vendredi 25 décembre 2015

Ce texte constitue l'appendice 3 de mon livre Contre la bienveillance, à paraître en mars 2016 chez Stock

Sur la déchéance de la nationalité



Le projet de priver de leur nationalité les citoyens qui se livreraient à des actions terroristes ou iraient combattre dans des rangs ennemis (même si ce ne sont pas ceux d'un État à proprement parler) a déclenché un débat qui demande à être clarifié. J'y suis favorable mais sous des modalités élargies et pour des raisons différentes de la seule crainte du terrorisme.

Il faut d'abord souligner qu'une telle possibilité peut être envisagée pour deux sortes de raisons.

Les premières sont pratiques : il s'agit de se donner les moyens de se débarrasser de citoyens dont les menées remettent en cause l’État et la communauté en les expulsant du territoire national ou en les empêchant d'y revenir.
Derrière ce souci pratique (empêcher de revenir, expulser), il y a le sentiment moins avouable que les actes terroristes (massacres de masse, séquestrations avec tortures, meurtres religieux) sont mal sanctionnés par le droit pénal en l'absence de peine capitale et même de peine de perpétuité effective compte tenu des conventions internationales ratifiées qui limitent la durée des peines de sûreté. De ce point de vue, la déchéance de la nationalité est conçue comme une peine de mort civique substitutive.
Il n'y a là rien neuf : le droit pénal "ordinaire" ou "coutumier" n'est pas adapté aux temps de guerre ni aux crises graves. Dans des conditions exceptionnelles, on proclame (ou proclamait) la loi martiale qui généralisait les peines lourdes et notamment la peine de mort, l'état d'urgence ou l'état d'exception qui permettent de s'affranchir des contraintes trop rigides du droit.

Des raisons de cet ordre ont été invoquées pour justifier d'abord la proclamation de l'état d'urgence en novembre 2015 en France, puis le projet d'instauration d'une déchéance de la nationalité pour les citoyens français binationaux pratiquant le terrorisme ou revenant de séjour dans les organisations terroristes à l'étranger.

D'autres raisons ont à voir avec le contrat social instituant la communauté civique.
Il est intellectuellement et émotionnellement difficile d'admettre que des ennemis intérieurs de cette communauté, niant les principes républicains de liberté, d'égalité et de fraternité, massacrant leurs concitoyens, sanctionnant eux-mêmes ceux qu'ils considèrent comme des blasphémateurs ou des mécréants et s'arrogeant le pouvoir de châtier et de tuer, continuent à faire partie de la communauté. Par leurs actes-mêmes, ils s'en excluent.

Aussi bien pratiquement que politiquement, la déchéance de la nationalité paraît donc une solution raisonnable, qui fut d'ailleurs retenue par le passé.

Ainsi la Constitution révolutionnaire du 24 juin 1793 en France affirme que :
"l'exercice des droits de citoyen se perd -Par la naturalisation en pays étranger – Par l'acceptation de fonctions ou faveurs émanées d'un gouvernement non populaire ; - Par la condamnation à des peines infamantes ou afflictives jusqu'à réhabilitation" (article 5);
"L'exercice des droits de citoyen est suspendu – Par l'état d'accusation ; - Par un jugement de contumace, tant que le jugement n'est pas anéanti" (article 6).

Que des régimes racistes (l'Allemagne nazie) ou oppressifs (URSS) aient utilisé la déchéance de nationalité de manière scandaleuse ne change rien : leur "communauté" n'avait rien de contractuel. Les articles 5 et 6 de la Constitution de 1793 ne font en revanche état ni de critères de race ni de critères d'adhésion idéologique mais de trahison ("naturalisation en pays étranger") ou de menées délictueuses graves menant à condamnation. En d'autres termes, la déchéance de la nationalité1 sanctionne la rupture du contrat social, qui peut tenir à des faits de trahison mais aussi à des crimes. Il n'est pas jusqu'au problème de l'apatridie qui ne se fasse jour dans ces dispositions, puisque la perte de la citoyenneté est entraînée par l'acquisition d'une autre nationalité ("naturalisation en pays étranger") ou bien en raison de crimes, sans qu'il soit alors question d'autre nationalité.

