dimanche 20 mars 2016


Quelques réflexions sur le concept de design d'expérience

Texte d'une intervention donnée à Strate, école de Design à Sèvres le 14 mars 2016 dans le cadre du séminaire "Design de l’expérience : quelle place reste t-il à l’artefact?"

Il serait sensé de partir du concept d' expérience lui-même.

1) Expérience

Le mot expérience a en effet changé de sens depuis un peu moins d'un siècle.
L'expérience, c'était originellement (étymologiquement) une épreuve faite en s'exposant à un risque (en grec ancien, le verbe peirao- peiran veut dire essayer). Le fait de faire cette expérience conférait un savoir ou une "expérience".
Faire une expérience, c'est pour nous autre chose : vivre une expérience – comme un séjour touristique dans le désert, une soirée dans un club branché, une initiation à la méditation dans un ashram, mais aussi des actes de consommation plus ordinaires comme déguster un expresso, boire un grand crû ou acheter des vêtements dans un vaisseau amiral de l'industrie du luxe - autant d'expériences.

Ce changement a été identifié et exploité plus tard, dans les années 1990 par des économistes et des spécialistes du marketing.
Ceux-ci constataient qu'il ne suffit plus aujourd'hui de proposer des biens ou des services aux consommateurs en suivant la logique classique des besoins et de l'utilité. Le consommateur veut quelque chose qui ait "du sens" et qui lui donne du plaisir.

Aborder la consommation en termes d'expérience implique deux choses, l'une en amont, l'autre en aval.

En amont, il faut organiser un ensemble de paramètres correspondant à la complexité de l'expérience. Il ne suffira pas que l'automobile soit puissante, fiable, belle, ou plutôt, tous ces éléments nécessitent un traitement spécifique et compliqué, allant par exemple jusqu'au design sonore du bruit des portières quand on les claque. En amont donc, la production d'expérience doit répondre à un design intégrant de multiples dimensions. De là le triomphe du design thinking ou du design d'expérience (expérientiel). Il faut insister sur le fait que cette approche est rendue possible aujourd'hui par les capacités de contrôle que nous avons sur tous les paramètres techniques des situations.

En aval, l'expérience se présente comme un complexe de vécus.
Ces vécus, dont le flux et les paquets forment "l'expérience" sont, pour la plupart, sensoriels et plus précisément multi-sensoriels.
D'autres sont mentaux, je veux parler des composantes de mémoire et d'imagination associées aux sensations : connotations sexuelles véhiculées par des symboles, souvenirs d'expériences de satisfaction antérieure, anticipations formées sur les promesses de la publicité, représentations du bonheur formées d'après les stéréotypes sociaux (être reconnu, être visible, être envié).

Après cette mise au point introductive, on peut en venir au design.


2) Design

On aura compris pourquoi le design est aujourd'hui partout : dans les mots comme dans les choses.
Les journaux et magazines ont leur rubrique "design" qui a remplacé celles de "art de vivre" ou "décoration. La profession de designer vaut pratiquement pour tout: il y a des designers de meubles et d'objets bien sûrs, mais aussi de parfums, d'éclairage, de plats cuisinés, de sons, de graphisme, d'environnement. Les écoles de design et les départements universitaires de la discipline ont le vent en poupe. Souvent ils ont pris le relais de ce qu'on appelait, il y a peu, départements de communication et médiation où ils étaient entrés de manière subreptice.
Dans la réalité ? Le design est omniprésent. Il porte sur tous les aspects de l'environnement et du milieu de vie. "Designés" sont les appareils ménagers, les ordinateurs, les appareils électroniques, mais aussi les emballages (packaging), les boutiques, les centres commerciaux et supermarchés, les lieux de travail, les villes et moyens de transport, les lieux de transit (aéroports, gares), les espaces culturels, les lieux de loisirs, les parcs d'attractions, les friches - et jusqu'à la nature à travers l'art des jardins renouvelé, le paysagisme appliqué à la restauration des carrières, sablières et sites industriels abandonnés.

Ce sont effectivement toutes nos expériences qui font l'objet d'un traitement design.
Ce qui commence avec les expériences de consommation sur le modèle américain des "commercial malls" s'est étendu aux expériences de loisirs et de tourisme (parc d'attraction, bars, restaurants, hôtels, boîtes de nuit, boîtes de jeux et casinos), aux expériences religieuses (rencontres religieuses de la jeunesse, pèlerinages, intronisations, obsèques solennelles), aux expériences sportives (cérémonies d'ouverture ou de clôture des jeux et compétitions sportives en tous genres), et jusqu'aux expériences de la maladie, de la douleur (hôpitaux) et de la mort (funérariums). Il s'agit d'autre chose que d'une mode passagère : le design n'est pas surajouté à des objets ou des expériences dont il pourrait être soustrait en les laissant "nus", - il est consubstantiel à eux. Pas de design, pas d'objets ; pas de design, pas d'expérience.

Cette omniprésence du design répond en profondeur au processus d'esthétisation de la vie que j'ai commencé à décrire et à étudier dans L'art à l'état gazeux en 2003 et dont j'ai poursuivi l'examen en étudiant successivement l'hédonisme et l'industrialisation du plaisir (2012, Ibiza mon amour, enquête sur l'industrialisation du plaisir), puis les nouveaux visages du luxe (2013 Le nouveau luxe, expérience, arrogance et authenticité). On n'en est même plus à dire, comme Raymond Loewy en 1952, que la laideur se vend mal. C'est plutôt que seule la beauté se vend. La leçon de l'Apple associant dès le départ performances technique et design innovant s'est propagée à toutes les secteurs. L'environnement et la vie sont indissociables d'un design qui les organise et les esthétise.
C'est pourquoi le design ne touche pas seulement le monde du luxe et de la consommation d'exception. Il est au cœur du processus inverse, celui de la "luxurisation" de l'expérience, ce processus qui porte la consommation courante vers le haut et la rapproche au moins dans sa publicité, ses conditions de vente et son packaging de celle du luxe.
Il est significatif à cet égard qu'en dépit des années de crise économique et de l'affaiblissement du pouvoir d'achat, le hard discount n'ait pas poursuivi sa progression initiale : les consommateurs ont préféré se tourner vers une consommation luxurisée - et designée.

Ce processus d'esthétisation enveloppe évidemment bien d'autres choses que le design.
Il correspond à des changements aussi bien techniques que mentaux compliqués à expliquer mais qui sont là et bien là. Les protestations qui se sont récemment élevées contre l'interdiction des soins funéraires aux corps des défunts séropositifs en disent long sur cette hantise de la beauté qui se propage jusqu'à la tombe.

En même temps que se développait cette esthétisation et que le design devenait omniprésent, il s'est produit une artialisation du design.
Le design a toujours entretenu une relation compliquée et souvent conflictuelle avec l'art avec un grand A. Au XIXe siècle, un penseur comme William Morris emploie de manière presque indifférente les termes de design, d'arts décoratifs, d'arts mineurs (lesser arts) et… d'art tout court.
En fait le design a toujours été considéré comme mineur, dérivé, annexe, de second rang.
En utilisant le terme d'artialisation, je veux dire au contraire que la situation a changé dans le sens d'une revalorisation et d'une modification considérable des hiérarchies des arts. Les prix des œuvres des grands designers se sont envolés.Un certain nombre de designers sont devenus des vedettes et comptent parmi les personnalités reconnues : Starck, Newson, Crasset. Les galeries de design s'affichent à côté des galeries d'art contemporain.

