mercredi 25 novembre 2015


La nouvelle vie du design

texte d'une intervention au colloque Design africain à Rabat (Maroc) le 20 mars 2015

Le design comme art de rendre beaux les objets quotidiens est, à littéralement parler, un fait du XIXème siècle.
Il apparaît et se développe en raison de la production mécanique en quantités industrielles d'objets de consommation courante, mais aussi en raison des préoccupations nouvelles pour le confort, l'hygiène, l'habitat, et la qualité de la vie en général.
Les sociétés industrielles européenne et américaine conjuguent en effet à cette époque développement industriel, détérioration des modes de vie traditionnels (croissance urbaine, pollution, concentrations ouvrières) et premiers soucis de réforme sociale (dans les doctrines socialistes, dont plusieurs auront des préoccupations en matière de design).
Le design devient alors un objet d'étude en même temps qu'un domaine pratique d'activités. Les premières écoles de design naissent dans les années 1830. On tente de mettre sur pied une science du design. Pour ce faire, on commence par chercher du côté des répertoires de formes disponibles, que ce soit dans le passé européen ou dans les autres cultures, dans le champ des arts décoratifs et de l'ornementation. On étudie ainsi l'artisanat médiéval ou les arts islamiques et commencent les premières recherches sur les arts primitifs. Toute une littérature à finalité pratique est ainsi produite sous le titre de "grammaires de l'ornement".
Dans le même temps, les industriels se préoccupent de donner des formes de qualité aux objets – même si c'est avec des succès inégaux….

Cette situation originelle explique les deux faces du design, qui continuent à être réunies dans beaucoup d'approches aujourd'hui : le design est, d'un côté, affaire d'industrie et de commerce parce que, selon le titre d'un ouvrage bien connu, "la laideur se vend mal", mais, d'un autre côté, le design est aussi une affaire de politique esthétique et d'éthique parce qu'il doit contribuer à "changer la vie", en la rendant plus belle et agréable, en alliant confort et beauté.

Malgré son importance économique et sa présence dans tous les aspects de la vie quotidienne - tous les objets doivent avoir une forme, qu'elle soit bonne ou non, qu'elle soit voulue ou non -, le design est cependant resté coincé dans le cadre rigide et contraignant de la classification des arts en majeurs et mineurs.

Il est difficile d'expliquer ici en peu de mots les raisons de cette distinction présente dans pratiquement toutes les cultures.
Cette distinction tient, pour être bref, à ce que, selon les époques, les hommes valorisent différemment les arts pour des raisons diverses où entrent considérations pratiques (durabilité, utilité), valeur cognitive, valeurs religieuses, nature noble ou servile des activités, métiers et artisanats. N'oublions pas que les peintres pratiquant l'art supérieur de la peinture ont mis longtemps à s'émanciper à la Renaissance du cadre des corporations artisanales. Toujours est-il que dans le contexte culturel européen, la distinction entre arts majeurs et mineurs est restée jusqu'à aujourd'hui forte et contraignante. D'un côté, peinture, musique, sculpture, architecture sont des formes d'art majeures alors que céramique, orfèvrerie, broderie, tissage, etc., sont des arts mineurs ou encore des arts appliqués.
Il faut ajouter au passage deux choses : d'une part, l'organisation du système des arts majeurs connaît souvent en son sein des évolutions fortes. Parfois un art domine, parfois un autre selon les époques. D'autre part, la distinction entre majeur et mineur passe aussi souvent à l'intérieur d'un art majeur, surtout à l'époque contemporaine: on distingue couramment aujourd'hui entre architecture de prestige et architecture populaire ou vernaculaire, entre musique "classique" et musique populaire, entre danse artistique et danse populaire.

Dans ce cadre rigide qui conditionnait beaucoup de choses (les différences de prestige entre établissements scolaires et universitaires d'enseignement de l'art, les grilles professionnelles de qualification et de rémunération, les prix des œuvres, les Académies et les titres de reconnaissance), le design est resté jusqu'à il y a un peu dans le camp du "mineur" avec ce paradoxe qu'il tenait une place immense dans la vie et l'environnement quotidien et que souvent les designers connaissaient une reconnaissance professionnelle et sociale qui n'avait rien à envier à celle des artistes majeurs. Le design conservait toutefois une place seconde, pour ne pas dire subalterne, et ancillaire : une fois que le grand architecte avait fait son œuvre, il restait au designer à meubler et décorer les lieux.

Par rapport à cette situation qui aura duré près de deux siècles (les dix-neuvième et vingtième siècles), les changements récents sont passionnants et considérables.

Ici encore de nombreux facteurs conjuguent leurs effets.

D'abord, la notion d'arts majeurs a été ébranlée puis complètement remise en question à la fois de l'intérieur et extérieur.
De l'intérieur, la spécificité de chaque art (peinture, sculpture, architecture, musique, danse), si essentielle dans la doctrine moderniste formaliste qui voit dans chaque art un champ de recherche ayant ses matériaux propres et ses méthodes particulières, a été battue en brèche par les pratiques multimédias transgressives, à commencer par celle du mouvement Dada à la fin des années 1910, qui a réuni et mélangé peinture, photo, musique, voix, cinéma. Le néo-dadaïsme des années 1950 a amplifié le mouvement. L'art, en devenant "multimédia" perd la pureté de ses catégories.
De l'extérieur, la spécificité de chaque art a aussi été remise en question par le caractère industriel de la production artistique : quand il y a production industrielle des biens culturels, les "grandes œuvres" ont du mal à conserver leur statut d'œuvres d'élite réservées à un tout petit monde de connaisseurs éclairés.
Corrélativement le mineur n'est plus apparu aussi mineur et beaucoup d'artistes sont allés chercher du côté des arts mineurs d'autrefois – du côté de la céramique pour Picasso, Miro, Voulkos - ; de la tapisserie pour Sonia Delaunay, Louise Nevelson, Eva Hesse; de l'orfèvrerie pour Julio Gonzalez, Calder, Niki de Saint-Phalle. Le mouvement s'est récemment amplifié et de nombreux jeunes artistes travaillent le verre, la céramique, le textile.

Un autre facteur puissant d'ouverture du regard a été l'intérêt pour les productions ethniques et pour la diversité culturelle.
Les artistes des arts majeurs sont allés au début du XXème siècle chercher leur inspiration du côté de la sculpture africaine, des arabesques orientales, ou des œuvres primitives, mais cet intérêt a pris un caractère général et les jeunes artistes ne répugnent pas à s’inspirer des productions populaires, qu'elles soient artisanales ou qu'elles relèvent de la culture populaire de masse (bande dessinée, mangas, jeux vidéo, etc.).

En même temps, les progrès technologiques, notamment dans le domaine numérique, permettent de revisiter aujourd'hui les techniques d'hier avec des moyens puissants plus adaptés à la production d'objets contemporains. C'est net dans le cadre des arts du feu, mais aussi pour les teintures, les tissages, le travail du verre et des métaux. Le résultat est souvent une transfiguration-sublimation des arts traditionnels – avec des réussites impressionnantes, mais aussi parfois, pourquoi ne pas le dire, des risques de récupération kitsch dans une production d'"art d'aéroport" pour touristes.

