mardi 26 janvier 2016

Sous les meilleurs augures...
J'avais oublié de publier mon brouillon de fin décembre...
Les résultats des élections en Espagne donnent une raison de se réjouir - l'ébranlement des partis usés - mais pas mal de raisons de s'inquiéter:
1) Les partis nouveaux venu, notamment Podemos, sont loin d'être clairs dans leurs programmes à envergure variable. Ce n'est pas moi mais Monedero (qui, comme me disait un paysan d'Ibiza, devrait plutôt s'appeler Billetero compte tenu de ses gains au Venezuela), l'ex-n° 3, qui qualifiait la ligne de son parti de "léninisme aimable".
2) Le pays a de fortes chances de ne pas être gouvernable. Soit donc il faudra de nouvelles élections, soit des pactes incluant les petites formations opportunistes (comme en Grèce où Syriza est allié avec un parti d'extrême droite) et ce ne seront pas des pactes solides "à l'allemande".
3) En un sens, ne pas avoir de gouvernement n'est pas un mal fatal quand tout va bien mais face à des défis comme ceux du terrorisme, des migrations et, plus concrètement encore, les entreprises de sécession de certaines provinces, l'absence de gouvernement est grave.
4) D'autant que la construction européenne est aujourd'hui à l'arrêt et pratique plutôt une "politique du chien crevé au fil de l'eau", comme on disait à la fin du Second Empire en France.
Or, sans vouloir jouer les sinistres augures, les crises de 2016 risquent d'être les mêmes que celles de 2015 - en plus grave: terrorisme, crise économique grecque, mais aussi bancaire et financière en général, afflux de migrants.
Encore faut-il prier le petit Jésus (si j'ose dire) que le Maghreb ne tombe pas sous la domination fondamentaliste!
A part ça, joyeux Noël!

lundi 25 janvier 2016


Commerce et critique



Dans un article déjà ancien mais toujours intéressant d'Audimat1, Dietrich Diederichsen a avancé quelques considérations sur la situation de la critique musicale aujourd'hui en face aussi bien du commercialisme croissant de l'industrie musicale que des changements apportés par internet dans la situation de la critique.
Il me semble qu'au delà du seul monde de la musique, ces considérations - et les critiques qu'elles appellent - concernent la plupart des domaines de la production culturelle et artistique aujourd'hui, y compris les arts visuels bien sûr.

Schématiquement, Diederichsen déplorait deux choses : d'abord l'effacement d'une critique « esthétique » compétente portant sur l'expérience des objets musicaux au profit d'une simple promotion des produits, en second lieu la disparition corrélative des « prescripteurs » compétents.

Les deux sont évidemment liées mais la première semble relever plutôt de la logique économique des médias privilégiant la promotion commerciale sur la critique et la seconde des changements des modes de communication lorsque les technologie, notamment internet, permettent à tout un chacun d'émettre ses avis.

La position de Diederichsen, pour respectable qu'elle soit, me paraît relever d'un post-adornisme daté alors même que la théorie esthétique critique était, dès l'époque d'Adorno, c'est-à-dire dès les années 1930, déjà très contestable.

La position adornienne repose en effet sur l'hypothèse d'une dissociation logiquement possible et éthiquement indispensable entre évaluation esthétique et valeur, que cette valeur soit entendue comme valeur économique, sociale ou culturelle. Aujourd'hui, cette valeur est le plus souvent, pour nous, économique (« ça se vend ») mais elle a été longtemps religieuse (« c'est conforme aux Écritures »), souvent politique (« ça ne désespérera pas Billancourt ! ») et elle reste souvent communautaire (« c'est notre art ! »).

Or, aussi loin que l'on remonte, on constate toujours une intrication quasiment complète de l'appréciation esthétique et de l'évaluation non-esthétique. 
L'historien de l'art, l'anthropologue, où qu'ils regardent, voient se mêler considérations esthétiques et éloges religieux, politiques, valeurs communautaires et évidemment valeur financière. L'esthétique ne vient jamais pure. Même quand elle semble atteindre la pureté dans l'évaluation muséale ou l'inscription dans le canon des grandes œuvres de l'humanité, il faut être naïf ou de mauvaise foi pour ne pas voir que la valeur correspond alors encore à une valeur sur le marché – marché de la renommée, marché de la rareté. C'est pourquoi, par exemple, les musées s'efforcent périodiquement de mobiliser public et mécènes pour acquérir un trésor national réapparaissant à la vente.