En ce qui concerne la situation présente, la République française a signé la convention sur la réduction des cas d'apatridie en 1961 à New York sous l'égide des Nations Unies.
Étrangement, il semble qu'elle ne l'ait pas "ratifiée", ce qui signifie que la France n'est en réalité pas engagée par cette convention.
Ajoutons que, comme pour beaucoup de conventions internationales ayant un impact important sur les droits nationaux, beaucoup de pays n'ont pas signé cette convention, en particulier la Russie, la Chine ou les États-Unis.
Néanmoins, dans ses textes juridiques, la France s'interdit de créer des apatrides (article 25 du code civil).
C'est pourquoi, je suppose, la première idée retenue fin 2015 sous le coup de l'urgence et de l'émotion a été de priver de leur nationalité les seuls citoyens bi-nationaux engagés dans des actions terroristes – puisque ceux-ci ne se retrouveraient pas du même coup apatrides.

Le problème est qu'un tel traitement, s'il permet d'interdire en pratique le séjour ou le retour de terroristes "nationaux/étrangers", crée de facto deux catégories de citoyens : les français mono-nationaux protégés en quelque sorte de la déchéance par l'impossibilité de devenir apatrides et les bi voire multi-nationaux qui y sont exposés. L'argument de la rupture d'égalité ou de la discrimination n'est donc pas dépourvu de portée.
On pourrait faire valoir, d'un point de vue plus moral que politique, que dans les faits les citoyens ayant plusieurs nationalités jouent souvent sur plusieurs tableaux en prenant ce qui leur est le plus avantageux dans chaque nationalité2, mais ce n'est justement pas un argument purement politique.

Si on abandonne le plan des considérations sentimentales et moralisantes (comme mon livre s'y efforce), on constate que rien, en fait, n'interdirait aujourd'hui d'adopter une position plus générale et plus cohérente, respectueuse aussi bien des principes de l’État que du droit international et des droits des individus - à savoir que tous les citoyens, quels qu'ils soient, peuvent, dans certains cas, être déchus de leur nationalité, y compris quand cela les expose à l'apatridie.

Personne ne peut nier, sauf s'il est de complète mauvaise foi, que l'appartenance à une communauté civique, fût-elle due aux hasards de la naissance, suppose l'adhésion explicite ou, en tout cas, le respect des principes de cette communauté, tels qu'ils sont exposés dans le texte constitutionnel.
En ce qui nous concerne, ces principes sont exprimés par la constitution française de 1958 sous sa dernière version amendée, accompagnée qu'elle est de la Déclaration des droits de l'homme qui en forme le préambule.
Un "acte qualifié de crime ou délit constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ou un crime ou un délit constituant un acte de terrorisme", pour citer l'article 25 du code civil traitant de la déchéance de la nationalité3, constitue évidemment un cas de négation patente des principes de la communauté politique et doit donc entraîner la déchéance de la nationalité. Par son acte même, celui qui était un citoyen parmi les autres, avec les mêmes droits, s'est exclu de la communauté civique.

Il faudrait juste reformuler ce que signifie "atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation".
Pour des raisons évidentes d'actualité et de traumatisme, le débat s'est en effet concentré sur le seul terrorisme alors que d'autres "atteintes" au contrat social sont tout aussi graves et constituent aussi des négations des principes de la communauté, même si elles sont moins spectaculaires ou moins scandaleuses (et encore!).
La fraude fiscale massive et organisée, l'expatriation fiscale constituent des atteintes caractérisées à la solidarité civique. De même, les actes de barbarie et d'inhumanité accompagnant certains crimes (tortures, séquestrations avec torture – je pense à l'enlèvement d'Ilan Halimi en 2006 par le gang raciste de Youssouf Fofana -) témoignent d'une inhumanité civique qui est l'équivalent d'un crime contre l'humanité en droit international. Ce devrait donc devenir autant de conditions exposant à la déchéance de la nationalité tous les citoyens quels qu'ils soient, au même titre que les actes terroristes.