Autant de signes que le design n'est plus un art mineur mais un art sinon majeur du moins qui rivalise avec les arts majeurs établis. Quant au designer, il rivalise avec les artistes tout en faisant entrer en scène un nouveau type d'artiste, l'artiste producteur. De ce point de vue, l'œuvre d'un designer comme Philippe Starck est fascinante, oscillant comme elle le fait entre la production d'un directeur artistique régnant sur la conception industrielle de complexes et d'ambiance (les hôtels Starck, les restaurants Starck) et celle d'un artiste provocateur proposant des objets « pour faire parler » à la manière de Marcel Duchamp – par exemple son presse-orange Salif.

Non seulement notre vision du monde passe à travers le prisme de l'esthétique et de la beauté, mais nous nous employons à produire cette esthétisation et telle est la fonction éminente du design, ce qui explique du même coup que le design devienne la figure majeure des arts et le designer la figure majeure de l'artiste aux temps de l'esthétisation généralisée.

Cet élargissement spectaculaire des expériences et des pratique commande du coup l'élargissement du concept de design.
Sans surprise, on s'aperçoit que cet élargissement revient en réalité à des fondamentaux qui sont ceux de tout projet visant à rendre belle et heureuse la vie pour peu qu'on aille au-delà des choses immédiatement visibles.

En ce sens, la situation présente reconduit à un concept élargi du design qui correspond bien au sens le plus constant du mot : dessein, design, projet, progettazione, Gestaltung.

vendredi 18 mars 2016


La peur de la liberté (II)



Deuxième partie et fin de la conférence donnée le jeudi 17 mars 2016 à l'Institut du monde arabe à Paris dans le cadre des Jeudis de l'IMA




Je laisse maintenant de côté le versant métaphysique pour aborder nos manières ordinaires de penser et de vivre la liberté.
Car nous continuons à penser la liberté et à croire qu'elle existe même de manière limitée sans nous poser la question métaphysique profonde de son absolue réalité.
J'aborderai ces manières ordinaires de penser et de vivre la liberté de manière empirique descriptive.
Au préalable, je veux signaler une distinction perspicace du philosophe anglais originaire d'Europe centrale Isaiah Berlin, dans un fameux article datant de 1958, intitulé Deux concept de la liberté. Je souligne l'importance de la date de 1958 dans l'histoire européenne: cet article fut écrit en pleine guerre froide, juste deux ans après l'insurrection anti soviétique de 1956 en Hongrie.

Berlin distingue deux sens banals et courants du terme liberté, encore une fois sans qu'on ait à trancher la question métaphysique profonde de l'antinomie kantienne.
- Un sens négatif : « dans quel champ et dans quelle mesure une personne ou un groupe de personnes doit-elle être laissée faire ce qu'elle veut ou peut faire sans interférence d'autrui ? ».
– Un sens positif : « quelle est la source de contrôle qui détermine quelqu'un à faire ou à être une chose plutôt qu'une autre ? ».
Au sens négatif la liberté c'est la liberté sans interférence d'autrui ou de l'extérieur, c'est le contraire de la coercition.
Au sens positif la liberté c'est la capacité de faire, c'est la détermination de soi – mais au juste par quelle part de soi ?
D'un côté donc, la perspective négative de l'oppression, de la coercition, de l'empêchement. De l'autre, celle des sources de la détermination personnelle.
Comment voit, dans cette sorte de raisonnement, on ne se pose pas la question fondamentale ou encore « dernière » de la liberté, mais celle de l'usage de ce que nous vivons comme liberté : restrictions à notre liberté ou déterminations de cette liberté. Avec l'idée que 1) certaines zones de liberté doivent impérativement être préservées si nous voulons être fidèles à notre nature humaine, 2) certaines formes de détermination à l'action sont plus libres que d'autres.
D'un côté donc liberté par rapport à des contraintes. De l'autre préférence pour certaines formes de détermination personnelle.

C'est à la lumière de ces distinctions entre ces deux concepts de la liberté que je veux maintenant aborder le détail empirique des domaines ou encore des champs d'exercice de la liberté – de ses domaines d'exercice ou d'empêchement.
Il va falloir me pardonner maintenant d'être terre à terre. Je vais essayer de passer en effet en revue divers champs de liberté en espérant ne pas en oublier, pour voir ce qui nous importe, en quoi nous pouvons aussi redouter la liberté ou, au contraire, refuser de la sacrifier.

Je commencerai par ce que j'appelle la liberté du corps.
J'entends ici au départ tout simplement la liberté de mouvement physique, la liberté de mouvoir ses membres ou non, depuis les mouvements les plus simples et les plus rudimentaires jusqu'à des mouvements plus larges (avoir le droit de sortir, de se promener, de fréquenter certains lieux) et même en allant jusqu'à la liberté de déplacement géographique.
Ici on aura du mal à justifier une peur de la liberté, bien au contraire.
Aucun animal ne supporte d'être attaché et les petits-enfants pas plus. Les restrictions qu'on apporte alors aux mouvements sont soit justifiés par la crainte du danger (quand on tient un chien en laisse au qu'on le garde muselé, quand on parque un enfant), ou par la sanction (quand on attache quelqu'un, qu'on l'emprisonne, lui met les menottes ou le met aux fers).
Au-delà de ces considérations de base très simples, je note que la liberté de déplacement est considérée aussi comme un bonheur, parfois comme un luxe (tourisme, voyages) et même un droit (migrations) – sous condition de ne pas envahir et de ne pas causer de dégâts.
Il serait trop facile d'insister lourdement sur les implications de cette de cette première réflexion sur la liberté de mouvement, par exemple en ce qui concerne la liberté de mouvement des femmes (interdiction de sortir dans la rue, de conduire, obligation de porter des tenues restreignant les mouvements ou empêchant les mouvements, etc.). À titre de contre-épreuve, je n'insiste pas non plus sur la privation de liberté de mouvement comme peine afflictive lourde (prison).
Première conclusion donc, il est difficile de voir ce qu'il y aurait à redouter de cette liberté corporelle quand elle ne constitue pas un risque pour soi ou pour autrui et quand elle n'empiète pas sur la liberté des autres.

Un second champ de liberté concerne les modes de vie.
J'entends par là les modes de vie, les modes d'alimentation, les manières de se vêtir, les manières de se décorer, les habitudes horaires, les modes d'habitation ou de divertissement, etc., etc.
Ici le conflit possible se situe entre les habitudes et usages « imposés » par le ou les groupes d'appartenance et la liberté individuelle.
De quoi peut-on avoir peur dans ces conditions ? On peut craindre que la liberté individuelle menace et ébranle la solidarité du groupe. La réponse à apporter ne peut pas être catégorique ni générale, mais seulement casuistique : par l'examen au cas par cas des conséquences des comportements « libres » sur la vie et la solidarité du ou des groupes, ou plus bêtement encore du voisinage.
J'insiste sur la casuistique, car on aura affaire dans chaque cas à des problèmes différents requérant une attention différente. J'en donne comme illustration le nudisme, les tatouages, les régimes végétariens ou non, le port du voile, les horaires décalés dans les habitudes de vie.
Je n'élabore pas ces cas qui requièrent chaque fois une analyse détaillée mais je conclus que cette liberté des modes de vie n'a aucune raison d'être par principe redoutée tant qu'elle n'empiète pas sur celle d'autrui et ne détruit pas la collaboration ou ne la déstabilise pas. Je souligne en revanche au passage que la manie « communautaristes » d'étendre à l'extrême les contours de la personne a ici des conséquences paradoxales : d'une part elle favorise des exigences exacerbées en matière de libertés individuelles pour que chacun puisse affirmer les traits de sa personne, tout en rendant de moins en moins possible de les satisfaire pour des raisons de conflit avec les comportements des autres.