Enfin, dernier facteur opérant en faveur d'un intérêt neuf pour le design, facteur extrinsèque au monde de l'art et qui relève plutôt des conditions culturelles et sociales générales, c'est la demande forte de bien-être, de confort et de plaisir, du même ordre que celle qui avait fait déjà le succès du design au XIXème siècle.
Nos sociétés sont, pour beaucoup d'entre elles, tournées vers le bien-être, l'hédonisme  ; la qualité de l'environnement et du milieu de vie fait partie de de ce bien-être.
S'ajoutent, à la différence du XIXème siècle, des capacités techniques de maîtrise et d'organisation de l'environnement sans commune mesure avec tout ce que nous avons connu.
Du coup le design ne concerne plus seulement les objets, mais l'ensemble des environnements, atmosphères et ambiances de vie. Il en naît un concept élargi du design qui n'est plus seulement design d'objet mais inclut design d'expérience et design d'objets, souvent revitalisé par l'inspiration des arts mineurs .

En d'autres termes, le design non seulement connaît une nouvelle vie avec un dynamisme renouvelé, mais il se pourrait bien qu'il fût devenu du même coup une forme d'art majeur.


Yves Michaud




mardi 24 novembre 2015


Sur le nihilisme contemporain.

On peut  aborder le nihilisme sous trois angles.

Le premier est l'angle historique et culturel. On considère les diverses attitudes et conduites qualifiées de " nihilistes " durant une période qui s'étend sur un peu moins d'un siècle entre 1850 et 1950. Mépris des valeurs établies, apologies de la destruction et de la mort, refus des lois et éloge de l'arbitraire juridique, haine et destruction de " l'ennemi ", guerres, massacres et exterminations : telles sont les manifestations historiques de ce nihilisme qu'on peut indexer sur le titre d'un ouvrage de Peter Gay, L'Âge de la haine. Cette approche correspond à la zone de pertinence du terme " nihilisme " vulgarisé, rappelons-le, par Tourguéniev en 1862 dans Pères et fils et par les catéchismes terroristes des anarchistes russes, puis théorisé dans un ouvrage comme Mein Kampf et mis en œuvre de manière industrielle dans l'âge barbare du XXè siècle inauguré par la première Guerre mondiale.

Le second angle d'approche est métaphysique-généalogique. On étudie les doctrines faisant le diagnostic de ces manifestations historiques, en détaillant leurs thèses et arguments pour en tirer des considérations sur l'origine de ces manifestations, leur signification et leurs perspectives d'évolution - condamnées à s'aggraver ou, au contraire, dépassées par un effet de retournement du nihilisme contre lui-même ou d'un autre nihilisme dépassant le premier. Ici, ce sont Nietzsche, Spengler, Jünger, Rauschning, Strauss, mais aussi les philosophes de l'école de Francfort avec leur idée d'une dialectique de la raison, et évidemment Heidegger qui font l'objet de l'enquête. Dans un livre qui eut peu d'écho, pourtant bien mené et bien documenté, la regrettée Denise Souche-Dagues a donné une description et une généalogie de ces pensées 1. On pourra selon les cas remonter, comme elle le fait, jusqu'à la polémique entre Jacobi et Fichte sur le caractère nihiliste ou non de l'idéalisme radical laissant le sujet seul face à lui-même et sans réalité pour le limiter, voire faire le procès " à la Heidegger " du nihilisme qui caractériserait toute la métaphysique occidentale.

Si ces deux approches sont tout à fait pertinentes par rapport à la période de " l'âge de la haine " (Gay) ou de " l'âge des extrêmes " (Hobsbawm), ce n'est plus aussi évident pour notre temps. Ce que suggérait Denise Souche-Dagues dans sa " conclusion impossible ".

Certes le relativisme des valeurs est à son comble, mais il se présente positivement comme " pluralisme ". Certes la pensée négative est au cœur des entreprises de " déconstruction " de toutes sortes, mais celles-ci ne reconnaissent jamais leur portée sceptique et, au contraire, se posent comme libératrices et démystificatrices. Certes l'instrumentation d'autrui se vend en fantasmes à des millions d'exemplaires (50 nuances de...), mais elle se prétend un jeu et les libertins se revendiquent simplement " libérés ".

Force est de constater que beaucoup de traits de notre temps ne sont pas nihilistes.
La bienveillance est un commandement universel. Les différences font l'objet du plus grand respect. La philosophie du soin et de la sollicitude concurrence et même remplace le cynisme postmoderne. Le nombre des guerres a considérablement diminué et la sauvagerie en est, légalement au moins, bannie. Les programmes d'extermination tombent sous le coup des poursuites pénales internationales. La construction de la paix et la réconciliation font en revanche l'objet, elles, d'actions concertées des Nations-Unies. Il n'est pas jusqu'à la relation à la nature qui ne soit placée sous le signe de la préservation et du soin à travers les catéchismes écologistes.
On peut évidemment toujours prétendre déconstruire ces faux-semblants et débusquer le nihilisme qui leur serait sous-jacent (" de quoi...est-il le nom ? "), il vient un moment où ce type de déconstruction s'avère plus nihiliste que ce qu'il croit déconstruire...
Bref, si nihilisme il y a aujourd'hui, nous ne sommes plus au XIXè siècle et notre nihilisme est, au pire, partiel.

Ce nihilisme partiel porte uniquement sur la relativisation des valeurs et l'affaiblissement des croyances.
L'anarchisme épistémologique postmoderne pose que " tout va " pourvu que ça marche.
L'anarchisme esthétique de même, mais ici " marcher " prend le sens de " marché " tout court. L'anarchisme en matière de valeurs sociales se nomme pluralisme et engendre à répétition des antinomies : entre liberté d'expression et tolérance, entre libéralisme et pluralisme culturel, entre
démocratie et communautarisme.

Il semble donc judicieux d'abandonner les deux premières formes d'approche.
Celle par l'histoire ne rencontre ni les mêmes situations, ni les mêmes caractéristiques.
Celle par la métaphysique et la généalogie tourne immanquablement à l'exercice d'histoire de la philosophie en perdant de vue des situations qui se voient, dans le meilleur des cas, caricaturées en approximations apocalyptiques du passé. L'inscription historique du nihilisme liait étroitement et profondément celui-ci à la violence, à la crise et au renouvellement, fût-ce par une purification infernale. Notre nihilisme, si tant est qu'on puisse encore employer le terme, est paisible, insidieux, endémique et bien supporté – pour tout dire sans perspective de crise ni d'évolution. C'est un état de la volonté ne voulant rien ou ne sachant que vouloir.
D'où le troisième angle d'approche que je propose, celui par la grammaire des énoncés de volonté.

Le nihilisme, c'est la volonté du néant ou du rien. Ce qui peut s'exprimer en plusieurs formulations et le " nihilisme " ainsi exprimé est chaque fois différent.