Les conditions d'acquisition de la nationalité (droit du sol ou naturalisation) restant les mêmes, une solution égalitaire et protectrice des droits de l'individu consisterait, comme je le suggère dans mon livre, à instituer dès la prime enfance et jusqu'à l'adolescence un apprentissage simple mais obligatoire des principes fondamentaux de la citoyenneté par tous, en l'assortissant d'un énoncé clair et explicite des conditions dont la violation entraîne la déchéance de la nationalité.
Cet apprentissage déboucherait sur une prestation solennelle de serment sur le modèle de l'entrée dans l'éphébie athénienne (entrée des jeunes gens dans la citoyenneté) ou de la Confirmation de la foi chez les catholiques ou de la Bar-mitzvah chez les Juifs. Un serment du même type serait évidemment imposé à ceux qui deviennent citoyens par naturalisation. Il pourrait même être demandé à ceux qu'on soupçonne de violer ce serment de le renouveler, par exemple pour les djihadistes revenus de leur séjour à l'étranger. Il s'agirait en quelque sorte d'une "confirmation" de l'adhésion civique, proche du serment de "religion civile" chez Jean-Jacques Rousseau.
La violation de ce serment entraînerait pour les mono-nationaux comme pour les bi-nationaux la déchéance de la nationalité avec éventuellement entrée pour les mono-nationaux dans le statut d'apatride, y compris "d'apatride sur place".
Seule la loi (code civil) aurait à être modifiée et il serait même possible de prévoir des conditions de réhabilitation, comme le faisait la constitution révolutionnaire de 1793. La "mort civique" pourrait ainsi être définitive ou temporaire.
Tout naturellement, le passage au statut d'apatride ferait perdre aux individus concernés les droits sociaux liés à la citoyenneté. Avec l'avantage supplémentaire de permettre un meilleur contrôle de leurs activités et déplacements – comme c'est le cas aujourd'hui pour un étranger dans tous les pays.

Il est malhonnête de suggérer que créer des apatrides serait violer les droits de l'homme.
L'organisation des Nations unies a en effet défini un statut complet et protecteur de l'apatridie dans sa convention du 28 septembre 1954 dont la France est signataire.
Ce statut définit clairement les droits et devoirs de l'apatride (en général ceux d'un étranger traité favorablement).
Il n'y aurait donc absolument rien de choquant ni d'inhumain à ce que des citoyens refusant fondamentalement les principes de la communauté à laquelle ils appartenaient deviennent des apatrides au sein de cette communauté même, sous la protection des lois mais étant désormais traités comme les étrangers qu'ils ont voulu devenir par leurs actes. Après tout, ils obtiennent ce qu'ils ont cherché. Contrairement à certains arguments qui circulent, il n'est pas du tout certain que la menace de l'apatridie serait si inopérante et si peu efficace qu'on dit compte tenu des pertes de droits et surtout d'avantages sociaux qu'elle constitue. Le paradoxe d'un certain nombre de délinquants est qu'ils continuent à faire valoir des droits que tout leur comportement a récusés.

J'ajoute avec une certaine ironie que la dite convention internationale de 1954 sur l'apatridie est réputée ne pas s'appliquer... "aux personnes dont on aura des raisons sérieuses de penser :
a) qu'elles ont commis un crime contre la paix, un crime de guerre ou un crime contre l'humanité, au sens des instruments internationaux élaborés pour prévoir des dispositions relatives à ces crimes ;
b) qu'elles ont commis un crime grave de droit commun en dehors du pays de résidence avant d'y être admises ;
c) qu'elles se sont rendues coupables d'agissements contraires aux buts et aux principes des Nations Unies" (article 1 section 2 de la convention ONU de 1954).

Ce qui veut dire que, de même que la Res Publica ou le Commonwealth doit exclure de sa protection ceux qui le combattent, pareillement le droit international ne protège pas ceux qui s'exceptent de ses principes.


1 Même si le texte constitutionnel parle de « citoyenneté », il identifie clairement citoyenneté à citoyenneté française
2 Ce dernier argument pourrait cependant servir à soutenir, politiquement cette fois, qu'un citoyen français ne doit pas avoir d'autre nationalité et que lorsqu'il a une nationalité dont il ne peut se défaire, il doit renoncer à la nationalité française. Ceci nous emmènerait trop loin même si la question des loyautés multiples dans un monde lui-même de grande diversité est une question sérieuse qui mérite réflexion.

3 article 25 du code civil : " L'individu qui a acquis la qualité de Français peut, par décret pris après avis conforme du Conseil d’État, être déchu de la nationalité française, sauf si la déchéance a pour résultat de le rendre apatride :
1° S'il est condamné pour un acte qualifié de crime ou délit constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ou pour un crime ou un délit constituant un acte de terrorisme ;
2° S'il est condamné pour un acte qualifié de crime ou délit prévu et réprimé par le chapitre II du titre III du livre IV du code pénal ;
3° S'il est condamné pour s'être soustrait aux obligations résultant pour lui du code du service national ;
4° S'il s'est livré au profit d'un État étranger à des actes incompatibles avec la qualité de Français et préjudiciables aux intérêts de la France. "