J'en viens maintenant à un autre champ, la liberté d'usage du corps.
J'entends par là principalement les usages sexuels du corps.
La sexualité est quelque chose d'éminemment perturbant socialement et en même temps d'indispensable pour la reproduction. Elle réunit plaisir et utilité dans des proportions variables selon l'état des techniques reproductives, selon l'état de développement de la médecine, selon les besoins démographiques.
Disons que pour nous la sexualité devient de moins en moins utile et de plus en plus hédonique. Il s'agit d'un comportement transgressif, comment témoigne le fait que la reproduction soit probablement un des seuls moments où les animaux se mettent en danger. On comprend qu'il y ait une peur de la liberté sexuelle, mais elle ne doit pas être surestimée dans les nouvelles conditions de son « inutilité » croissante.
Des lors ses dangers sont ceux de l'atteinte à autrui (sous forme d'atteintes physiques dans le cas des comportements sexuels aberrants), éventuellement les dangers des atteintes à sa dignité (avec la prostitution), et encore les dangers de la violence que la sexualité peut produire socialement à travers les passions, la jalousie, les séparations. Ma conclusion est en tout cas que les conditions de l'utilité la sexualité ont tellement changé que la peur de la liberté sexuelle doit aujourd'hui être considérablement relativisée.
J'aurais aimé dire quelque chose d'autres usages du corps en matière de drogues, d'alcool, de comportements à risques, mais je n'en ai pas le temps. Mon analyse irait en tout cas dans la même direction que celle que je viens de mener pour la sexualité – avec cependant des restrictions tenant à l'industrialisation de l'offre en matière de drogues, d'alcool et de comportements à risque.

Un quatrième champ d'exercice de la liberté est évidemment celui de la croyance et de la pensée
La croyance et la pensée sont des phénomènes éminemment personnels : c'est moi et moi seul qui crois quelque chose et, de même, c'est moi et moi seul qui pense quelque chose. On ne peut logiquement ni croire ni penser à ma place. Il s'agit en fait d'un point de vue logique et de grammaire. Si on se rappelle déjà ce point, on voit aussitôt qu'il n'y a en principe aucun danger à être libre en ces domaines qui ne concernent que moi -avec le seul risque de délirer tranquillement – ce que nous faisons tous à un moment ou un autre.
Il y a cependant trois craintes à avoir.
– Celle précisément du délire, comme on le voit à la nécessité de restreindre la liberté des personnes délirantes, celles dont les croyances, par exemple les croyances paranoïaques, peuvent mettre en danger autrui ou elles-mêmes.
- La crainte d'une menace pour le groupe ou autrui en fonction des conséquences pratiques de la croyance et de la pensée. J'en donne pour exemple les refus de certains soins médicaux pour les enfants des témoins de Jéhovah, ou le refus de la prise en charge des femmes par des médecins hommes dans le cas des musulmans. Ici encore le danger doit être apprécié en détail et minutieusement, à la manière par exemple dont les critiques de la superstition au XVIIIe siècles pouvaient montrer leurs effets néfastes ou simplement leurs effets ridicules.
- Une troisième crainte tient au besoin de se rassurer de la part du croyant qui veut rejoindre une communauté ou cherche à en constituer une (le prosélytisme). Les simplismes et les délires sont toujours mieux supportés en groupe.
Comme on le voit donc, ce n'est pas la liberté de croyance et de pensée qui doit être redoutée mais ses conséquences, et ces conséquences néfastes ont toujours, ou presque toujours, à voir avec... le conformisme et le prosélytisme qui ne peuvent être combattu… que par la liberté de croire et de penser. Il y a là un cercle assez paradoxal qui va pas, en tout cas, en faveur du refus de la liberté.

J'en viens enfin à un dernier champ de liberté celui que j'appelle de liberté quant à la vie.
Par quoi j'entends la liberté de disposer de soi et de sa vie, notamment par le suicide ou la demande d'euthanasie.
À beaucoup d'égards, cette sorte de liberté peut apparaître très dangereuse puisqu'elle est celle pour l'individu de se supprimer, mais en même temps, il faut rappeler qu'il est caractéristique de l'être humain de pouvoir justement se mettre radicalement en question jusqu'à mourir. Cette liberté est donc éminemment respectable et ce serait même la plus fondamentale et la plus radicale, celle de quitter la vie. Je ne vois pas en quoi on pourrait la juger redoutable, même si elle n'est pas la plus agréable à utiliser.
La seule nuance à apporter concernerait une question : à quel moment et dans quelles conditions le souhait d'exercer cette liberté peut-il être reconnu comme valide et authentique ? En quoi, vous l'aurez compris, on retrouve tout bonnement la question métaphysique de la réalité ou non de la liberté – et la distinction de Berlin : du point de vue du concept négatif de la liberté il n'y a pas de restrictions à apporter à ces choix, mais du point de vue du concept positif de la liberté il faut savoir de qui ce choix est le choix...
Si je voulais maintenant aller au bout de ces analyses, il me faudrait revoir toute ma casuistique du point de vue justement de la distinction de Berlin c'est-à-dire en examinant dans chaque cas quelles sont les limites qui peuvent être apportées et, d'autre part, quelles sont les déterminations qui nous conduisent à vouloir exercer notre liberté.

Comment conclure maintenant ces parcours?

Probablement avec quelques principes concernant le bon usage des libertés.
– Soit on est craintif, mal assurée, perdu, désorientés, et on choisira sur toute la ligne la conformité pieuse, la répétition collective, les usages les coutumes et l'immobilité dans la répétition. Telle est la position du conformiste et à beaucoup d'égards c'est une position tout à fait rassurante.
- Soit on est à l'audacieux et intrépide et on choisit d'aller le plus loin possible dans l'usage de la liberté. Alors on expérimente, on tente, on se singularise, on se met en danger. C'est l'attitude de l'artiste, du fou, du détraqué, du dissident, de l'original, de l'innovateur.
– Soit encore on cherche à équilibrer en fonction des casuistiques qui ont été envisagées avec parfois des arbitrages à faire. Par exemple on adopte un conformisme de vie pour mieux favoriser l'audace de penser. Tel fut le cas de beaucoup de philosophes. On peut, à l'inverse, adopter un conformisme de pensée et se permettre beaucoup d'audaces de vie.

Mais une fois avancées ces trois positions il vient une réflexion finale perturbante : qu'est-ce qui fait que je suis quelqu'un de craintif, ou que je suis quelqu'un d'audacieux, ou que je suis quelqu'un à la recherche d'équilibres? Et suis-je libre de l'être ?