Si l'on se concentre sur la fonction du critique d'art (qui n'est apparue qu'au moment de la naissance du modernisme au XVIIIème siècle), elle fut toujours associée à une influence sur le marché, que ce soit à travers le conseil aux collectionneurs, aux princes, aux galeries ou aux institutions. Le critique musical « à l'ancienne » rendant compte d'un concert unique participe, lui aussi, à la promotion des musiciens à travers la fabrication à moyen ou long terme des réputations.

Il y eut, il est vrai, une brève période où une critique purement esthétique tint le haut du pavé, c'est l'époque du « critique qualifié » ou encore du « critique influent », mais ce moment correspond précisément à la prédominance d'une approche formaliste moderniste des arts qui tentait, contre toute évidence, de les couper de leur contexte social pour se concentrer sur les qualités formelles des œuvres (« l'art pour l'art »).

Surtout, cette critique prétendument pure dissimulait soigneusement ses liens avec les collectionneurs, les marchands et les institutions. Un critique d'art comme l'américain Clement Greenberg s'est ainsi présenté comme le pape du formalisme, mais ce pape avait une redoutable puissance sur le marché new-yorkais de l'art de l'après seconde guerre mondiale, au moment même où « New-York volait l'idée d'art moderne », pour reprendre le titre du livre fameux autant que démystifiant de Serge Guilbaut2.

Le critique « pur », incarnant l'esthétique kantienne de l'universalité désintéressée du jugement de goût (ce dont se réclamait Greenberg), est une fiction ou plutôt une hypocrisie. Il en va de même pour les musées. Le MoMA, temple du modernisme, était destiné à valoriser les collections de ses promoteurs et soutiens et à affirmer leurs valeurs.

Ceci ne signifie pas pour autant que les « impuretés » qui accompagnent le jugement critique prennent le dessus sur lui à tous les coups et qu'il n'y a place que pour l'évaluation commerciale ou culturelle, mais qu'elles sont toujours présentes à un degré ou un autre et contaminent inéliminablement le jugement de goût.
La critique d'art « alternative » et qui se revendique comme « critique critique » a, de toute manière, elle aussi, sa fonction de promotion : elle promeut seulement ses artistes dans d'autres secteurs que ceux du marché aux enchères ou des grandes collections – par exemple dans le secteur de l'art institutionnel ou de l'art contestataire...
Pour revenir au monde de la musique électro, en France deux magazines comme Tsugi et Trax ne défendent pas la même musique. Chaque magazine a son public et ses choix esthétiques, en même temps que ses connivences commerciales (ne serait-ce qu'avec le business des night-clubs). Il y a des recoupements à la marge entre leurs choix esthétiques, mais la simple dépendance par rapport à des publics de lecteurs déterminés contraint chaque magazine à durcir ses jugements et à limiter les convergences avec la concurrence...

C'est donc une illusion que d'opposer le « méchant commercialisme » à la pureté esthétique. Le domaine esthétique est foncièrement impur – et il l'a toujours été.

Ce qui est plus convaincant dans la complainte de Diederichsen, c'est la constatation de la disparition ou, au moins, de l'affaiblissement de la prescription.
La position du « critique influent », fût-il aussi le promoteur commercial de ce qu'il soutient, n'est plus assurée.
Les médias de référence sont affaiblis (y compris financièrement), concurrencés par la prolifération « horizontale » des sites web, des journaux en ligne, des sites personnels. Chacun aujourd'hui trouve à exprimer son jugement critique et peut prétendre être entendu. Ce qui fait qu'au lieu d'avoir affaire à un jugement critique distancié témoignant d'une expertise reconnue, on est face à un nuage d'opinions qui, soit se combattent au nom d'appartenances tribales en conflit, soit s'agrègent en idées exprimant à un moment donné « l'état de l'opinion », les tendances et la mode.

Outre que le prescripteur désintéressé est, comme je viens de le dire, une fable, de nombreux analystes, à commencer par Veblen3 à la fin du XIXème siècle et Bourdieu4 dans la seconde moitié du XXème, ont montré que la prétendue expertise supérieure exprimait en fait le point de vue dominant d'un groupe dictant la norme du goût.