La première formulation traduit une volonté du rien : " je veux le rien ".
C'est le " nous nions tout " de Bazarov chez Tourguéniev, ou le " viva la muerte " du général Millán-Astray en 1936 à l'université de Salamanque. Vouloir, c'est vouloir le néant, le vide et ce vide résulte de la destruction de ce qui est – les choses, les êtres, les productions de la culture, la vie. Il ne s'agit pas de faire le vide en soi mais hors de soi pour ne laisser subsister que la volonté. " Il faut d'abord déblayer le terrain " dit encore Bazarov.
Une fois exaucé le Viva la muerte, qu'est-ce qui reste ? Selon les cas, un terroriste, une baderne avec le menton relevé, un dictateur sur son cheval, un bodybuilder en pose avantageuse, un personnage raidi identifié à sa volonté sans contenu, un moi vide commencement et fin de tout. Sur ce point Jacobi n'avait pas tort de qualifier l'ultra-idéalisme de nihilisme.
Le corrélat de ce vide et de cette volonté sans contenu, c'est l'hystérie de la croyance : n'importe quoi peut devenir une conviction pour une volonté qui n'a rien d'autre qu'elle-même. Rauschning a bien perçu cette omniprésence de l'hystérie dans le nihilisme du néant et du vide, que ce soit dans sa Révolution du nihilisme ou dans ses Conversations avec Hitler. Ernst Tugendhat a souligné lui aussi dans son étude de Heidegger2 à quel point la " résolution " (Entschlossenheit) du da-sein authentique est vide et susceptible d'être " remplie " par les convictions hystériques les plus folles.
Je ne pense pas que cette formulation du nihilisme soit aujourd'hui la plus pertinente. La volonté n'est pas celle du néant, ce serait plutôt une absence ou une faiblesse de la volonté s'exprimant par un " je ne veux rien " ou " je ne préfère rien ".

Comment comprendre alors la phrase ?

La première interprétation qui vient est celle d'une absence complète de vouloir et de volonté – à la différence de la volonté vide du nihilisme du néant. On aura alors affaire là à une abolition de la volonté résultant d'exercices méthodiques de méditation ou d'illumination : à travers la nuit obscure, l'abandon à Dieu, à un monde ou à une nature qui nous dépasse, le sujet fait l'expérience de la vanité de sa volonté et se déprend aussi de lui-même. On atteint une zone en deçà de la crispation sur le moi, une zone où s'accomplit la reconnaissance de l' "in-importance " du sujet, de sa vanité, et de la vanité de ses vouloirs, comme dans la poésie mystique espagnole de la nada chez Saint Jean de la Croix ou Sainte Thérèse d'Avila, ou dans le nihilisme bouddhiste zen de l'école de Kyoto au XXè siècle chez des philosophes comme Nishida, Nishitani ou Ueda qui associent reconnaissance de l'Être, du Non-être et de l'illusion du Moi.
Je ne pense pas non plus que cette formulation du nihilisme corresponde à notre temps : nous sommes, au contraire, affairés à vouloir dans tous les sens, ceci et cela et encore ceci et encore cela, dans une sorte d'instabilité qui fait penser à la certitude sensible hégélienne dans la Phénoménologie de l'esprit, mais une certitude sensible qui serait maintenant celle d'une volonté sautillante et instable.

Une autre interprétation de l'énoncé " je ne veux rien " sera alors celle non pas d'une absence de volonté mais d'une volonté retenue ou suspendue par le doute : " je ne veux rien " signifiant " je ne peux rien vouloir ", parce que le doute me dissuade de vouloir. La volonté est bloquée par l'impossibilité d'opiner induite par le doute. On aura reconnu la neutralisation de la volonté, qui suit le doute cartésien ou l'épochè phénoménologique . Dans ce cas, ce n'est pas la volonté qui fait défaut : elle est en fait suspendue, neutralisée par l'impossibilité de croire qui elle-même est le résultat d'une opération active de doute : la mise en doute volontaire de la croyance empêche la volonté de s'exercer.
On reconnaîtra aisément que le doute n'est pas aujourd'hui l'exercice le plus pratiqué, ce qui rend cette interprétation, elle aussi, peu pertinente.

Reste une dernière interprétation de " je ne veux rien ", celle du doute constatant l'impossibilité d'opiner, de se prononcer et donc de vouloir " ceci plutôt que cela ". Dans ce cas, le doute est non pas volontaire mais naturellement induit – par la situation et le tempérament. Il s'agit du doute sceptique résultant des contradictions de l'expérience, de celles des opinions et de celles des principes. Les tropes sceptiques pyrrhoniens répertorient ces voies du doute. Ils ont leur équivalent aujourd'hui dans les différentes raisons invoquées en faveur du relativisme, avec la seule différence qu'aucun pyrrhonien contemporain n'en a encore fait la liste systématique. Dans cet état d'incertitude, le " je ne veux rien " devient un " je ne veux ni ceci ni cela ", je ne préfère rien " : ouden mallon comme disaient les sceptiques grecs. L'impossibilité de vouloir a quelque chose de naturel et de passif et pas même une croyance hystérique ne peut remplir l'absence : la volonté est si faible qu'elle ne peut opérer. Il ne reste à l'individu d'autre solution que d' "être agi " ou d' "être voulu ".

C'est cette ultime sorte de débilité, de faiblesse de la volonté qui correspond à mon sens le mieux au nihilisme de notre temps, c'est-à-dire à l'impact du relativisme sur le vouloir. La volonté n'est ni vide ni susceptible de suivre une conviction hystérique . Son état n'est pas non plus le fait d'un doute lui-même volontaire : c'est une volonté " debole ", faible, fragile, sans préférence, presque indifférente – à condition de ne pas confondre cette indifférence avec une absence de trouble ou une sérénité comme l'ataraxie recherchée par les Pyrrhoniens.
Cet ouden mallon sceptique (pas plus ceci que cela) rend possible la détermination extérieure de l'individu : ce qui vient à bout de l'indifférence, c'est quelque chose qui accroche la volonté, qui la fasse vouloir.
Qu'est-ce qui peut donc " faire vouloir " cette volonté faible du nihilisme indifférentiste contemporain ?

La vie consiste en actions et activités qui sont faites " à-dessein-de ". Nous nous trouvons chaque fois devant un champ de possibilités qui s’expriment par des " je peux " et des " il tient à moi de... " (je peux faire ou ne pas faire telle chose). Les modalités de cette détermination de moi ont été analysées par Austin dans un article difficile à propos de " e peux si je veux "3
Pour que je veuille, il faut que je puisse savoir ce que je veux, et donc délibérer entre des tendances en me rapportant non seulement à des actions, des intentions, des croyances mais aussi à de grands choix d’action propres à la vision de soi volontaire. Quand nous avons ainsi affaire pratiquement à nous-mêmes, nous avons affaire à nos manières de délibérer. Affaire d'autodétermination – mais celle-ci est précisément impossible. Et donc la plupart du temps, comme le dit Heidegger, le « qui » de la délibération est un « on » dans l’inauthenticité de l’existence quotidienne et grégaire. Je me laisse déterminer, je suis les choix collectifs. Le nihilisme contemporain est conformiste. Sa manifestation éminente est la correction – politique, morale, sociale.
L'autre détermination sera non pas par le conformisme de groupe ou de tribu mais une détermination intérieure non volontaire, celle par le plaisir.
Le plaisir accroche et meut. Celui qui ne peut vouloir est soulagé de sa passivité et enfoui en elle par le plaisir. Sur ce point c'est une analyse des addictions contemporaines (drogues, jeux, sexe, risque, etc.), de leurs manifestations, de leur étendue, de leur technologie d'usage et de gestion qui serait à entamer ici. Le nihilisme contemporain est addictif.

