samedi 30 avril 2016

Publié dans le Monde (supplément Idées) du 29 avril 2016

Le philosophe Yves Michaud, 71 ans, est un spécialiste du siècle des Lumière, de la violence sociale, et des pratiques culturelles, des champs auxquels il a consacré plusieurs livres. Il a créé l'Université de tous les savoirs et dirigé l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Il vient de publier Contre la bienveillance, dans lequel il prône un nouveau contrat social pour contrer la montée du fondamentalisme religieux et des populismes.
Pourquoi s’en prendre à la bienveillance, qui est considérée comme une qualité ?
La bienveillance est un sentiment social, nécessaire à la sphère privée. Pour les philosophes du 18e siècle, c'est un facilitateur de relations sociales, rien de plus. Mais si on en tient compte pour gouverner la collectivité, elle devient dangereuse, car elle conduit à promouvoir des droits catégoriels. La politique des bons sentiments et de la compassion mène à l’aveuglement. C'est le cas quand nous concédons des droits spécifiques aux communautés religieuses, ethnies ou groupes de pression. On ne voit pas que ces droits émiettés font reculer la liberté collective. Je pense aux lois mémorielles qui devraient être supprimées, aux attaques de collectifs noirs contre les travaux de l’historien Olivier Genouilleau sur la traite négrière. Légitimer les droits catégoriels, c'est faire monter les partis populistes, de Podemos au FN, qui capitalisent sur toutes ces plaintes hétérogènes.
Est-on trop bienveillant avec l'Islamisme ?
Oui. Je donne souvent des conférences dans le Maghreb. Cela fait des années que des intellectuels et artistes arabes, les écrivains algériens Boualem Sansal et Kamel Daoud et bien d'autres, dont on n'imagine pas le courage, dénoncent une dérive fondamentaliste apparue chez eux et qui gagne chez nous. Pour les écouter, il a fallu les attentats. Quand on ouvre les yeux, on est forcé de reconnaître que l’islam n’est pas compatible avec la démocratie. Pour un musulman, ne pas croire est un crime, la charia prime tout autre droit et l'apostasie est absolument interdite. Les atteintes à la liberté d’expression ou l’inégalité entre les sexes suivent de ces dogmes et je souligne que l’immense majorité des pays arabo-musulmans n’ont pas ratifié la convention universelle des droits de l’homme de 1948...
La bienveillance provoque des réflexes stupéfiants, par exemple refuser de voir la dimension culturelle, en plus de l'économique, des agressions sexuelles à Cologne, lors de la nuit du Nouvel An. Cette même bienveillance s'indigne que certains pays exigent des migrants, fraîchement arrivés en Europe, de suivre un enseignement pour respecter notre pacte républicain, la liberté religieuse, l'égalité entre les sexes.
Cette incompatibilité avec la République ne vaut-elle pas pour toutes les religions ?
Oui, sauf que dans l'Europe chrétienne, la construction du théisme puis du déisme est allée dans le sens du rationalisme. Ce fut l'œuvre d'abord des théologiens, puis de philosophes qui ont pensé le contrat social à partir de la fin du 16e siècle. Je pense à tous ceux qui insistent sur la souveraineté du politique, à Spinoza, Hobbes, Althusius, Locke, Hume, et Rousseau, à la fin, qui récapitule - à sa manière - cette pensée.
Ces philosophes sont loin d’être d’accord sur tout mais ils se posent les mêmes questions : comment constituer une communauté souveraine ? A qui devons-nous obéir ? Que faut-il mettre en commun et que faut-il sacrifier ? Qui détient la légitimité du pouvoir ? Et tous se retrouvent sur une idée fondamentale : il faut renoncer au primat des croyances religieuses. Certains prônent une religion d’Etat mais tolérante et assez édulcorée. Le plus radical est Spinoza pour qui la religion doit rester une affaire intérieure. Pour lui, l'écriture sainte ne veut rien dire pour la simple raison qu'on n'a aucune raison de savoir ce qu'elle veut dire ! En d’autres termes, Dieu a certainement parlé aux prophètes, mais est ce qu’ils l’ont compris ? Et est-ce que les humains ont compris les prophètes ? Spinoza laisse ainsi à chacun la possibilité d'avoir une religion, de l'interpréter – mais de la garder pour lui. C’est roublard et génial. Un peu comme Voltaire qui ne dit jamais qu’il ne croit pas, mais que les principes du théisme doivent toujours l'emporter sur les délires de la superstition...