Ce que les technologies nouvelles battent en brèche par la simple vertu de la technologie, c'est justement le monopole d'expression de cette expertise. Cela ne veut pas dire que les critères du goût dominant soient dépourvus de valeur, mais qu'ils ne sont plus en position de monopole. Au sein de chaque tribu (rock, pop, punk, trance, house, techno, etc. etc.), les critères s'élaborent et s'affinent, mais aucun ne l'emporte universellement, et l'idée qu'un critique objectif pourrait tous les embrasser et les faire jouer les uns contre les autres à l'intérieur de sa réflexion est parfaitement illusoire.
En fait chaque amateur bricole dans son coin, en interaction avec les autres, y compris avec de plus compétents que lui (par définition, tout degré d'expertise est relatif et il n'y a jamais d'expert absolu en quoi que ce soit même s'il y a des experts plus compétents que d'autres) des critères qui lui permettent de juger et de goûter les expériences qu'il aime.

Ce qui a changé par rapport au passé, c'est que la société s'est complexifiée, que les publics se sont différenciés et pluralisés et que cette complexité et ce pluralisme trouvent à s'exprimer techniquement (je laisse de côté la question de savoir si la complexité est générée par la technique ou trouve simplement le secours de la technique).

Ce serait pour autant une erreur de croire que « tout se vaut ».
Il nous faut seulement suivre plus finement la manière dont se forment les critères de jugement, dont ils se diffusent ou ne se diffusent pas, et, au delà, la manière dont ils se modifient au fil du temps et des groupes concernés. L'esthétique impure doit donc se complexifier en se gardant d'absolutiser ses jugements. J'ai essayé de donner une idée de ces mécanismes d'élaboration et de diffusion des critères esthétiques dans un petit livre qui me semble garder son actualité5.

En fait, derrière les plaintes de Diederichsen, il est probablement question d'autre chose : de la nostalgie chez lui d'un engagement critique à la hauteur d'une production dynamique et elle-même critique. Le critique déplore des conditions économiques et technologiques qui neutralisent progressivement son rôle comme critique, mais il lui manque peut-être tout bêtement de trouver une production à la hauteur de ses ambitions critiques. Il se peut que ce soit chez lui l'effet de l'âge et de la fatigue – tout critique vieillit et finit par se désoler de l'état de l'art quand il n'est plus celui de sa jeunesse. Il se peut aussi qu'il ne trouve plus d'artistes aussi grands qu'il les voudrait. Car il est bien possible qu'une des conséquences aussi bien de la révolution technologique que de l'hyper-consommation culturelle (même quand elle se croit pure parce que « gratuite », alors que si on ne paie pas les contenus, on paie toujours les tuyaux) soit l'affaiblissement de la création. Sur ce point, c'est du côté des analyses de Simon Reynolds dans Retromania qu'il faudrait aller voir6.

Et si la complainte du critique était moins de ne pouvoir se faire entendre que de ne plus trop avoir sur quoi parler...


1 Dietrich Diederichsen, « Va crever critique de disque (mais prends ton temps) » in Audimat, pp. 2-9. www.the-drone.com/magazine/revue-audimat-n°1/
2 Serge Guilbaut, Comment New-York vola l'idée d'art moderne (1983), trad. franç., Nîmes, éditions Jacqueline Chambon, coll. Rayon Art, 1990.
3 Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir (1899), trad. franç. 1970, Paris, Gallimard, repr. in coll. TEL.
4 Pierre Bourdieu, La distinction, Critique sociale du jugement, Paris éditions de Minuit, 1979.
5 Yves Michaud, Critères esthétiques et jugement de goût, Nîmes, éditions Jacqueline Chambon, coll. Rayon Art, 1999, repr. Hachette, coll . Pluriel, 2011.

6 Simon Reynolds, Retromania (2012), trad. franç., Paris, éditions Le mot et le reste, coll. Attitudes, 2012.

samedi 23 janvier 2016

Une esthétique aussi authentiquement classique que contemporaine

Ce texte a été écrit pour figurer dans un recueil d'hommage au philosophe et ami Antoni Mari Munoz (universitat Pompeu Fabra de Barcelone). 
Je cite à la fin de l'article quelques références à ses livres majeurs sur le sujet.