Il nous reste au moins une consolation à l'issue de tout ce parcours : celle de ne pas avoir eu peur de la liberté de réfléchir.





La peur de la liberté (I)


Première partie de la conférence donnée le jeudi 17 mars 2016 à l'Institut du monde arabe (IMA) dans le cadre des Jeudis de l'IMA


Au moins depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, la liberté, même encadrée par la loi, est la valeur suprême en Europe. En témoigne sa présence en tête de la devise de la Révolution française puis de la République française.
Au XIXe siècle, son culte s'exacerbe, avec notamment les penseurs anarchistes. Je vous cite en exemple cette phrase de Bakounine dans son Catéchisme révolutionnaire de 1865 :
« la liberté, c'est le droit absolu de tout homme ou femme majeure de ne point chercher d'autres sanctions à leurs actes que leur propre conscience et leur propre raison, de ne les déterminer que par leur volonté propre, et n'en être par conséquent responsable que vis-à-vis d'eux-mêmes d'abord, ensuite vis-à-vis de la société dont ils font partie, mais en tant seulement qu'ils consentent librement à en faire partie. »
Le point culminant de ce culte de la liberté sera évidemment l'existentialisme des années 1950 avec l'affirmation que l'existence précède l'essence et que la liberté est le point de départ de tout.
Pour d'autres époques et d'autres cultures les valeurs suprêmes ont commandé d'autres formes d'accomplissement : la vie vertueuse et digne, notamment dans la Grèce antique, la recherche du salut et la soumission à Dieu au Moyen Âge, l'accord avec le monde et la nature, la transformation du monde, par exemple dans la pensée socialiste.

La valorisation de la liberté demeure aujourd'hui forte, mais il est déjà significatif qu'on parle des libertés plutôt que de la liberté.
D'autre part, se fait jour plus ou moins clairement une crainte de la liberté – parfois même une phobie.
J'en indique quelques manifestations.
Ainsi le besoin très répandu de conformisme, de suivi de la mode, de respect de la correction morale et politique, ou encore la méfiance vis-à-vis de la critique – sauf celle des comique et des humoristes, c'est-à-dire quand elle est assortie d'une dénégation : « c'est pour rire ». Ce sont là les aspects les plus visibles.
D'autres manifestations de cette peur sont moins visibles : c'est la nostalgie de temps où régnaient traditions, manière et règles – où chacun savait qui il était, quelle était sa place, et ce qu'il devait faire. Ou peut parler de cette peur comme d'une peur conservatrice, une peur qui s'exprima tout de suite au moment de la Révolution française et juste après elle – avec des penseurs comme Burke, de Maistre, Ballanche, Chateaubriand et bien d'autres.
Enfin d'autres comportements remettent expressément en cause la liberté : c'est la critique de la désorientation et de la décadence morales contemporaine, le refus de la démocratie, le retour à la foi sous des formes strictes et ritualisées. On pourrait parler cette fois d'une peur religieuse et purificatrice.

Les questions soulevées par la liberté peuvent être abordées à plusieurs niveaux, un niveau profond et métaphysique et un autre pratique, empirique et casuistique.

Le niveau profond, le niveau métaphysique, est important car de lui dépend la possibilité même de poursuivre l'interrogation ou non. Il serait en effet vain de craindre une liberté qui n'existerait pas ou qui serait, au contraire, un fait indiscutable de la situation humaine.
Heureusement pour nos préoccupations et nos soucis, heureusement pour notre entreprise de ce soir, la question est indécidable.
Même après les derniers développements des neurosciences, qui en seront peut-être un jour mais n'en sont qu'au commencement, on ne peut en effet aller plus loin que la troisième antinomie de la Dialectique de la raison pure de Kant dans sa Critique de la raison pure, où Kant reconnaît l'égale valeur de deux thèses:
– la causalité déterminée par les lois de la nature n'est pas la seule d'où puissent être dérivés tous les phénomènes du monde. Il est nécessaire d'admettre aussi, pour les expliquer, une causalité libre.
– Il n'y a pas de liberté mais tout dans le monde arrive selon des lois naturelles.

D'un côté donc la spontanéité absolue d'un acte qui commence ex nihilo une série d'actions, d'un autre un enchaînement à l'infini de causes qui expliquent même la chance et le hasard.
Certes on peut invoquer comment on l'a souvent fait en philosophie des expériences d'actes libres – mais ce sont des actes aux motifs extravagants (actes gratuits, passages à l'acte), explicables par ces motifs mêmes ou pour manifester justement la liberté.
En revanche, il n'est pas absurde de voir les moments de délibération où nous balançons entre des actions pour prendre « apparemment » une décision libre comme des montages neurologiques retardateurs permettant soit d'inhiber une action précipitée soit de réunir plus d'informations externes et internes.

Quant aux déterminations causales, elles n'ont pas besoin d'être absolument contraignantes pour être déterminantes. On peut très bien admettre des niveaux de détermination qui interagissent au sein de mécanismes compliqués mais pas inexplicables : détermination par la situation géographique (théorie des climats du XVIIIe siècle), économique (les économistes classiques ou Marx), le patrimoine génétique, la construction du moi et la gestion des pulsions (Freud), le corps social en nous (les sociologues), les croyances religieuses ou d'une autre nature.
En ce point du questionnement métaphysique, on ne peut décider. Tout au plus peut-on, faute de réponse décisive, identifier trois positions possibles qui commandent, chacune, une évaluation différente des risques et des promesses de la liberté sans qu'on puisse, encore une fois, trancher en faveur de l'une ou de l'autre.