Ces quelques remarques dessinent donc un portrait du nihilisme contemporain différent de celui du nihilisme " classique ".
Notre nihilisme est celui d'une défaillance de la volonté. Il n'est pas destructif mais conformiste et jouisseur ; il n'est pas violent mais paisible ; il n'est pas négateur mais égoïste ; il n'est pas héroïque mais gris ; il n'est pas libre mais agi. Si une description ancienne correspondait à cette figure (Gestalt), ce serait celle du " dernier homme " dans le prologue du Zarahoustra. A cette différence qu'il y a de bonnes chances que le surhomme, déjà présent, lui ressemble.

Yves Michaud




1 Souche-Dagues, D., Nihilismes, Paris, PUF, 1996, coll. Philosophie d'aujourd'hui, 264 pages
2 Tugendhat, E., Selbstbewusstsein und Selbstbestimmung, 1979, trad. franç., Conscience de soi et autodétermination, Paris, Armand Colin, 1997.
3 Austin, J.L., " ifs and cans " in Philosophical Papers, trad. franç., " " Pouvoir "et " si " " in Ecrits philosophiques, Paris Seuil, 1994.

lundi 23 novembre 2015

La peur de la liberté


Je propose à la réflexion le compte-rendu fidèle d'un échange que j'eus avec un chauffeur de taxi le 11 décembre 2014 à Paris.
Ce dialogue avec un croyant fondamentaliste en dit, il me semble, long sur les raisons d'adopter un fidéisme et un ritualisme obscurantistes stricts – il s'agit de cadrer sa vie, de fuir la liberté et de trouver la parfaite sécurité dans la croyance.

"Je prends tout en haut du 19ème arrondissement un taxi pour ramener chez moi un tableau de Thierry Diers. Le chauffeur, barbu mais en pantalon et pull over, écoute une radio où des gens parlent. Il coupe la radio et me dit qu'il ne comprend pas comment des tableaux qui ne ressemblent à rien peuvent valoir si cher (très cher pour lui c'est 300.000 euros) et qu'il n'en voudrait que pour les vendre - je ne lui ai pas montré le tableau.
Je lui dis que ça dépend du goût. Il me dit qu'il n'accepte que ce qui vient de la nature et de Dieu. Je comprends que j'ai affaire à un musulman. Je lui dis qu'il y a eu des époques où les gens avaient la folie des tulipes et payaient pour elles des prix fous. Il me dit - oui mais ce sont des fleurs de Dieu. J'aurais du lui rétorquer que les peintres aussi sont des créatures de Dieu et donc leurs œuvres aussi, mais je n'ai pas eu la présence d'esprit
Je reprends en lui disant que le goût se forme avec l'expérience. Je cherche un exemple et évite d'abord celui de la musique car je me doute que ça ne va pas passer. Je lui parle des parfums et des capacités à identifier les odeurs, qui s'éduquent. Il en convient. Je me risque alors à la musique et lui explique qu'on n'a pas les mêmes goût quand on commence à en écouter et quand on a l'oreille exercée. Il comprend ce que je veux dire mais visiblement ne veut pas s'engager sur ce terrain.
Je lui demande s'il aime la musique. Il me répond - oui mais j'évite d'en écouter. C'est comme la drogue, dit-il, ça vous met en transe et rend addict. C'est comme les jeux aussi - et alors on en oublie ses prières.
Comme la discussion marche bien, je lui demande ce que la religion lui apporte en lui disant que pour ma part je ne suis pas croyant.
Il devient intarissable.

La religion, la vraie, lui apporte un bonheur complet de l'âme et l'accompagne dans tous les moments de sa vie. Il y a des prières pour tous les moments, au lever pour remercier Dieu de sortir de la petite mort du sommeil, avant de manger, avant d'aller aux toilettes et quand on en sort. Toute sa vie est baignée en Dieu.
Et puis il se lance sur la charia, la seule loi qui vaille parce que c'est la loi de Dieu, une loi qui dit tout sur toutes les situations: comment se conduire avec ses amis, sa femme, ses enfants, ses voisins, ses ennemis. La charia est la seule loi et les lois humaines inspirées par Satan, que les hommes changent tout le temps comme ça leur convient sont impies. Elles devront disparaître.
Je comprends petit à petit qu'il trouve dans la religion un cadre absolu et indiscutable pour toutes ses activités et toute sa vie. Il dit même à un moment que la religion encadre et protège de toutes les passions.
Je lui dis que le yoga aussi. il me dit que le yoga et le bouddhisme ne sont pas de la religion - c'est de la philosophie ou de la sagesse.
Je lui dis que de toute manière je ne crois pas parce que je ne crois pas en la révélation. Il me dit que je n'ai pas lu le bon livre, le seul, le Coran apporté par Mahomet.
Nous arrivons à destination. Il a parlé raisonnablement, calmement et courtoisement tout au long. Il est plutôt sympathique.
J'ai l'impression d'avoir parlé avec un mur et je m'en veux de ne pas lui avoir demandé comment il traite les infidèles. Nous sommes dans deux mondes totalement étanches l'un à l'autre. Cette conversation a duré entre Belleville et Saint Germain des prés. Je suis perplexe."

vendredi 20 novembre 2015

Arts mineurs et artisanat d'art aujourd'hui - une interview




Quelle place donne-t-on aux savoir-faire et à la matière dans l’enseignement supérieur spécialisé ?

A ma connaissance, ces choix d’apprentissages techniques sont tombés en désuétude aux Beaux Arts. Les écoles d'arts appliqués et arts décoratifs offrent davantage la possibilité d’acquérir ces savoir-faire. Pour moi, quand je dirigeais l'école des beaux Arts (mais c'était il y a longtemps) l’étudiant idéal était celui qui avait d’abord suivi un cursus en arts appliqués. Plus tôt encore, lorsque j’enseignais aux Beaux Arts de Marseille, il y avait des cours de céramique et de textile. Mais ils étaient relativement méprisés. Heureusement aujourd’hui, la distinction entre arts majeurs et mineurs est remise en cause. Il faut valoriser l’apprentissage de fond des matières et matériaux, avec une ouverture sur l’innovation. J’ai écrit une préface de catalogue pour la galerie Maria Lund sur l’œuvre de l’artiste danoise Pipaluk Lake. Elle a une formation très solide en verre et textile, et se sert de ces techniques pour innover, ce qui donne naissance à des sculptures remarquables. Clemence van Lunen fait des choses remarquables. Il y a toujours des choses passionnantes à découvrir dans des galeries comme Maria Lund rue de Turenne ou Lefebvre et fils rue du Bac.


Vous aussi avez innové lorsque vous dirigiez les Beaux Arts de Paris, notamment en favorisant le croisement des disciplines. Qu’apportent ces interactions ?

