconduire à un poste de responsabilité ce Sarkozy colérique, instable, méchant, pleutre comme tous les petits roquets qui jappent, avide d'argent et de people et dont la seule qualité semble bien une énergie dépensée en pure perte: "tout le temps où il avait été au pouvoir, Nicolas Sarkozy n'avait jamais eu pour conviction que son intérêt instantané et, son intérêt changeant, il n'avait cessé de changer d'idées en y mettant toute l'énergie de ses insincérités successives".
Apparemment, hormis quelques bourgeoises en mal de coqs, la majorité des électeurs a compris. Reste à savoir si ce lapin Duracell ne trouvera pas le moyen  de continuer à pourrir la vie politique française même après une énième défaite avant de devenir gâteux comme Chirac et, pourquoi pas, aimé comme lui au bénéfice du gâtisme.

Le second intérêt du livre de Buisson est de faire redécouvrir une tradition de pensée trop oubliée, celle de cette droite catholique, où Buisson fait voisiner Léon Bloy, Claudel, Maurras mais aussi Peguy et Bernanos.
Cette pensée souvent fulminante et imprécatrice se nourrit de la croyance en une France de toujours enracinée dans le catholicisme et se réclame d'une théorie politique médiévale du souverain dépositaire d'une charge au service de tous – et pourquoi pas le vicaire de Dieu? Elle dénonce en un style flamboyant l'argent qui corrompt, les bourgeois bêtes et immondes, l'irréligion qui laisse l'homme à sa solitude et à sa finitude, le cosmopolitisme qui détruit les repères, le spectacle méprisable de la vanité humaine déguisée en projet politique. Buisson hybride ces conceptions nostalgiques, dont le ton est souvent "de gauche" quand elles parlent des pauvres, avec des analyses empruntées à des penseurs habituellement classés à gauche (pas toujours à juste titre d'ailleurs) qui dénoncent pareillement argent, égoïsme, politique spectacle et laisser-aller post-68, qu'il s'agisse de Michéa, de Julliard, de Lasch, de Muray, de Bouvet ou des situationnistes.
Cette hybridation passe plutôt bien quand il s'agit de décrire des maux et d'étaler des regrets: l'instituteur de la 3ème République va avec la France des petits villages, des processions, des contes de fée et des clochers. C'est ainsi que des vieilleries reprennent des couleurs à la mode et rendent possible cette fameuse "triangulation" qui fait qu'un candidat de droite se retrouve défendre des idées prises à la gauche (ou l'inverse), cite fièrement Jaurès ou Gramsci dans une invocation à Jeanne d'Arc ou Mazarin. Sauf que, dans le détail, quand on en vient aux applications, les retraites spirituelles se font en yacht de milliardaire, les riches voient leurs impôts allégés et une belle brochette de tyrans corrompus est invitée au défilé du 14 juillet. Buisson a beaucoup d'idées sur l'histoire et l'immigration, sur la mondialisation et l'argent, mais il ne dit rien ou presque sur l'impôt, sur l'éducation ou la santé.

Le problème est patent: si un populisme de droite permet de bâtir une stratégie électorale pour faire élire un olibrius comme Sarkozy, de même qu'un populisme de gauche permet la même chose pour faire élire un capitaine de pédalo comme Hollande, quand il s'agit de gouverner, les idées vagues restent désespérément vagues – et inopérantes.
On était pourtant averti: Chirac, le "modèle" de ses deux immédiats successeurs, a gagné l'élection présidentielle de 1995 sur l'air de la fracture sociale mais visiblement il n'avait ni l'intention de la réduire ni les remèdes pour le faire. Sarkozy, lui, n'a que l'intitulé d'un ministère (l'identité nationale et l'immigration) pour réaliser son programme... Du papier à en-tête, même de la République, ça ne mène pas loin.
Car si l'identité nationale en question a pu exister à l'époque où les populations étaient sédentaires et, plus encore, avant les aventures coloniales qui nous ont, bon gré mal gré, laissé en héritage les facilités et le fardeau de l'immigration, elle n'est plus et ne peut plus être aujourd'hui qu'un rêve  ou une fiction. Quand il y a cinq millions de musulmans en France et dix à douze millions de français d'origine immigrée, on ne revient ni à la Gaule, ni à Jeanne d'Arc, ni au siècle de Louis XIV et pas plus à Napoléon.

Le dépit de Buisson vient d'avoir été, croit-il, abusé par un politicien opportuniste qui délaissa ses conseils pour écouter les susurrements mondains de Carlita. Telle est la complainte, pas nouvelle, du conseiller qui a payé de sa personne pour n'être finalement pas écouté.
Et si au delà de l'élection, il n'y avait justement plus rien à écouter?
On peut en effet dire à la décharge de Sarkozy (pour une fois!) que les conseils de Buisson pour gagner l'élection ne comportaient pas de service après-vente sérieux.
Au fond, le théoricien Buisson n'est pas à la hauteur du sondeur Buisson.
Ce dernier diagnostique à coups de sondages qualitatifs quotidiens la situation de la France parcourue de multiples fractures, les plaintes d'un peuple appauvri et abandonné, victime de la mondialisation et de l'arrogance de l'oligarchie de pouvoir, mais il n'a à lui offrir que le hochet d'une identité perdue.
Si bien qu'on finit par se dire que cette pensée de droite est soit impuissante, soit malhonnête, voire les deux.
Impuissante et honnête, elle finit comme Péguy par aller se faire tuer au champ de bataille: c'est héroïque mais au moins on ne voit pas la suite. Impuissante mais lucide, elle facture des sondages et dirige une chaîne de télévision, un peu comme les Chrétiens à la de Villiers qui donnent des leçons d'une morale qu'ils se gardent bien de pratiquer et laissent les femmes marcher devant.
Au fond, tout bien réfléchi, Buisson aura quand même réalisé ses rêves: en passant à la caisse et en programmant des séries télévisées.

Dernière chose: le livre est souvent bien écrit, plein de formules heureuses et mordantes, mais la concision qui en aurait fait un excellent livre fait défaut. A trop prouver, on se répète et la complaisance envers soi est vite visible. Ça s'appelle "combler le vide". Dans un numéro spécial de Critique consacré justement à ce thème, j'avais démoli les pensées de ce qu'on appelait alors "la nouvelle droite". Jean Piel qui dirigeait alors la revue m'avait refusé le titre "à l'Occident rien de nouveau". Ai-je mal vieilli ou sont-ce eux qui n'ont pas changé?
Toujours est-il que Buisson ne tient pas les attentes qu'on pouvait avoir: décidément, rien de vraiment nouveau.
Sauf la télé et les enquêtes qualitatives.
Et, s'il vous plaît, laissez Péguy tranquille: je ne crois pas qu'il aurait conseillé Sarkozy, lui.