– Si jamais on admet la thèse kantienne de la liberté (la spontanéité absolue de l'action), on peut se réjouir de cette liberté (ni Dieu, ni maître!), mais aussi la redouter comme vertigineuse – c'est le vertige existentialiste menant au sens nihiliste de l'absurde ou à la paralysie de l'action comme chez Kierkegaard –. On peut surtout, comme Kant l'avait bien vu, redouter que la possibilité d'un acte de radicale liberté soit autant la possibilité d'un acte bon que celle d'un acte mauvais de la volonté se déterminant librement (« un penchant au mal ne peut être attaché qu'à la faculté morale de l'arbitre » écrit Kant dans La religion dans les limites de la raison doctrine I parti II, édition de la bibliothèque de la Pléiade, page 43). Telle est d'ailleurs la doctrine kantienne du mal radical. Si l'homme est absolument libre, il l'est pour le mal comme pour le bien. Je souligne au passage que, comme par hasard, lorsqu'on donne des exemples d'acte gratuit, ce sont toujours des actes maléfiques, comme un crime gratuit.
– Si on retient à l'inverse une version simple de l'antithèse kantienne (il n'y a que des déterminations causales), on peut évidemment regretter l'absence de liberté, mais aussi se réjouir de la passivité et de l'irresponsabilité ainsi conférée à l'acteur humain, qui n'est donc plus un agent. Il n'est même pas besoin de co-agir avec Dieu ou le destin (les théologiens parlaient de concurrence divine), mais de laisser faire ce qui de toute manière doit advenir. Je crois que c'est Lamartine qui, lors de son voyage en Orient dans les années 1830, souligne à plusieurs reprises à quel point les guerriers ottomans sont courageux parce que de toute manière ils croient que c'est le destin qui décide de leur vie ou de leur mort.
D'autres formes de cette acceptation sont bien connues : si une grossesse débouche sur un enfant anormal, c'est Dieu qui l'a voulu et il faut accepter sans conditions cet enfant. De là certaines oppositions religieuses à l'avortement.
Une autre illustration, courante aujourd'hui est celle des excuses/explications invoquées pour justifier et excuser les actes criminels : j'étais ivre, j'étais sous l'emprise de la drogue, ou, mieux, je suis un pervers psychopathe et telle est ma nature. Je n'y peux rien et je décline la responsabilité. La satisfaction face à l'absence de liberté est alors proportionnelle au degré de fatalité reconnue : moins je suis libre, moins je suis responsable.
– Une troisième évaluation, qui serait plutôt celle que nous faisons tous plus ou moins explicitement, suppose des enchaînements de conditions inégalement déterminantes, mais qui, prises ensemble, expliquent causalement les actions et conduites. Un ensemble de déterminations sociologiques, économiques, religieuses, culturelles, familiales, psychologique entrent alors à des degrés divers dans l'explication de l'action. C'est exemplairement ce qui se passe actuellement quand on entreprend d'expliquer les vocation de jeunes djihadistes. On invoque l'héritage colonial, la difficulté d'assimilation, l'absence d'autorité familiale, la ghettoïsation, la désorientation et le désir de pureté de l'adolescence, la croyance religieuse, la recherche d'identité et, pour finir, la manipulation psychologique par des agents plus âgés.
Sauf que, remarque importante et même essentielle, l'idée d'un complexe de déterminations peut aussi bien être utilisée pour invoquer la non liberté et l'irresponsabilité (l'individu jouet des déterminations) que pour revendiquer une place pour la liberté, même limitée, dans l'entrelacs de ces déterminations qui sont inégalement nécessaires et inégalement suffisantes. Je pense ici, pour ce qui est de la théorie, aux analyses des années 1960 du philosophe anglais J. L. Mackie qui, dans un article sur Causes et conditions, définissait les causes comme des Inus conditions : des parties insuffisantes mais nécessaires d'une condition qui est elle-même non nécessaire mais suffisante. Pour le dire plus clairement avec une illustration, avoir été manipulé par un militant plus âgé n'est pas suffisant mais nécessaire pour partir faire le Jihad dans un ensemble de conditions qui sont non nécessaires mais suffisantes (vivre dans un ghetto, dans une famille mal intégrée, être religieux) etc. En faisant valoir cet ensemble de conditions, on peut en quelque sorte glisser un peu de liberté, toute relative il est vrai.

Cette première série de remarques est intéressante mais elle nous laisse sur notre faim, parce que justement nous ne pouvons trancher l'antinomie kantienne entre la liberté comme commencement absolu et la détermination causale.
Le plus loin qu'on puisse aller est effectivement du côté de ce sentiment pas clair et pas tellement justifiable que nous sommes déterminés - mais jusqu'à un certain point seulement.

(deuxième partie à suivre)


jeudi 17 mars 2016


CERAMIX - ART ET CERAMIQUE

L'exposition (jusqu'au 8 juin) a lieu en deux lieux - Maison rouge, boulevard de la Bastille à Paris et Musée national de Céramique de Sèvres (T2 rapide à partir de Porte de Versailles).
Elle mêle retours sur l'histoire (Matisse, Picasso, Vlaminck, Dufy, les Italiens des années 30, Cobra, Tàpies, etc., etc.), développements plus récents (les Californiens élèves de Voulkos) et création contemporaine.
C'est un festival et un régal. 
Il y a ceux qui ornementent, ceux qui perturbent, ceux qui vont au paroxysme des formes, de l'excès et de la virtuosité.
Parmi les travaux récents, j'ai aimé particulièrement Trockel, Van Lunen, Sahal, Wenzel, Trenkwalder, Yee Sookyung, Wambaugh, et bien d'autres. Parmi les plus anciens surtout l'époustouflant Fontana (le Crocifisso de 1955).
Pourquoi est-ce si bien ?
Parce que le rapport direct avec le matériau et la difficulté à aller jusqu'au bout des opérations libère spontanéité, fantasmes, audaces, sexe et cauchemar.
Comme le dit un des textes du catalogue: la revanche de la céramique, c'est "le défi aux règles et canons de l'art contemporain" (Lucia Pesapane).
Enfin on est libéré de la couche de "mental-conceptuel" qui fait de tant de petits "bidules" de l'art contemporain des enculages de mouche d'autant plus laborieux qu'ils sont intellectuellement légers, légers.
Sur le dernier livre de Camille Saint-Jacques.

Camille Saint-Jacques est un drôle de zèbre: il enseigne à plein temps le français et l'histoire dans un lycée professionnel, il peint, il anime discussions et échanges qu'il publie.
On se souvient peut-être de son Journal des expositions, un mensuel gratuit qu'on trouvait dans les années 1990-2000 dans les galeries et qui était un intelligent bulletin critique de l'activité artistique à Paris.
Je reçois de lui une nouvelle publication Retrouvez le plaisir de créer, l'art vous appartient.
Je l'ai lu avec plaisir - d'abord parce que c'est un livre bien écrit, ce qui n'est plus si courant.
Ensuite parce que, d'un ton tranquille Saint Jacques démonte le fonctionnement actuel du monde de l'art, ses niveaux et ses catégories (les vedettes, les artistes décorateurs-commerciaux, les amateurs), la pénétration des modèles de l'économie d'innovation, de compétition et de production.
Il le fait sans sarcasme, sans jalousie, tout en défendant une position tout aussi tranquille d'artiste travaillant par pure nécessité intérieure, parce qu'il ne peut pas faire autrement et que l'art est une dimension humaine inéchappable.
Ce qui le conduit à une sorte de diététique ou d'éthique du comportement de l'artiste-par-nécessité: éthique de l'exposition, de la vente et de l'échange, de l'échange avec les collègues et amis de même vocation.
Saint-Jacques ne tombe ni dans le dénigrement, ni dans le misérabilisme, ni dans la plainte ni dans la rancoeur mais dans une lucide perception de la situation et des choix qu'on peut faire par rapport à elle.
Ce livre est très serein et très rassérénant. Il concerne en fait tout autant les écrivains ou les essayistes (dont je suis) face à la situation d'hypermédiatisation et de compétition pour la visibilité (et l'argent) dans tous les domaines, en rappelant que ce peut être simplement un plaisir de faire ce qu'on pense devoir faire et qu'on a envie de faire.
La seule question critique qu'on pourrait lui poser serait: quoi peindre, quoi écrire, quoi examiner? Quand tout est possible, comment s'orienter? Ou encore: "Et maintenant, on fait quoi?"

* Camille Saint-Jacques, Retrouvez le plaisir de créer, l'art vous appartient (HD, Ateliers Henry Dougier)

samedi 12 mars 2016

Réponses à des questions de Camille Saint Jacques pour la revue Beautés

(juin 2014)

– Q. Si l’on s’interroge sur l’origine de l’imagination en art, l’art minimal américain des années soixante vient borner notre réflexion. Lorsque le critique Michael Fried utilise le terme de « structure déductive » pour désigner des œuvres de Frank Stella dont le dessin est déterminé par la forme du châssis, il semble que le courant formaliste soit en passe de se libérer de l’inspiration et que l’œuvre puisse ne plus être sujette à un amont imaginatif du geste pictural.