vendredi 18 décembre 2015

Foley décapité - sur quelques images et des sottises navrantes

Si vous faites "Foley décapité" sur Google en précisant "images", vous arrivez directement sur un florilège (drôle d'expression) d'images répugnantes - les mêmes que Marine Le Pen a tweetées.
Le gouvernement envisage de la poursuivre et tous les journaux nous disent à quelles lourdes peines elle s'expose - et pourquoi pas rajouter l'inéligibilité? Ce serait si pratique comme solution Dr Hollande, n'est-ce pas?
Pourquoi alors le gouvernement ne poursuit-il pas aussi Google? Et pourquoi aussi, au nom de la compétence universelle de nos juges (qui apparemment n'ont rien d 'autre à faire), ne pas étendre les poursuites aux gens de Daech qui produisent ces images et les font circuler?
Tout ceci pour faire mesurer le degré d'ineptie auquel politiciens et journalistes bien pensants en viennent.

J'ajoute, pour enfoncer le clou, que l'analogie entre Daech et le FN, si subtile chez nos esprits cultivés, est d'une impropriété rare.
Bourdin s'exprime ainsi: "Je voudrais revenir sur les liens... euh... entre Daech et le Front... enfin les liens, pas les liens directs entre Daech et le Front national, mais ce repli identitaire, qui finalement est une communauté... d'esprit, parce que l'idée pour Daech c'est de pousser la société française au repli identitaire".
Passons sur la "communauté d'esprit" qui, à elle seule, justifierait les envois de Marine Le Pen - que je sache le FN n'a encore décapité ni brûlé vif ni écrasé avec un tank personne! -.
Mais allons au fond: il faut être aussi superficiel que Bourdin et aussi malhonnête que Kepel pour assimiler deux "replis identitaires" qui n'ont rien de commun.
Celui du FN peut effectivement être qualifié de repli identitaire sur la nation française - que je sache encore le FN ne prétend pas étendre son Djihad à l'humanité entière.
Alors qu'au contraire, Daech entend conquérir le monde - rien de moins, mais c'est constamment dit dans sa propagande -. Dans le genre, "repli identitaire", ça se pose là.
Quand on tord imbécilement le sens des mots, non seulement on est confus mais on sème et propage la confusion.
En quoi Marine Le Pen avait parfaitement raison de revenir aux faits - les faits qui seuls comptent.
Et ces faits ce sont des décapités, des brûlés vifs ou noyés dans des piscines, des homosexuels défenestrés, des corps broyés ou explosés - et des massacrés au Bataclan ou ailleurs, plus tous les handicapés lourds à vie.
Dans le genre "communauté d'esprit", on repassera.

mercredi 9 décembre 2015

Interview de Faouzia Zouari dans La presse de Tunisie du 8 décembre 2015

Essentiel!


C'est un regard sans complaisance que la journaliste et romancière, volontairement exilée, Faouzia Zouari pose sur sa Tunisie natale et sur la France, son pays d'accueil. Elle évoque les ratages dans les deux pays, tout autant que ses propres combats, parfois ses désillusions. Un propos tout en nuance empreint de doute et d'interrogations. Elle aurait aimé parler de ses livres, son domaine de prédilection. La Presse a préféré lui donner le temps et l'espace pour apporter sa contribution à l'actualité, bien qu'elle se l'interdise. A ceux qui se poseraient la question : évidemment, Faouzia Zouari est la sœur d'Abderrahim Zouari, figure de l'ancien régime. Et évidemment, « elle, c'est elle et lui c'est lui».