Ce qui est passionnant, c’est ce qui se produit aux interfaces, ce qui décloisonne et renouvelle. Les barrières entre les disciplines n’ont plus grand sens. On gagne à associer les gens. Par exemple sur le verre, les scientifiques peuvent apporter beaucoup aux artisans d’art. A Lyon, il y a depuis peu un master de "design thinking" qui associe l'Ecole centrale, l'Ecole de management et l’école des Beaux Arts.


Qu’en est-il de l’interaction entre les univers de l’art et du luxe ? Dans Le nouveau luxe, vous évoquez un exemple d’artisanat d’art - la salière de Benvenuto Cellini datant du XVIe siècle - pour illustrer cet " entrelacement "…

L’artisanat d’art est toujours proche du luxe. En premier lieu, historiquement : au XIXe siècle, on approfondit et raffine des savoir-faire traditionnels dans l’objectif de produire plus tout en gardant la signature du fait main, comme l’illustrent l’impression sur étoffe, la verrerie Daum, la sellerie Hermès… Le lien relève en second lieu de l’imaginaire. Il est généré par le luxe lui-même qui prétend entretenir la flamme des métiers d’art. A l’inauguration de la boutique Hermès rue de Sèvres, c’était flagrant ; des artisans d’art travaillaient sur place, comme pour le prouver. Enfin, l’assimilation vient du fait que, dans les deux univers, les objets sont précieux et rares. C’est le cas de la salière de Benvenuto Cellini. Quant au lien entre l’art et l’artisanat d’art, il s’explique facilement : il s’agit de la virtuosité. Et celui entre l’art et le luxe également : les deux coûtent cher !


Selon vos écrits, art et luxe seraient désormais diffus : vous parlez pour le premier " d’éther esthétique " et pour le second de " luxe d’expérience ". Quelle approche a la société de l’objet d’art, matériel et concret ?

L’objet d’art est conservable, il peut être légué et transmis. Il a donc de l’avenir, en dépit du fait que les gens consomment de plus en plus d’expériences, d’atmosphères. Qui plus est, ces atmosphères sont souvent produites par des objets. Il ne faut pas, en revanche, que l’objet soit trop fragile. Il doit être solide. Une très grande partie du savoir-faire des artisans d’art consiste en leur virtuosité, mais la durabilité de l’objet a son importance aussi. Les deux s’avèrent d’ailleurs souvent contradictoires, puisque c’est aussi la fragilité qui fait l’extrême valeur. Pour le luxe, c’est le cas également : on demande à l’objet de luxe d’être thésaurisable et fragile à la fois pour montrer à quel point il est luxueux. Mais sur le marché de l’art, ce qui continue de valoir cher, c’est ce qui se garde.


Outre cette recherche d’expériences, vous constatez une tendance à " l’esthétisation du quotidien ". Ces évolutions semblent jouer en la faveur de l’objet d’art…

Les choses s’esthétisent partout. Le raffinement continue à s’étendre. En cela, notre société se " japonise " : dans la cérémonie du thé, même les tissus servant à emballer les bols sont des œuvres d’art. Tout y est soigné. C’est un exemple d’esthétisation diffuse, mais néanmoins liée à des objets.


Les quêtes de " différenciation " et " d’authenticité " qui animent selon vous les consommateurs de luxe sont-elles transposables aux amateurs d’artisanat d’art ?

La différenciation fonctionne pour le haut de gamme de manière générale. Et le haut de gamme commence tôt : dès que c’est bien fait, dès que l’on parle d’objet unique, on est dans le haut de gamme. C’est la même quête de différenciation que pour le luxe. Pour ce qui est de l’authenticité, je ne pense pas. Ce côté " retour aux choses simples " me semble très frelaté. C’est une authenticité artificielle, une folklorisation liée au tourisme.


A l’heure où l’art ne cherche plus forcément à atteindre le beau, quelle place reste-t-il à la beauté et comment se positionne l’artisanat d’art dans les nouveaux " critères esthétiques " ?

Il n’y a plus de critères esthétiques universels. Autrefois, la classe dominante faisait le goût. Aujourd’hui, tout le monde a voix au chapitre ; il suffit d’avoir un compte Facebook. Les critères esthétiques se sont donc émiettés mais ils existent toujours, tout comme la beauté, sous une forme diffuse : c’est une " beauté agréable ". A chaque domaine ses critères. Les gens qui s’intéressent à la céramique font par exemple des différences très marquées entre la belle et la mauvaise céramique. Mais ces critères ne coïncident pas toujours avec le marché. Il y a aussi des questions de réappropriation historique. La plupart du temps, la poterie de Vallauris dans les années 1950-1960 était atroce, mais si on l’analyse aujourd’hui selon les critères esthétiques du kitsch, on est amené à la reconsidérer.

De même que notre rapport à la beauté, notre façon d’appréhender le temps a changé. Le slow s’impose de plus en plus en réaction contre nos modes de vie accélérés. Comment analysez-vous à cet égard la relation qu’entretiennent les artisans d’art au temps ?

Cette demande de ralentissement vient du déluge d’informations et de l’industrialisation. Mais la lenteur est-elle valorisable en elle-même dans la production des objets ? Je défends le soin plus que la lenteur, je revendique un monde de la belle ouvrage. Parfois le bien-fait va de pair avec la lenteur, parfois non. Tout le monde n’est pas obligé de passer 12 heures à préparer un lièvre à la royale pour bien cuisiner.


Abordons le temps sous un autre angle, celui de l’époque, avec laquelle il est important, pour presque toutes les professions, d’être en phase. Dans les métiers d’art faisant appel à des savoir-faire le plus souvent séculaires, comment envisagez-vous la place de l’innovation et des nouvelles technologies ?

Qui dit tradition séculaire dit répétition et maîtrise du geste. C’est une qualité des métiers d’art mais cela revient aussi à se mettre des œillères, puisque l’on agit en suivant le principe " c’est comme ça qu’on fait depuis toujours ". Cela devient intéressant lorsque l’on est amené à déroger à la règle à cause d’un accident, d’un hasard, d’une rencontre, d’une demande inattendue... C’est l’occasion qui fait le larron. Certaines nouvelles technologies peuvent nuire à cela. L’imprimante 3D, par exemple, me plaît et me décourage à la fois, car elle incarne un fantasme humain très répandu mais dont le bienfait reste à interroger : l’homme a l’idée, et l’idée se réalise toute seule. Nous ne mesurons sans doute pas encore toutes les contraintes que cela exercera sur l’objet. Dans tous les cas, à mon sens, l’usage de l’imprimante 3D nous fait sortir de l’artisanat d’art, car il n’y a plus de place pour l’imprévu. Or c’est précisément ce qui rend la création intéressante : on y remédie par l’art, par l’utilisation d’encore plus de savoir-faire pour se sortir d’affaire. J’ai beaucoup travaillé avec des Compagnons du Devoir. Leur virtuosité, leur humilité vis-à-vis de la matière et la créativité qu’ils déploient face à l’inattendu sont admirables.

Est-ce cette même capacité technique et artistique à composer avec l’imprévu qui fait la valeur de l’objet d’art ?