- R. Pour autant que l'on puisse conjecturer à partir des textes et témoignages des années 1950, il y eut d'abord un malaise puis un rejet affirmé du pathos expressionniste. Il faut dire que dans l'histoire de l'art simplifiée que l'on pratique le plus souvent, avec juste quelques repères " monumentaux ", on passe sous silence le phénomène de vogue qui entoura l'expressionnisme abstrait. Tout le monde ou presque se mit à faire de l'expressionnisme, que ce fût dans les galeries ou dans les écoles d'art : c'était à qui serait le plus gestuel, le plus inconscient, le plus inspiré, le plus alcoolisé, etc. Cette transformation d'un courant en vogue est une constante de l'histoire de l'art, que ce soit à la Renaissance, à l'époque de l'impressionnisme, du cubisme ou plus récemment encore (et aujourd'hui) avec la diffusion de l'installationnisme chic. Il se produit donc tout aussi naturellement un malaise d'abord puis un rejet caractérisé. Que l'on songe seulement au succès en traînée de poudre du caravagisme quand on n'en peut plus du maniérisme à la fin du XVIème siècle. On donne souvent comme point de repère du rejet de l’expressionnisme le dessin effacé à la gomme de de Kooning exposé par Rauschenberg en 1953 (Erased de Kooning Drawing), mais il faut aussi rappeler que Rauschenberg dans sa formation était passé par Paris, l'Art Students League de New York et le Black Mountain College. Le néo-dadaïsme compta autant dans le rejet de l'inspiration et de l'imagination que le minimalisme qui vient plus tard. D'un côté on substitue à l'imagination le hasard et donc une structure aléatoire, et de l'autre le programme ou ce qu'on appelle autrement " une structure déductive ". Cela dit, j'insisterais plutôt sur le rejet à l'époque de l'expressionnisme " vulgarisé " car le formalisme, dont Fried est un défenseur-vestige, se donnait aussi des structures déductives. De toute manière, il faut aussi se poser une question " en arrière " sur la nature de l'imagination invoquée. Car il y a des formes d'imagination bien différentes selon qu'on regarde du côté de l'inconscient (Guston), du côté du gestuel corporel (Pollock pour certaines œuvres seulement), du côté de la rêverie et de la poésie subconscientes (Riopelle, Mitchell ou Francis), du côté de l'inspiration littéraire ou par le motif (Leroy), etc., etc.

- Q. Si l’on compare le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch avec une œuvre Ryman, la différence est moins formelle que dans l’intention. Le premier charge la forme d’une aura métaphysique, alors que le second, refusant tout amont signifiant à l’œuvre, pourrait faire sienne la formule de Stella : « what you see is what you see ».
Selon vous, le minimalisme est-il le moment clé où l’on passe d’une esthétique de la création à une esthétique de la réception ?

- R. Je ne vois pas du tout les choses comme ça.
D'abord les objets eux-même sont très différents et j'aurais même tendance à trouver les tableaux de Ryman plus spirituels que celui de Malevitch qui, il est vrai, a vieilli et ne peut plus être vu dans sa fraîcheur. La comparaison n'a donc plus de sens et le tableau de Malevitch est devenu, qu'on le veuille ou non, une sorte d'icône spiritualisée par son caractère même de relique.
Surtout, je vois - et je crois à juste titre - le minimalisme comme une démarche visant à abolir les distinctions de genre et de médias (la peinture, la sculpture, le design, le décor) et à produire une expérience d'art totale, enveloppante et diffuse, " ambiantale " ou atmosphérique, pour reprendre des termes que j'utilise depuis pas mal de temps. De ce point de vue, le minimalisme est l'héritier de Rothko dont il faut se souvenir qu'il concevait l'appréhension de ses œuvres dans une ambiance créée par leur ensemble, que ce fût lors des présentations dans son atelier ou dans une œuvre totale comme la chapelle de la Menil Foundation à Houston. On oublie aussi (ou ne veut pas savoir) que Rothko a directement influencé Turrell et Irwin, des artistes d'ambiance et d'atmosphère. Le minimalisme entendait très clairement produire des objets " spécifiques " ni sculpture ni peinture et que Judd soit autant un designer qu'un artiste " d'objets d'art " doit sans cesse être rappelé. Vous voyez que je suis bien loin de votre interprétation. Pour l'excuse de cette interprétation commune il y a le fait que Fried passe souvent en France pour le critique compétent en matière de minimalisme alors que c'est un greenbergien attardé qui ne comprend rien au mouvement, qui le déteste et ressasse les vieilles antiennes sur la distinction des médias et dénonce une prétendue " théâtralité " que pour ma part je n'ai jamais perçue - et je ne dois pas être le seul pour peu qu'on se pose sincèrement la question et qu'on réfléchisse au sens des mots : Judd, Andre ou Le Witt théâtraux ? Quelle bonne blague ! A la rigueur vous pourriez le dire de Stella – mais le Stella rigolard qui a viré sa cuti dans les années 1980 et qui n'est plus alors minimaliste du tout mais baroque, exubérant et surtout malin.

- Q. Comment expliquez-vous que le formalisme minimaliste ait été un mouvement relativement éphémère et que peu d’artistes s’en réclament encore ? Cela doit-il nous inciter à repenser son héritage ou bien ne s’agit-il que d’un de ces effets de modes qui entretiennent le marché de l’art ?

- R. Encore une fois, je pense qu'il faut distinguer clairement entre formalisme et minimalisme. Le minimalisme n'est pas un formalisme mais un art des effets fragiles et diffus, des atmosphères, y compris parfois quand il va jusqu'au pathos du sublime comme chez Serra.
D'autre part, je ne pense pas que le minimalisme ait été si éphémère que ça, mais ce n'était pas une démarche doctrinaire, son principal théoricien, remarquable d'intelligence et de subtilité, Judd est mort en 1994 et surtout la dimension poétique du minimalisme pouvait laisser les artistes évoluer dans beaucoup de sens, y compris loin du minimalisme, justement parce que la dimension formelle importait moins que celles de la simplicité, de la légèreté et de la ténuité.
Surtout, je pense que passée une période d'éclipse, le minimalisme a fait retour depuis pas mal de temps chez quelques artistes, sous la forme de recherches du peu ou de la ténuité ou de la fragilité des effets : Francis Alÿs, Ann-Veronica Janssens, Stéphane Bordarier, Antoine Perrot, vous parfois, me semblent suivre cette orientation minimaliste. Je ne serais pas étonné que ce soit une tendance forte à l'avenir à force d'an avoir marre de l'art contemporain pseudo-engagé, étalagiste et complaisant. Après le rococo, vint le néoclassicisme. On peut espérer que le balancier aille de nouveau dans le sens du moins et du poétique.

– Q.  Au fond, peut-on dire que Calvino et les minimalistes sont d’accord sur un point : l’imagination est un fait, une existence sans essence, une porte qui ouvre sur rien, elle pleut sans qu’on puisse rien savoir de son origine : « A rose is a rose is a rose » comme le dit Gertrude Stein ?