Antoni Mari est poète, conteur, critique d'art, philosophe.
Je ne m'intéresserai ici qu'au philosophe spécialiste d'esthétique.

Pour noter d'abord que si, aujourd'hui, beaucoup de philosophes se spécialisent en philosophie de l'art et esthétique, c'est souvent parce que la maladie de la spécialisation a aussi envahi les disciplines des Humanités et les sciences humaines : aussi bien au nom de la " scientificité " organisant la division du travail qu'en raison de la bureaucratie et des comités d'évaluation, le philosophe devient donc " philosophe de l'art " comme il pourrait être philosophe d'autre chose. Ce n'est pas le cas de Antoni Mari qui, depuis ses débuts de philosophe, a trouvé son inspiration et ses thèmes du côté de l'art en le pensant du point de vue de la tradition romantique allemande. À laquelle il a consacré une anthologie (l'enthousiasme et la quiétude) et une étude (l'homme de génie).

Seconde remarque : si aujourd'hui la philosophie de l'art prend souvent une telle importance, c'est aussi en raison de l'évolution de la société : l'esthétisation généralisée de la vie sociale a pour effet que de plus en plus de choses et de situations sont vues et jugées sous l'angle de la beauté et des catégories esthétiques. Celles-ci ont pris une importance démesurée alors qu'en d'autres temps les choses étaient vues à travers des catégories aussi différentes que celles du travail, du salut ou de la vertu. Sur ce dernier point, je dirai que Antoni Mari n'est pas non plus l'esclave de son temps. Il est plus sensible à la dimension poétique du monde qu'à sa dimension esthétique, à l'énigme de l'apparaître et du sensible qu'à la beauté esthétique. A cet égard, sa philosophie de l'art est plus une métaphysique qu'une esthétique, plus une pensée du monde et des choses qu'une esthétique de la sensibilité. En cela, elle échappe à la logique de son temps.

Surtout, s'il y a une originalité véritable de la philosophie de l'art de Antoni Mari, c'est dans le caractère très particularité et inhabituel des modèles qui l'inspirent, avec des conséquences aussi importantes qu'intéressantes.


C'est en effet un des biais les plus regrettables de l'esthétique philosophique au XXème siècle qu'elle aura été de plus en plus dépendante, au fur et à mesure que le siècle avançait, des modèles de l'art des musées et de leur succès aussi bien en termes d'accueil par le public que de valeur financière. Peinture et sculpture sont ainsi devenues les références principales de la théorie de l'art, avec les succès de Picasso, de Duchamp, de l'expressionnisme abstrait et du Pop art. Une œuvre comme celle de Arthur Danto témoigne avec beaucoup de brillant de ce biais.
Ceci veut dire que l'esthétique s'est concentrée sur les dimensions du visible, de l'authenticité et du goût : qu'y a-t-il à voir, comment le voit-on ? Comment le distingue-t-on de ce qui est copie ou faux semblant ? Qu'est-ce qui en fait la valeur ? 
On a affaire le plus souvent à une esthétique des œuvres visibles, immobiles et figées, uniques, avec pour corrélat du côté du spectateur un comportement d'appréhension attentive, recueillie et respectueuse, presque de l'ordre du sacré, devant ce qui " a de la valeur ".
L'apparente évidence d'un système des beaux-arts ayant à son sommet la peinture et la sculpture a complètement déséquilibré les problématiques de l'esthétique. Celle-ci a délaissé les questions posées par la musique, la poésie, l'architecture, les arts décoratifs ou le cinéma. Même les images, à une époque où elles sont pourtant devenues une denrée banale et pas chère qui se donne en flux débordants, sont toujours appréhendées comme si elles étaient uniques, rares et sacrées.
En un sens ce n'est pas totalement surprenant puisque le sens de la vue demeure le sens premier et la base de la plupart de nos comportements, mais il faut avoir la lucidité de reconnaître que si l'esthétique s'était développée à partir de la musique, de l'architecture ou des arts décoratifs, elle eût été constituée de concepts tout différents.