De mon point de vue d’esthète, la première chose qui génère la valeur, c’est en effet la créativité artistique, estimée au regard de son contexte. Vient ensuite la qualité du matériau : une porcelaine très fine, un glaçage particulièrement réussi, etc. Le temps n’est qu’un paramètre dérivé de cela. La rareté peut éventuellement jouer, mais elle est relative : on estime rare ce que l’on voit peu autour de soi. Et ce qui m’importe beaucoup aussi, c’est le caractère original : lorsque j’achète du mobilier, les rééditions ne m’intéressent pas.

Et pour les objets d’art dont la matière première n’a aucune préciosité ?

Dans le cas des matériaux pauvres, c’est l’inventivité qui compte, mais il ne faut pas pour autant laisser de côté la virtuosité. Faire une table avec un pneu n’a aucun intérêt, excepté dans les situations d’extrême pauvreté. Je suis très admiratif de ceux qui savent faire de pauvreté vertu, comme c’est le cas dans l’artisanat d’art africain, essentiellement fondé sur la récupération. En revanche, ce mobilier est souvent inconfortable… Or les critères se mélangent : un meuble ne doit pas être exclusivement artistique mais aussi fonctionnel. Philippe Starck ne créé par ses objets pour qu’on les utilise, il les créé pour faire parler. Son presse-agrumes ne sert pas à faire du jus d’orange, mais à faire l’objet de conversations.

De manière plus générale et pour conclure, quelle est selon vous la place de l’artisan d’art dans la société contemporaine ?

Les valeurs que portent les artisans d’art, comme la beauté ou la lenteur, correspondent aux besoins de notre société. Et ils sont à l’origine de choses merveilleuses. Mais le problème vient de notre façon d’évaluer nos dépenses. Au Japon, il n’y a jamais eu de différence entre arts mineurs et majeurs. Un Japonais n’aura donc aucun problème à dépenser autant d’argent dans un kimono que dans un tableau, et les artisans d’art au Japon vivent très bien. Mais en Orient comme en Occident, il me semble que l’avenir des métiers d’art réside dans le très haut de gamme.


Yves Michaud, Propos recueillis par Anastasia Altmayer pour la revue Ateliers d'art, septembre-octobre 2015, pp. 19-21.

jeudi 19 novembre 2015

«Jamais l’humanité n’a connu autant de changements aussi vite»

(Propos de Yves Michaud recueillis par Céline Bilardo et Serge Maillard pour la revue Hémisphère, vol. IX, printemps 2015, pp. 14-17.)



Sommes-nous réellement entrés dans une nouvelle " ère " ?

Nous avons vécu les quarante dernières années dans ce que le critique américain Harold Rosenberg appelait la " tradition du nouveau ". C’est-à-dire l’obsession pour la nouveauté, le nouveau à tout prix, l’innovation, le lancement de produits innovants, des offres nouvelles…
Aujourd’hui, je corrigerais cette perspective: nous ne sommes pas vraiment dans le " nouveau ", mais bien dans un basculement radical, qui nous fait accéder à une situation totalement inédite, pas simplement une addition de choses nouvelles. C’est un changement d’univers, qui exige de notre part de modifier nos référentiels et nos schémas d’appréhension du monde.

Quels sont, selon vous, les fondements de ce basculement?

Il y en a beaucoup! D’une part, les progrès technologiques, notamment dans le domaine des biotechnologies, des sciences de la vie et de la médecine. D’autre part, les nouvelles technologies militaires, les drones notamment, ainsi que des moyens de détection et de surveillance des conversations de tout un chacun. Enfin, les technologies numériques, de communication, de diffusion, d’archivage et d’accessibilité de l’information. Ces trois axes me semblent véritablement décisifs. A partir de là, les conséquences surviennent en cascade.

Les outils technologiques à disposition évoluent. Et l’homme?

Cela produit un homme neuf, biologiquement et technologiquement! Physiquement d’abord : allongement considérable de la durée de la vie, connaissance du génome et donc possibilité déjà présente de l’eugénisme et de la prévention des maladies et malformations génétiques en amont. Ensuite, c’est un homme neuf en termes cognitifs, qui dispose de bien plus de possibilités de perception, de connaissance et de traitement des données. Nous sommes soutenus par de véritables prothèses cognitives!

Est-ce vraiment si " neuf "? L’histoire de l’humanité a toujours été celle de changements considérables.

Evidemment, passer de chasseur à agriculteur, découvrir de nouveaux territoires ou inventer le chemin de fer ont constitué des évolutions majeures. On mesure mal à quel point le chemin de fer a changé le regard sur l’espace au 19ème siècle! Mais ce qui me frappe aujourd’hui, si l’on garde cette perspective longue, c’est que les changements sont à la fois considérables et très rapides. Jamais l’humanité n’a connu autant de changements aussi vite. Ce sont des changements que nous avons " avalé " en quelques années, alors que les Grandes Découvertes du 16ème siècle ont mis plusieurs décennies à descendre dans les sociétés.

Dans votre livre, vous dites ne pas prendre de parti pris et rester observateur. Mais quand vous substituez le mot " Xénophobie " à " Communauté ", on sent une nostalgie. Comment vivez-vous personnellement ce basculement?

Si l’on veut étudier une situation honnêtement, il s’agit de poser des constats lucides, même s’ils ne sont pas réjouissants. Les changements sociétaux sont une constante et les crises servent à tester nos capacités d’adaptation. Certaines personnes sont laissées de côté et ne s’adaptent pas.

J’ai deux attitudes. L’une en tant qu’homme issu d’une certaine culture, de tradition humaniste, aujourd’hui avancé en âge et ayant connu un monde ancien – donc, d’une certaine manière, pouvant le regretter. Beaucoup ont la nostalgie des temps anciens: les spécialistes du marketing l’ont bien compris en créant du " faux vieux ". Des retours qui se rapprochent le plus souvent d’une sorte de Disneyland... On veut bien retrouver la nature sauvage, avec des ours et des loups, mais qui ne mordent pas. C’est de l’artifice à l’état pur pour retrouver du naturel.

Malgré cela, je considère que c’est le rôle de l’intellectuel, du philosophe, de l’homme responsable, d’insister sur les points " positifs " de ce basculement. Un exemple: les moyens dont nous disposons aujourd’hui, en termes d’accès au savoir, sont inouïs. Auparavant, on était dans la recherche artisanale! Par ailleurs, est-ce que les référentiels du passé – la religion révélée ou la déférence vis-à-vis des puissants – étaient meilleurs? Ce n’est pas plus mal d’être sans référence forte. Je suis un des rares philosophes se présentant comme " sceptique ", c’est-à-dire essayant d’avoir le moins de croyances possibles. Contrairement à ce que beaucoup imaginent, on n’a pas besoin de beaucoup de croyances pour être heureux!

Le basculement en cours provoque de fortes résistances, ce que l’on nomme la " néophobie ".

Il me semble qu’il y a deux sortes de néophobie. L’une est assez tolérante et ouverte au changement: on craint la nouveauté parce qu’elle nous déstabilise, mais on n’y est pas fondamentalement opposé. Et il y a une autre néophobie qui est plus intéressante et plus inquiétante: les retours des fondamentalistes, notamment islamistes. C’est selon moi la seule néophobie " sérieuse " à laquelle on ait à faire face aujourd’hui. C’est un retour pur et simple à la croyance, un refus de la connaissance, donc d’un des moteurs fondamentaux de notre fonctionnement sociétal.