- R. Ici encore je ne suis pas d'accord et trouve ces réflexions vieillottes. Il y plusieurs formes d'imagination. Relisons Bachelard, entre autres. Je m'inspirerais pour ma part plutôt du romantisme anglais, de Wordsworth et de Keats.
Wordsworth dans son poème Expostulation et Reply de 1798 (la date n'est pas sans intérêt!) parle de " wise passiveness " pour s'ouvrir à l'expérience :
Nor less I deem that there are powers
Which of themselves our minds impress
That we can feed this mind of ours
In a wise passiveness ".
Et, dans une lettre du 21 décembre 1817, Keats introduisait lui la notion fascinante de " negative capability " en la définissant comme la capacité à " être dans les incertitudes, mystères et doutes sans tentatives irritées pour atteindre fait ou raison " (when a man is capable of being in uncertainties, Mysteries, doubts, without any irritable reaching after fact and reason). Par nos temps de certitudes-multiples-sans-qu'on-croie-à-rien, ce ne serait pas plus mal de méditer ces pensées, en commençant par en prendre connaissance.

vendredi 11 mars 2016

Entretien sur l'homme et l'invention
publié en conclusion de L'histoire des inventions, Le Monde/La Vie, juin 2015


- Depuis des millénaires, l’espèce humaine a fait preuve d’une formidable capacité à survivre et à créer. Inventer, est-ce le propre de l’homme ?

- L'homme et l’invention, c'est la même chose. La caractéristique de notre espèce est d’avoir une forte capacité d'adaptation, elle-même en constante évolution.
Les deux vecteurs de l’invention sont le besoin de s’adapter à une situation donnée et l'imagination qui déplace les termes d'une situation. Prenons l'exemple banal des béquilles. Entre la béquille de bois du soldat napoléonien et celle plus ergonomique des pharmacies d’aujourd’hui, les progrès ne sont pas considérables : l’adaptation s'est stabilisée. En revanche, on peut imaginer et aller chercher du côté des organes artificiels ou des véhicules spécialisés pour handicapés. D'un côté on s'adapte, de l'autre on imagine.

- En quoi les inventions vous paraissent-elles être le fruit des rêves de l’homme ?

- Pour répondre sérieusement, il faudrait savoir ce qui meut la faculté d’imagination de l’homme, cette aptitude à réarranger les idées. Cette problématique est bien connue des philosophes, avec ceux qui en appellent à des archétypes (réponse de Jung), d'autres qui pensent inconscient et fantasmes (réponse de Freud), d'autres qui étudient les forces de la rêverie avec ce qu’elles peuvent avoir de tellurique et d’élémentaire (réponse de Bachelard).
Personnellement, je serais plus pragmatique. L’homme invente pour satisfaire des besoins souvent simples : alimentation, protection, aménagement de l’environnement, et de la relation avec autrui, etc. La technique présente ainsi deux faces. Elle modifie notre rapport à l’environnement physique, mais aussi notre rapport à l’environnement humain et social. Ces constantes demeurent aujourd'hui : le téléphone, technique de communication, nous met en rapport avec l’environnement social. Le béton, technique de construction très solide, qui existait déjà chez les Romains, touche lui les modes de relation à l'environnement physique (routes, habitat, monuments, fortifications).

- L’invention est-elle forcément mère de progrès ?

- La réponse est difficile. Une invention apporte forcément du progrès dans le domaine où elle intervient. Jusqu'au XIXe siècle, le trajet Paris-Orléans prenait deux jours de marche. Du jour au lendemain, dans les années 1840, le chemin de fer a mis ces deux villes à deux heures l'une de l'autre. C’est évidemment un progrès pour qui a à se déplacer. Mais que dire des grandes saignées réalisées dans la campagne pour tracer ces lignes ? Des déplacements de population ? De la pollution ou de la propagation accélérée de la grippe et des virus ? S’agit-il de progrès ? Pour analyser la portée de ces évolutions, il faut prendre en compte toutes leurs composantes. Quand vous progressez, le faites-vous sur toutes les dimensions ?

- Est-ce à dire que toute invention a deux facettes : une dimension de progrès et sa contrepartie négative ?

- Je ne m’exprimerais pas ainsi parce je crois qu'il existe quand même des inventions sans contrepartie négative. La vaccination en est un exemple. Sa généralisation a reposé, à ses débuts, sur des comparaisons statistiques : la mortalité due à la vaccination était alors largement inférieure à la mortalité générée par son absence. À l'inverse, certaines maladies ont été depuis éradiquées et nous n’avons plus besoin de vaccination. Elle introduit en effet un risque qui n'a plus de raison d'être pris.
Toutefois, quand elle est vraiment significative et à grande portée, une invention modifie profondément son contexte. Apparaissent alors des conséquences non prévues, dont on ne peut peut pas dire qu’elles sont négatives ou positives ; elles sont juste "nouvelles" car le contexte a changé. Prenez toujours le cas du béton. Son invention a permis des constructions beaucoup plus solides, plus durables et plus audacieuses, mais se pose également les questions de son amortissement et du rapport à l'environnement. Fabriqué indestructible au début, le béton doit aujourd'hui être conçu de façon à pouvoir être détruit et recyclé quand nécessaire. L'invention créé les conditions d'un nouveau contexte qui lui-même génère de nouvelles conditions à gérer. Voici un cas d’adaptation de l'adaptation.

- Censées réduire la pénibilité et la quantité du travail humain, les techniques industrielles optimisées entraînent, à l’inverse, des souffrances humaines et sociales. L’homme n’a t-il pas fini par retourner certaines inventions contre lui-même ?

- Non, simplement nous avons déplacé les formes de la pénibilité. Alors que nous sommes parvenu à rendre le travail incomparablement plus facile physiquement, deux nouvelles formes de pénibilité du travail sont apparues : la pénibilité psychologique et celle, plus surprenante, qui tient à la raréfaction du travail. Nous vivons dans une société où seuls les hyper-techniciens intellectuels et les prestataires de services trouvent facilement du travail. Après le crash de l'avion Airbus A320 de la GermanWings dans les Alpes françaises, en mars 2015, pour permettre l'enlèvement des corps et des débris d'avion, il a suffi de six hommes travaillant deux jours avec des concasseurs et des bulldozers de 25 tonnes pour ouvrir une route de quatre kilomètres de long et quatre mètres de large. Au XVIIe siècle, ils aurait fallu une dizaine de jours et le travail d’environ 1000 à 2000 personnes. De même, quand le paysagiste du roi Louis XIV, André Le Nôtre, réalisait les jardins du château de Versailles, il disposait de 15 000 ouvriers pour déplacer la terre. Aujourd'hui, nous ferions appel à quelques méga-bulldozers.

- Walkman, Internet, smartphone, imprimante 3 D… Pourquoi notre époque paraît-elle voir s’accélérer le rythme des inventions ?