Or c'est précisément l'intérêt de la philosophie de l'art de Antoni Mari qu'elle fait la plus grande place à ces arts auxquels on ne fait pas, plus, ou fait moins attention : musique, poésie et architecture. De même, sous l'influence du romantisme allemand et probablement aussi du sentiment propre du poète qu'est aussi Antoni Mari, la nature, le paysage et les jardins occupent une place fondamentale dans cette réflexion.
Par la même voie de conséquence, l'esthétique de Antoni Mari accorde aux comportements des artistes, écrivains et poètes une importance qui fut minorée voire totalement ignorée au nom du structuralisme et du formalisme triomphants des années 1950 : on s'est intéressé de manière presque exclusive aux possibilités ouvertes par l'éventail des choix formels du moment, aux dépens de la " poïétique " et plus encore de la création. Dans le meilleur des cas, la dimension poïétique/créatrice a été traitée comme production dans un champ de possibles et de contraintes. Pas besoin de créateur là où un algorithme faisait l'affaire.

Je reprends brièvement chacun de ces points car ils marquent l'originalité de la pensée de Antoni Mari.

1) L'importance accordée à la musique, à l'architecture et à la poésie conduit chez lui à une approche qui traite aussi bien des villas d'Alberti, de l'harmonie musicale, de Wagner que de la poésie de Maria Zambrano, de la conscience proustienne ou de l'influence des villes sur la création. En fait, hormis quelques textes d'introduction à des expositions, Antoni Mari a relativement laissé de côté les domaines de la peinture et de la sculpture pour s'intéresser plutôt à l'expression, à l'essai, aux recherches poétiques. Il a en ce sens contribué à rétablir l'équilibre d'une théorie esthétique en partie faussée par ses références trop exclusives au domaine visuel. Peu de philosophes, à l'exception peut-être de Peter Kivy, ont eu l'audace et le courage de former leur pensée esthétique à partir d'arts auxquels on fait trop peu attention.

2) L'intérêt guidé par une sensibilité très fin du XVIIIè siècle (Rousseau, Diderot, le romantisme allemand) pour la nature et le paysage a conduit Antoni Mari à être un précurseur dans le domaine de l'esthétique des jardins, des villes et des paysages, domaine dont on sait qu'il est depuis une vingtaine d'années en plein développement. Or une approche formaliste statique ne peut convenir en un domaine où l'expérience est faite d'enveloppements, d'immersion, de parcours visuels et plus encore de parcours multi-sensoriels (sons, odeurs, lumières, totalité de l'expérience corporelle immersive). Corrélativement, la création de ces espaces ne peut pas plus
relever d'une production linéaire agençant projet, intentions, significations, matériaux et temps de la réalisation mais relève plutôt d'une démarche complexe et surdéterminée de " design ".

3) Enfin l'accent mis sur la théorie du génie démarque l'approche de Antoni Mari de celles qui sont axées sur la " création inspirée " sur le modèle de la Renaissance ou sur la production quasiment matérielle des œuvres (le modèle moderniste constructiviste). Le livre de Antoni Mari sur l'homme de génie affirme clairement qu'il s'agit d'une étude sur un modèle occidental d'humanité qui vient après les temps du sage, du philosophe, du chevalier, de l'homme de cour et qui accomplit ces figures antérieures. Le génie est libre, s'élève au dessus des conventions sociales. I
Il ajoute à la liberté de pensée la liberté de l'action et de la création – une énorme force expressive rattachée d'un côté à la nature et à la sensibilité et de l'autre à la création artistique. En lui homme sensible et esprit éclairé se rejoignent et s'unissent.

Il me semble qu'avec ces trois orientations, on rend bien compte à la fois de l'originalité de la pensée esthétique de Antoni Mari, de son ancrage fortement métaphysique dans une vision du monde et de l'homme, de sa fécondité quand il s'agit d'aborder des domaines comme la musique, la ville, l'architecture, le paysage et l'aménagement de la nature, aujourd'hui en plein développement.
On rend compte aussi de son caractère éminemment classique, notamment en raison de la clef de voûte que constitue son attachement à la théorie du génie.
Ce caractère classique devrait maintenant être rapporté en profondeur à la conception et à la pratique de la poésie chez Antoni Mari qui me semblent constituer le noyau profond de tous ces engagements, mais je laisse à d'autres plus compétents que moi sur ce sujet le soin de l'
approfondir.