Je crois que nous nous dirigeons vers un face-à-face. D’un côté, il y aura le " post-humain ", l’homme prothésé et autocontrôlé, à la manière du soldat actuel, directement connecté via son oreillette au poste de commandement – donc un être sans grande liberté. Et de l’autre, des croyants fous. Un auteur parle très bien de cela: Michel Houellebecq. Il décrit une société atomisée et en même temps hyper-perfectionnée.

Cela semble plus complexe: ces " croyants fous " utilisent aussi les nouvelles technologies!

Oui, à travers les réseaux sociaux ou internet. Mais cela reste marginal. Justement, ce qui me frappe dans les sociétés musulmanes, c’est qu’elles ne développent pas des axes forts de recherche et de technologie. Ce sont des sociétés qui vivent de la rente, pétrolière essentiellement. Je suis très frappé par ce rapport entre " obscurantisme " et rente. C’est pareil en Russie. Ce sont des économies de défaite – comme cela a été le cas pour l’Espagne et le Portugal au 16ème siècle. Ils ont pillé l’or des Amériques et finalement ce sont les pays " industrieux ", les Britanniques, les Français, et surtout les Néerlandais, qui en ont profité.

Vous insinuez qu’avec les nouvelles technologies, l’homme s’individualise. Or, on observe de plus en plus d’initiatives de " partage " sur internet.

Ce ne sont pas des vraies communions, mais des instantanés, des communautés " porte-manteau ". L’individualisation reste une tendance lourde. Au 14ème siècle, on n’avait pas de nom propre ni de signature. On s’appelait Roux parce qu’on était roux, tout simplement, cela n’avait pas grande importance. Aujourd’hui, on peut s’inventer sa propre identité très facilement. Aux Etats-Unis, il est très facile d’adopter un nouveau nom, par exemple.
Mais, pour revenir au thème du numérique, je crois que le changement principal – celui qui m’inquiéterait le plus si je devais encore vivre cinquante ans – concerne la notion de liberté. Nous partons de l’idée que nous sommes libres ou que nous avons la possibilité de l’être. Mais avec les moyens actuels de traçage et d’analyse de nos comportements, ces certitudes vont vaciller. Et là, ce sera un changement terrible!

Vous considérez YouTube comme le fondement d’une " nouvelle culture ". Pourquoi ce moyen de communication en particulier?

Son impact est gigantesque! C’est la fin d’un monde hiérarchique, au profit d’un monde horizontal. Il n’y a plus le " producteur ", le prescripteur, celui qui décide ce qui va être publié. Via YouTube, on assiste à une dé-hiérarchisation considérable de la culture. Certes, c’est la culture du " n’importe quoi ", cela va du " areu areu " du petit dernier au exécutions musicales rarissimes de Glenn Gould. Mais c’est un trésor inépuisable d’archives. Montaigne faisait le tour de son monde avec 500 livres.

Néanmoins, il y a un élément que je corrigerais dans mon livre si je le pouvais: aujourd’hui, l’idée d’une communication universelle doit être relativisée, en raison de la différence des langues. Nous n’avons pas accès à l’internet chinois ni arabe. Et c’est une source de conflit. À l’intérieur de chaque " monde ", on communique plus ou moins bien. Mais ces mondes ne communiquent pas entre eux.

Il y a une permanence dans votre ouvrage: la notion d’oligarchie. A vous lire, on a l’impression que cet aspect-là n’a pas changé.

Dans l’histoire humaine, le pouvoir a été monopolisé par des pouvoirs oligarchiques. L’oligarchie actuelle est simultanément financière et technologique. Les hommes les plus puissants du monde s’appellent Bill Gates, Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos… La spéculation financière est inconcevable, aujourd’hui, sans la technologie. D’où peut-être une autre question: jusqu’où ira le développement de l’intelligence artificielle? De nouveaux " mondes nouveaux " nous attendent!



mercredi 18 novembre 2015

Sur le droit des peuples à s'exterminer eux-mêmes


Je viens de retrouver un texte de moi daté du 8 septembre 2013, paru dans Marianne.
Il est parfaitement d'actualité et même un peu plus - mais maintenant c'est Daesh que notre Président a dans le nez en faisant le Miles Gloriosus - titre d'une pièce de Plaute au IIIème siècle avant JC qu'on traduit en général par Le soldat fanfaron.

"Je ne comprends pas du tout l'obstination de Hollande et d'Obama à vouloir attaquer la Syrie.
Pour punir Assad de s'en prendre à une partie de son peuple avec des armes chimiques ? D'abord il faudrait en être sûr. Ensuite pourquoi faire une montagne de ce mode de massacre alors que les bons vieux moyens de tuerie ne sont pas moins scandaleux et que les drone, si propres pour ceux qui les déclenchent, ne valent pas mieux. On m'insultera mais tant pis ! Je veux juste rappeler qu'il n'y a pas de bons moyens de tuer.
Pour peser sur le règlement de la question du Moyen-Orient ? Mais au moment où l’Égypte est dans le chaos, le Liban sous la coupe du Hezbollah, Israël en période d'expansion coloniale et l'Iran on ne sait trop où, il n'est pas évident que la situation soit propice à une redistribution majeure des cartes.
Pour promouvoir la démocratie ? Je veux bien mais quand une bonne centaine de djihadistes français combattent le régime d'Assad dans ce qui est leur " guerre d'Espagne ", je n'ai pas une confiance aveugle dans la future démocratie.
Pour faire respecter les droits de l'homme ? Mais il n'y a toujours pas d'ordre international et les vaticinations de BHL-Calchas (Calchas est le devin de la guerre de Troie...) ne font pas un droit.
Alors pourquoi ?
Peut-être nos chefs savent-ils quelque chose que nous ne savons pas et que visiblement ne savent pas non plus la plupart de leurs collègues à la tête des États ? Mais alors qu'on n'aille pas nous parler de punition ni de droits de l'homme.
Tant pis si je choque, mais je voudrais ici défendre un droit qui a scandé l'histoire : le droit des peuples à s’entre tuer eux-mêmes. Je ne suis pas certain que les Irakiens ni les Afghans ni les Libyens aient beaucoup gagné à être libérés pour la démocratie."

mardi 17 novembre 2015

"La communication, c'est la continuation de la politique sans autres moyens"