- Depuis 2005, année cruciale, marquée symboliquement par le lancement de Youtube, un bouleversement technologique s'est opéré avec le développement du numérique. On passe d’une circulation de l’information encore limitée et à l’ancienne (modem téléphonique) à des flux d’informations et des capacités de calcul gigantesques. Une puissance à laquelle s'ajoute une « massification » des participants. « C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que l'on assiste à une production industrielle de la connaissance scientifique » estimait en 2008 le chercheur français Bernard Dujon dans une conférence sur le déchiffrement du génome. A la différence des mondes de la recherche scientifique et techniques jusqu’au XXe siècle, plus de 100 000 chercheurs travaillent aujourd’hui partout dans le monde au déchiffrement des génomes, et cela nuit et jour avec l’aide d’ordinateurs très puissants.
La marque de notre époque est donc la puissance et la rapidité d’invention. Cela nous pose deux problèmes : l’adaptation à des changements très rapides et l'éventualité de la modification de la nature humaine elle-même. Si vous prenez l’exemple de la carte d’identité génomique individuelle, nous disposons à présent de suffisamment de données - sur l’hérédité et la reproduction, notamment - pour ne plus être dans l’artisanat reproductif ou le fatalisme. La décision de reproduction devient alors très complexe, si complexe qu'elle ne peut pas être laissée au seul individu qui veut se reproduire.

- À qui pourrait être confiée la décision de reproduction ?

- À la société. C’est déjà le cas pour les donneurs de sperme. En Angleterre, les daltoniens ne sont pas admis au don. En France, il existe pareillement une liste des maladies dont les porteurs sont exclus du don. Il y a d'ores et déjà un eugénisme de fait. Quand nous savons tout ou presque de nous-même, la conception de la reproduction et de notre rapport au corps change complètement. L'actrice américaine, Angelina Jolie a subi une double mastectomie afin de prévenir un risque élevé de cancer du sein et, deux ans plus tard, a fait procéder à l'ablation de ses ovaires et des trompes. Cette adaptation par anticipation devient finalement cauchemardesque.

- Au XIXe siècle, Karl Marx écrivait : « L’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle est capable de résoudre. » Êtes-vous d’accord ?

- Cette phrase est juste tant que l’invention est quelque chose de profondément adaptatif. Dans une situation d’adaptation, on identifie un besoin, on se pose le problème puis on apporte une solution. En général la solution génère elle même de nouvelles questions et de nouveaux problèmes… que l'on résout quitte parfois à régresser. Ainsi, nous n’avons pas complètement supprimé ni utilisé l’arme nucléaire mais nous avons perfectionné les modes de simulation sans expérience réelle. Ne plus avoir besoin de véritable explosion nucléaire pour mettre au point les bombes constitue un progrès. Cela étant, les inventions pour lesquelles l’être humain a dit « non » sont rares. Au début, les gens ne voulaient pas de la mitrailleuse puis on a inventé la mitrailleuse portative : le fusil kalachnikov. En France, nous ne voulons pas des OGM mais ailleurs, beaucoup de gens les acceptent.

- Derrière chaque invention existe un ou des hommes avec leur histoire, leur génie, leurs doutes, le hasard, leur folie, voire leurs fourvoiements, en bref, leur humanité. Jusqu’à aujourd’hui, l’humain est le moteur de l’innovation. Demain, peut-on imaginer que des machines (robots, super ordinateurs, etc.) inventent à leur tour ?

- Il est possible que certaines machines puissent inventer mais ces adaptations ne seront forcément pas intelligentes. On en revient finalement à ce problème central de la nature de l’imagination : le fonctionnement de l'association des idées. L'association peut se faire intelligemment (on essaye de calculer ce qu'il serait intéressant d'associer) ou bien automatiquement (comme dans le big data, où l'on traite des quantités gigantesques d’informations sans savoir ce qu’on cherche). J’ai du mal à penser que des inventions qui changeraient tout se fasse automatiquement. Si vous prenez le cas du cinéma, les frères Lumière se sont inspirés avec intelligence des broches des métiers à tisser des canuts pour mettre au point le mécanisme d'entraînement de la pellicule de leur cinématographe. En revanche, nous disposons aujourd'hui de tellement de données sur les comportements des gens, que si l'on entreprend de corréler la liste des sites visités (voyages sncf.com, votre banque en ligne, etc.), on sait tout de vous. Et si vous avez un comportement criminel aberrant, on le saura aussi.
Bien entendu, je dis cela sous réserve que nous n'ayons pas un jour affaire à une intelligence artificielle supérieure à la notre. Si tel était le cas, ma réponse serait, par définition, idiote. En janvier 2015, Bill Gates, co-fondateur de Microsoft, s'est déclaré « dans le camp de ceux qui sont préoccupés par la super-intelligence [artificielle] ». J'ai peur que ce soit effectivement prévisible.

- Armes de guerre, manipulation génétique, fracture hydraulique, etc. Notre société n’est-elle pas allée plus vite que ce qu’elle sait ou peut maîtriser ?

- Je suis convaincu que non. Il y seulement quelques années, on nous expliquait que, compte tenu de la pénurie du pétrole, l’industrie nucléaire était indispensable ou qu'il faudrait se contenter du vélo. Puis la fracturation hydraulique est apparue et, de nouveau, notre perception du bilan énergétique pétrolier change pour les deux siècles à venir ! Jusqu'à présent, nous étions dans un régime d’inventions relativement lentes sans qu’interviennent des bouleversements continuels de nos modes de vie. Aujourd'hui, nous devons faire face à des adaptations extrêmement rapides qui perturbent notre façon de nous adapter. Dès lors, s'il est un domaine dans lequel nous risquons d'être à la traîne, c'est notre perception de l’homme. Notre humanisme ne correspond plus à nos capacités adaptatives.

- Téléportation, rajeunissement, télépathie : tout comme certains rêves fous d’hier (voler, aller sur la lune, etc.) ont été réalisés, ces fantasmes d’aujourd’hui le seront-ils un jour ?

- Évidemment ! Beaucoup de rêves de l’humanité seront réalisés car nous commençons à en avoir les moyens. Lors de la préparation militaire de ma génération, nous faisions des exercices à balles réelles ; aujourd'hui, la plupart des apprentissages militaires se font dans des simulateurs, au travers de systèmes immersifs de réalité virtuelle. Si l'on prend le sens étymologique de télépathie, « la transmission des sentiments », c’est en partie réalisé par tous les modes de communication instantanés comme Skype, Twitter, Facebook, etc. De même, plus grand monde n’écrit «  je me sens triste ou nostalgique ce matin », chacun envoie des smileys. N’est-ce pas une forme de télépathie ?

- À quoi rêvent aujourd’hui les citoyens des sociétés les plus riches ? D’ailleurs, rêvent-ils toujours?

- Ils ne rêvent pas de la même façon. Ils rêvent que la vie soit confortable et sans risque, que domine le plaisir au détriment de la douleur – parfois aussi d'avoir peur et de ressentir des frissons, mais c’est de l'ordre du fantasme. Nos capacités de manipulation de la réalité sont tellement fortes que nos véritables rêves relèvent du transhumanisme. Quant aux exigences de décroissance et de modération, ce sont aussi des rêves qui ont pour condition une régression démographique.
Nous avons toujours cherché à allonger la durée de la vie. Depuis toujours l’immortalité est perçue comme un paradis situé hors des réalités terrestres. Aujourd’hui, vivre beaucoup plus vieux - voire envisager des formes d’immortalité -, entre dans le domaine du possible mais cela questionne notre nature humaine : que pourrait bien être une vie sans perspective de mort ?