Ouvrages de Antoni Mari (né en 1944 à Ibiza)

- El entusiasmo y la quietud, antologia del romanticismo aleman, 1979, edicion revisada y ampliada, 1998, Tusquets
- La voluntat expressiva, 1988 Edicions de la Magrana
- Euforion, Espiritu y naturaleza del genio, 1989, Tecnos
- Formes de l'individualisme, 1994, Eliseu Climent
- El Camino de Vincennes, 1995, Tusquets

vendredi 15 janvier 2016



Vignettes sur le café


J'avais écrit ce texte pour une exposition sur le café.
Il n'a pas été accepté.
Je le mets en ligne à tout hasard pour les amateurs de caféine.



Chaussette, filtre, expresso, capsule

On a d'abord passé le café, comme une infusion ou une décoction – dans un temps pas si lointain en Angleterre, on jetait de grosses poches de café dans des bidons d'eau chaude -. Puis on l'a filtré. Techniquement on parle de percolation. Commander un café filtre au café, c'était une assurance de n'avoir pas du "jus de chaussette". Nous voulons des choses essentielles. Un petit pas de plus et on en vient à la pression : c'est l'expresso, qui peut être réduit (ristretto) ou long (lungo). La chaussette pendouillait, le filtre laissait une mince couche de marc. Il reste un concentré dans la poignée de la machine à expresso. La facilité, l'obsession de la mécanique hygiénique, le dosage millimétré poussent la quête de la propreté et de la rationalité technique à son comble : reste la capsule sur son présentoir design.

Poêle, torréfaction, moulin

Les grains de café vert n'ont pas d'arôme. On dit que les Arabes découvrirent par hasard au XIVème siècle qu'il fallait les griller – le torréfier.
On peut le faire chez soi artisanalement avec un grilloir ou une poêle en agitant sans cesse pour que les grains ne brûlent pas. Chez le torréfacteur, une machine en forme de tour assure le chauffage du café et son brassage régulier. Quand on passait autrefois devant une boutique de torréfacteur, les arômes qui s'échappaient donnaient un parfum d'exotisme à la rue. Au temps où l'on achetait le café chez le torréfacteur, il fallait ensuite le moudre. D'où les moulins à café. Ce furent d'abord des objets de luxe – un cube ou un cylindre contenant le mécanisme à broyer avec en dessous un réceptacle pour la poudre moulue. Ils ont quasiment disparu. Fini le temps où l'on serrait le moulin entre ses genoux en continuant la conversation pendant que craquaient les grains. Étape suivante horrible : le moulin à café électrique au bruit de mobylette – on qualifiait d'ailleurs les petites motos gonflées de "moulins à café". Dernière étape : plus de torréfaction, plus de broyage, tout est moulu, ensaché sous vide, encapsulé. Plus d'odeurs, plus de rituel, plus de temps perdu, plus de provenances non plus – juste des marques en concurrence qui se disputent votre confiance sous le sourire enjôleur d'un acteur devenu le personnage d'un film intitulé Nespresso.

La cafetière

Au départ, c'est une dame qui tient un café ou sert le café – le pendant en jupon du limonadier. C'est à la fin du XVIIIème siècle que l'on invente ce récipient de porcelaine qui permet de filtrer le café qui passe du compartiment haut au réceptacle ballonné du bas. Merveilles de la métonymie : la tenancière devient un récipient, la cafetière pour deux ou trois personnes, voire une seule, où le café passe, tiédit, se refroidit pendant qu'on échange au "café". Il n'y a pas si longtemps, on servait encore au Café de Flore à Paris du café en cafetière. Avec l'expresso, l'addiction solitaire se profile. A côté du cendrier et du paquet de cigarette, il y a le café de l'écrivain sur sa soucoupe. Le cendrier et le paquet de cigarette ont disparu, eux aussi, comme la cafetière. De toute manière, on ne laisse plus à l'écrivain le temps d'écrire son roman : il faut que les places tournent.

Pause café, machine à café.

Le travail a toujours été rythmé de pauses pour reconstituer les forces : pause casse-croûte, pause-gamelle. Que le travail soit moins physique et même plus du tout, rend inutiles ces pauses "physiologiques" à intervalles bien définis. La pause est plus psychologique qu'autre chose. On la prend un peu n'importe quand et même avant de commencer – ou juste après avoir posé ses affaires et ouvert son ordinateur, ou bien comme une sorte de récré, de moment de décompensation et de relaxation. La machine à café devient un point de ralliement – une sorte de point d'eau où on échange, bavarde, médit, drague, mais aussi communique ces informations qui ne passent pas par les canaux rationnels. L'informel vient au secours du formel, la détente au secours de la concentration, l'humain en remède à la déshumanisation. Et pourtant ce n'est qu'une machine à café, donnant un breuvage le plus souvent sans goût ni grâce.