Tenir cette position ne fut pas facile, il y eut des combats et des persécutions. Spinoza fut victime d'une tentative d'assassinat par un intégriste juif. Cette philosophie, d’abord cantonnée à la sphère du monde intellectuel, est ensuite devenue une philosophie de terrain cherchant à penser l’époque de façon concrète. On n’imagine pas à quel point ces idées ont irradié le 18e siècle, constituant le terreau de 1789, comme l’a montré Daniel Mornet dans son superbe livre Les Origines intellectuelles de la Révolution française en...1933.
Le monde musulman n’a pas eu la même évolution ?
C’est le problème. L’Islam refuse toute interprétation du dogme depuis le 11e siècle. La loi divine l'emporte toujours, comme le combat pour étendre l’islam (le jihad) l'emporte sur l'interprétation (l'ijtihad). La structure non centralisée de cette église ne facilite pas une évolution. Et les voix contraires sont détruites. Le gandhi soudanais Mahmoud Mohamed Taha, héros de l'indépendance, qui appelait à une interprétation théologique du Coran, a été pendu pour apostasie en 1985. Une des voix la plus brillantes actuellement est celle de l’universitaire tunisien Abdelmajid Charfi, qui a parfaitement analysé le décalage entre politique démocratique et l'islam dans son "retard".
Qu'avons-nous à apprendre des Lumières ?
Notre époque ressemble à celle d'avant les Lumières. Nous devons à notre tour reconstituer une communauté souveraine, redéfinir notre contrat social. De nombreux intellectuels rejoignent cette position, comme l’historien Jonathan Israel, qui met en avant la notion de Lumières radicales. Nos concepts forgés dans les 30 Glorieuses, quand l'Etat-providence se développait sereinement, ne sont plus adaptés. J’ai longtemps partagé les idées de Claude Lefort, pour qui la démocratie se définit par l'affrontement pacifique des différences. Mais quand des communautés ne veulent renoncer à aucune de leurs valeurs, cette position devient intenable.
Vous renoncez à la démocratie ?
Non, je prône le retour à une autorité juste et républicaine. Je suis par exemple favorable à la déchéance de nationalité pour ceux qui ne respectent pas le contrat social : non seulement les terroristes, mais aussi les fraudeurs massifs du fisc, les expatriés fiscaux, les auteurs d'actes barbares. Etre déchu de sa nationalité, c’est devenir un apatride. Or il y a un statut défini et protecteur de l'apatride : c'est un étranger correctement traité - mais sans possibilité de bénéficier de l’Etat providence. La menace ne ferait probablement pas réfléchir les kamikaze, mais pas mal d'autres en revanche...
Vous ne prononcez pas le mot laïcité.
Ce mot n'a pas de place dans mon livre. C’est une notion marquée historiquement, et un débat réglé, que certains veulent remettre sur le tapis en faisant de la laïcité une religion. Le débat, il faut l'ouvrir sur les principes républicains. L'identité nationale aussi ne veut rien dire, c'est un concept de l'ordre du fantasme. Pour moi, on est français quand on respecte les règles républicaines. Point. Par exemple, je ne suis pas contre le voile à l'école ou à l'université, mais contre le prosélytisme religieux. Dans certaines classes, on n'enseigne plus la théorie de l'évolution pour ne pas heurter les convictions créationnistes de musulmans. Dans certains amphis, des étudiants stoppent le cour pour aller prier et interpellent le professeur quand le savoir heurte leurs convictions religieuses. Tout le monde sait que les incidents se multiplient, mais on les minimise au nom de la bienveillance, et on préfère s'étriper sur la place du voile.
Vous allez être taxé de réactionnaire…
J’ai beaucoup hésité à écrire ce livre. J'ai même été perturbé par les thèses que je développais. Mais je ne crois pas avoir écrit un livre réactionnaire. Cela fait plus de quarante ans que face aux certitudes des communistes, maoïstes, trotskistes, gauchistes, j’assume mon étiquette de libéral de gauche, au sens du 19e siècle, à savoir partisan de la liberté. Or, il faut consolider cette liberté. Si être réactionnaire, c’est vouloir revenir à la philosophie des Lumières radicales, j'assume totalement.
Propos recueillis par Michel Guerrin