On connaît, je suppose, la phrase de Clausewitz: "la guerre, c'est la continuation de la politique par d'autres moyens".
Sous la présidence de François Hollande, la communication remplace la guerre - ou plutôt la communication belliqueuse devient l'arme d'une politique sans moyens.
Bouleversés  comme nous le sommes par le massacre de 130 personnes et la mutilation définitive d'une bonne centaine d'autres, nous sommes prêts à tomber dans le piège d'une communication solennelle - mais il y a des limites à notre naïveté
Le discours de Hollande à Versailles devant les deux chambres réunies témoigne en effet une fois de plus de son opportunisme doublé d'un machiavélisme de café du coin.
Je résume:
1) Le président martèle que nous sommes en guerre, en guerre, en guerre - pas contre un Etat mais contre une armée terroriste qui en a...toutes les caractéristiques. Comment ne pas penser à un autre leader socialiste, même tendance SFIO molle, engageant la répression en Algérie et envoyant les troupes française prendre le canal de Suez? Son nom?  Guy Mollet. Hollande avec son obsession anti-Assad en Syrie puis son engagement anti-Daesh est en grande partie à l'origine de la guerre qu'il dénonce puis fait monter en puissance.
2) Il nous dit que ce n'est pas une guerre des civilisations mais contre la barbarie - sans dire un mot de l'islam. Pure rhétorique pour ménager la chèvre et le chou.
3) Il s'engage maintenant à augmenter considérablement les effectifs de police et d'armée - alors qu'il n'a cessé de les diminuer au point de les rendre exsangues depuis trois ans. Pour être honnête, la saignée commença avec Sarkozy puisque aucun de nos hommes politiques n'est capable d'engager une réforme sérieuse de l'Etat et que tous préfèrent procéder à coups de rabots aveugles. Autre question: ces nouveaux effectifs seront opérationnels quand? Aux calendes grecques.
4) Il nous parle de rigueur, de perquisitions, de saisies d'armes  - mais qu'a-t-il fait jusqu'ici? Le massacre de Charlie Hebdo, c'était il y a dix mois! On ne pouvait rien faire avant le 13 novembre? Chaque deux jours à Marseille ou ailleurs les Kalachs parlaient (si l'on peut dire) mais ce n'était pas grave - c'était juste des règlements de compte...
5) Les budgets vont exploser? Aucune importance, les critères de Maastricht seront rebaptisés critères du Bataclan. Finie la rigueur, fini le contrôle des finances. Gageons que ça permettra en année de campagne électorale de multiplier les promesses et les primes - et le terrorisme aura bon dos.
6) Et, cerise sur le gâteau, Hollande invente un projet de réforme constitutionnelle pour concilier sécurité et liberté. Elégante manière de semer la zizanie dans l'opposition - tout en ménageant un PS qui n'a toujours pas compris que la situation est d'exception. Si l'opposition refuse la réforme, elle fera le jeu du terrorisme.
On est confondu par cette alliance de l'impéritie politique et de l'opportunisme tactique.
Hollande croit-il que les électeurs sont bêtes au point de gober de tels messages?
Je lui prédis une sortie aussi glorieuse que celle de Giscard - sous les sifflets.
Redécouverte

On me fait redécouvrir mes propos d'il y a ....37 ans sur France Culture lors de la parution de Violence et politique chez Gallimard.
Je n'ai guère changé d'avis.
A l'époque mon livre avait été démoli par les gauchistes (pas assez à gauche) et par la droite (pas assez catastrophiste). Seul Michel Foucault l'avait soutenu à sa sortie.
Voici le lien
PS: à l'époque le Figaro avait refusé de rendre compte du livre mais  le SP de Gallimard avait "décroché" une tribune. Ayant séjourné à Rome en avril 1978, durant l'enlèvement d'Aldo Moro, j'avais envoyé une chronique intitulée "Les soldats perdus de la révolution" où je disais
1) Moro sera assassiné,
2) ça ne changera rien à la situation italienne car les terroristes croient frapper l'Etat italien au coeur alors que cet Etat n'existe pas .
Pendant que je dictais le papier à la sténotypiste, elle commença à me dire "ça ne passera pas" - et effectivement ça ne passa pas. Moro fut retrouvé peu après mort et ça ne changea rien à la vie politique italienne. On n'est pas toujours content d'avoir raison....
Réflexions après le désastre

Une fois de plus, on constate que Hollande sait se conduire en chef dans les coups durs et même faire preuve de capacités de décision...
Sa cote va donc remonter - un peu. Si le bilan n'était aussi atroce et l'humour aussi déplacé, on lui souhaiterait encore bien des attentats
Il y a peu de chances quand même que cela inverse le sens du vote les 6 et 13 décembre, à la différence de ce qui fut le cas en 2005 en Espagne quand les terroristes d'Al Qaida offrirent les élections sur un plateau au PSOE et à Zapatero - mais cela atténuera probablement la raclée et prolongera la confusion.
Il faut cependant que l'analyse politique reprenne ses droits sur l'émotion.
Dans deux directions.
D'abord, cet immense besoin d'union et de solidarité que l'on constate depuis les massacres du 13 novembre et qui se traduit, même maladroitement, par la manière dont tous ou presque veulent se peindre aux couleurs de la France, vient sur le fond d'une situation de terrible désunion.
La responsabilité de cette désunion incombe pour l'essentiel à Hollande et aux gouvernements socialistes qui n'ont cessé de diviser le pays: lois dites de société, matraquage fiscal, stigmatisation de catégories sociales - les "riches" -, démagogie éducative, et j'en passe.. Si bien que la demande d'unité tourne à vide, patine, n'embraie pas sur une unité effective qui serait celle d'un pays placé sous le signe de la justice et pas des combinaisons d'un calculateur comme Hollande.
Deuxième chose et pas des moindres: c'est bien joli de gérer les catastrophes mais la politique internationale de la France est elle-même une catastrophe.
Hollande, tel un pitoyable Guy Mollet, adore aller faire la guerre, si possible en le clamant sur tous les toits.
Sarkozy avait contribué à dégommer Kadhafi. Hollande aurait bien voulu se faire Assad. Même ses expéditions en Afrique subsaharienne sont on ne peut plus discutables: faut-il vraiment aller combattre l'islam au Mali ou en Centrafrique? Pour y installer une fois de plus la Françafrique et Bolloré?
Depuis Sarkozy la politique internationale de la France est une comédie BHLo-kouchnerienne, où l'on multiplie les rodomontades sans considération ni de nos capacités militaires ni de nos intérêts véritables - et en plus on bombe le torse en se disant "en guerre" et en se prenant pour un Poutine des grands jours. Il y a là quelque chose comme une politique de la canonnière du bon vieux temps des colonies - et là on retrouve notre Guy Hollande déguisé en François Mollet
Or les prétendus "fous de dieu" au kalachnikov sont peut-être des tarés de la pire espèce au niveau des exécutants mais leurs commanditaires, eux, sont clairvoyants et font de la politique réaliste. Pour trois frappes en Syrie ils nous imposent des pertes effroyables - et encore en ratant à moitié leur coup. En entendant Valls faire le Miles gloriosus et en voyant Hollande se prendre pour un général, je me dis qu'on est dans Offenbach - mais sur un lit de cadavres.
PS: une précision d'importance: si je suis on ne peut plus réservé sur le combat contre les islamistes sur les terrains d'opérations extérieurs où nous n'avons que faire, je pense au contraire que des politiciens sérieux et courageux doivent les combattre sur place - et sans faire dans la dentelle. Le paradoxe de Hollande, des socialistes - et pour faire bon poids de ce petit agressif de Sarkozy - est qu'on fait la guerre à Daesh en avion mais que sur place on pratique la langue de bois de la bienveillance en dénonçant amalgames, islamophobie et stigmatisations. Or, que je sache, les Etats (y compris Daesh qui n'est pas loin d'être un Etat) se soucient à l'évidence de leurs intérêts mais beaucoup moins de ceux de leurs sympathisants quand ils sont dans d'autres pays.
Arrêtons de partir en croisades et faisons le ménage chez nous.