Le café

Le café, substance, lieu ou occasion ("prendre un café") est un moyen de socialisation. Depuis les estaminets où se diffusent les idées subversives ou progressistes et démocratiques au XVIIIème siècle jusqu'aux cafés surréalistes ou existentialistes où se réunissent les poètes et les discutailleurs fiévreux.
Depuis quelques années, la sociabilité a pris d'autres formes : café concert où l'on allait écouter chansons et chansonniers, cafés philo où l'on pose ses graves questions à l'existence, étale ses doutes et ses états d'âme, cyber-cafés où l'on va communiquer avec la famille, les amis, les gens restés au pays, ou les commanditaires des affaires pas claires, cafés avec wifi, où l'on trouve à se connecter dans l'itinérance. Quelles que soient les technologies qui se succèdent, le café est un facilitateur. Laissons de côté la caféine pour se concentrer sur autre chose : l'absence d'alcool (qui échauffe, égare, rend agressif) et la réunion sans prétexte. On peut interdire les réunions. Difficile de fermer tous les cafés. La solution : des espions cachés derrière un grand journal à côté d'une tasse de café.

La caféine

Elle fut, dit-on, découverte dans les années 1820. On n'avait évidemment pas attendu le développement de la chimie pour savoir que le café tient éveillé, augmente les performances et facilite la concentration. Dans ces mêmes années de découvertes chimiques, Balzac engloutissait des litres de café pour écrire, corriger les épreuves, écrire encore. On ne peut pas tout interdire toujours, la caféine est un des rares psychotropes efficaces dont la vente et l'usage sont libres. Il est vrai que pour se shooter à la caféine, il faut vraiment boire beaucoup de café. Après un Redbull, cette "boisson énergétique" qui contient en caféine l'équivalent de sept expressos, vous commencez effectivement à vous sentir plus anxieux et fébrile qu'éveillé. Inutile de chercher à écrire : il vaut mieux aller danser. Dans une société où les addictions sont reines, la caféine a quelque chose de rassurant et d'innocent – il en faut plus pour se charger. Les amphétamines et la cocaïne vous boostent pour de bon. On est passé de l'éveil et de la concentration à la suractivité et à l'excès. Si bien que le déca en prend quelque chose de vieillot : vraiment pour insomniaques anxieux ou grand-mères craintives.-

Le zinc

Merveilles de la métonymie : prendre la partie pour le tout, le matériau pour la chose, la cause pour l'effet, etc. C'est ainsi que la couverture de zinc du comptoir est devenu le comptoir lui-même – on prend un café sur le zinc (ça ne durera probablement pas longtemps car il n'y a plus trop de comptoirs en zinc et parfois plus de comptoir du tout).
Pour le café, le zinc a un horaire réduit – le matin et même tôt le matin, quand à peine ou pas réveillé, sur le chemin du travail, on va prendre un petit noir, un café, parfois un café arrosé si on s'est levé vraiment tôt et qu'on a besoin de beaucoup de courage pour y aller.
Autour du zinc, les échanges sont réduits entre gens pas trop clairs dans leur tête, qui n'ont pas forcément envie de se connaître ni d'entrer dans des discussions trop longues ou trop compliquées. Il s'agit juste de commencer le rituel de la journée. Il y a heureusement des habitués pour mettre un peu d'animation, mais tous ne se connaissent pas ou ne veulent pas se connaître. Il y a les bavards, ceux qui ont déjà le mot pour rire, ceux qui se raccrochent à la télé de la veille, ou à l'actualité, à condition qu'elles ne soient pas trop conflictuelle. Le conflit, les joutes, ce sera pour midi, pour l'heure de l'apéro. Le zinc, c'est la vie qui recommence : on remonte le ressort. Comme le zinc, le ressort a ses jours comptés : au profit des pîles.

Dégustation

Il y a toujours eu de meilleurs cafés. Il y a les variétés bien connues comme arabica et robusta. A quoi s'ajoutent les provenances avec leurs particularités climatiques et de sols qui font les crûs : Brésil, Colombie, Éthiopie, Guatemala, Viet Nam. Comme pour toutes les consommations, il y a des connaisseurs et des confréries, un apprentissage des goûts et des nuances. Moins que pour les vins, plus précieux, rares – et enivrants. La tendance à la montée en gamme de la consommation qui touche tous les domaines touche aussi le café. Sauf que le connaisseur ne fait plus un apprentissage : il va choisir ses capsules pour lesquelles on a inventé des noms précieux, des provenances qui font rêver, des étuis designés, colorés, fonctionnels métallisés – sans oublier quand même l'impératif écologique ni l'exigence du marché équitable. Le luxe, l'équité et le marketing de l'expérience se rejoignent dans un monde merveilleux et lisse. Le paquet de café ramené du Brésil dans une valise déjà trop bourrée est passé de mode : vivez une expérience Clooney.

Sucré, corsé, serré, frappé

L'animal humain a des ressources inépuisables pour nuancer et compliquer, pour broder sur l'expérience nue. L'imagination s'en donne à cœur joie.
On peut sucrer, un peu, beaucoup, trop, jusqu'à avoir du sirop – en se souvenant que la mode du sucre est venue avec sa démocratisation, pour imiter la consommation de la noblesse -. On peut le vouloir plus ou moins concentré, pour montrer qu'on veut être réactif, éveillé, concentré, qu'on a du travail et qu'on compte veiller. On peut le parfumer, le frapper de glace, en faire du granité.
A chaque époque sa mode, ses luxes, ses lubies.
La déclinaison Starbuck, inventée par des passionnés de café – et de marketing – résume le caractère essentiel, existentiel et futile de l'enjeu :"Le seul but d'endroits comme Starbucks est de permettre aux gens indécis de prendre six décisions d’un seul coup simplement pour acheter un café. Court, grand, décaf, léger, noir, avec crème, sans crème, etc. Les personnes qui n’ont donc aucune idée de ce qu’ils sont, peuvent, pour seulement 2,95 dollars s’offrir non seulement une tasse de café, mais, une définition absolue de soi : grand ! décaf ! Cappuccino !" disait Tom Hanks en 1998 dans le film Vous avez un message...

Garçon de café, barista

Au départ, il y a la cafetière – une dame qui sert le café dans un endroit nommé café -. Pas très convenable pour une femme. Derrière le comptoir, c'est en tout cas, la place d'un homme, dont les oreilles moins chastes peuvent entendre toutes les plaisanteries.
La barmaid a, elle, franchement mauvaise réputation – fille de comptoir si l'on veut.
Le barista dans le monde italien, c'est un barman qui s'y connaît en art de préparer le café. Importé depuis peu sur le sol national, il a perdu sa compétence, pour n'être plus qu'un barman avec une touche d'exotisme. Et comme les importateurs ne s'embarrassent pas de linguistique, le "a" du barista permet d'en faire une jolie fille vendant des cocktails.
Le garçon de café, c'est tout autre chose : ce personnage omniprésent et fantomatique qui glisse entre les tables à l'époque des cafés pas encore condamnés à l'hyper rentabilité. Il sait être discret avec les discussions d'affaires ou quand il repère les couples illégitimes enamourés – il est le premier à connaître tous les cocus du quartier -. Il est compatissant et bavard avec les esseulés, indifférent mais attentif avec les intellectuels concentrés, rigolard et anti-gouvernemental avec les conspirateurs. Bref il sait tout faire, même l'indic.
Les philosophes ...de café ont été fascinés par les garçons de café, au point d'en faire les personnages centraux de leurs expériences de pensée. Souvenons-nous de Sartre décrivant le garçon de café en train de jouer son rôle. Oui, pourquoi aller chercher très loin une analyse existentielle des formes de l'existence quand il y a le garçon de café jouant devant vous son répertoire ? Sortant de son bureau, le philosophe a changé de registre : au lieu de s'interroger sur l'existence de son cendrier, il concentre ses perplexités sur un être humain jouant la comédie.  
Corrections

Corrigeant les épreuves de mon prochain livre Contre la bienveillance, j'ai revu l'appendice 3 sur la déchéance de la nationalité et viens de remplacer le précédent texte du blog.
Je n'ai rien changé au fond de l'argumentation mais c'est plus rigoureusement exposé.