- Quel regard portez-vous sur la Tunisie aujourd'hui ?
- Je me garderais de porter un regard politique. Même si je le voulais, je ne serais pas bonne analyste en la matière. Et puis, il y a tellement de gens qui se sont mis à analyser en Tunisie ! Je suis effarée par le nombre de plateaux et de débats « analytiques ». Le journalisme s'en ressent d'ailleurs, parce qu'on y mélange l'info, l'approche subjective, le fait divers, le vrai et le faux scoop. De fait, c'est par le regard de l'écrivain et de la Tunisienne, de l'enfant du Kef régulièrement de passage sur ses terres que je peux avoir un regard sur les événements. Ce que je constate alors c'est un acquis certain de la liberté de parole. Et, en tant que femme, une dichotomie étrange entre, d'un côté, des femmes de plus en plus voilées et, de l'autre, des femmes qui sont dans une forme de liberté totale et excessive.
- Que veut dire liberté excessive pour les femmes ?
- Attention, je ne suis pas dans la morale. Par liberté excessive, j'entends une liberté qui n'est pas réfléchie et revendiquée. C'est une liberté pour la liberté. Auparavant, nous avions des militantes engagées qui savaient porter un combat jusqu'au bout. Aujourd'hui, j'ai l'impression de rencontrer des jeunes filles qui assument leur liberté totale mais sans un vrai discours ni un combat bien cerné. Elles sont davantage intéressées par le confort de leur vie que par la cause féminine et ne craignent pas de tomber dans l'éternel féminin. Par rapport à ma génération, c'est une forme de démission.
- Vous défendez les droits et libertés des femmes depuis toujours. Vous comprenez qu'il y ait des indignés, des recalés de la vie qui ont des revendications dans d'autres registres, comme le droit à une vie digne, plus de libertés, un partage des richesses plus équitable ?
- La Tunisie était arrivée à un point où l'absence de démocratie réelle et de liberté d'expression, la mainmise sur les richesses du pays étaient telles qu'il fallait s'attendre à un soulèvement. Celui-ci était supposé rendre au Tunisien une dignité, une vraie démocratie et le rattacher définitivement au convoi de la modernité. La Révolution du 14 janvier a-t-elle atteint ses objectifs ? J'ai l'impression qu'il y a eu tromperie sur la marchandise. Où es la dignité quand vous avez affaire aux mêmes clivages sociaux, à la même galère pour vivre, travailler, obtenir un papier, rattraper des prix qui ont flambé ? Où est l'égalité devant l'accumulation de nouvelles richesses et de nouveaux réseaux financiers qui ont remplacé les anciens avec, cette fois-ci, l'excuse du slogan politique, du passé en prison, de la tache sur le front ou d'un populisme qui n'empêche pas ses porte-parole de vivre comme des nantis ? Où est l'équilibre régional quand on sait que le Nord-Ouest, par exemple, reste hors circuit et ne recueille même pas l'attention du pouvoir n'étant pas auréolé de la pratique révolutionnaire et ne constituant pas un terrain de fronde ? Où est la sécurité, quand nous sommes en proie à la bête immonde du terrorisme ? Où est la modernité devant le recul des mentalités et l'islamisation des esprits qui ont grippé l'émancipation féminine, menacent la culture et la pensée libre. Si on me dit que la majorité des Tunisiens acceptent cet état des choses, je m'incline devant la Révolution. Sinon, je dis qu'on ne peut plus intimider ces mêmes Tunisiens avec les mots révolution, égalité, droits de l'homme, etc. et les faire taire sur les errements de gouvernants qui ne sont pas à la hauteur de leurs rêves et qui se sont avérés aussi assoiffés de pouvoir que les anciens. Que doit-on faire maintenant ? C'est aux Tunisiens de voir.
- Vous en faites partie, vous vous présentez toujours en tant que Tunisienne.
- Oui, mais ce sont les Tunisiens de Tunisie qui ont fait la révolution. Les Tunisiens de l'étranger ont essayé d'être un porte- drapeau pour la Tunisie à l'extérieur, pour pouvoir défendre le pays, pour lui donner une bonne image. Mais ceux qui sont descendus dans la rue et qui ont fait la révolution, ce sont les jeunes, les femmes de la Tunisie sur place. Même les militants politiques qui séjournaient à Londres ou à Paris sont venus après coup, et bénéficiaient auparavant de leurs officines, leur argent et de structures étrangères qui les prenaient en charge. Ce sont les Tunisiens qui n'ont pas quitté la Tunisie et pour lesquels j'ai toute l'admiration et le respect qui ont fait la révolution.
- Le réservoir de sympathisants du parti Ennahdha est évalué à peu près à un million. Des Tunisiens ont trouvé en ce mouvement une reconnaissance sociale, une identité politique. Comment faire pour les intégrer dans cette identité tunisienne, avec les orientations politiques et les idéologies qu'ils défendent ?
- La Tunisie a toujours été un pays musulman, je ne vois pas en quoi les militants d'Ennahdha seraient plus musulmans que le reste des Tunisiens. Ni pourquoi ils nous donneraient des leçons d'identité. Est-ce qu'ils connaîtraient la civilisation musulmane mieux que nous ? Non. Mais ils veulent faire de la politique. Et c'est là où ça se gâte. A partir du moment où il y a une idéologie qui se réclame de la religion, personnellement, je ne suis pas d'accord. Je suis pour une foi qui se pratique dans le privé, qui soit un rapport à Dieu et un code de morale personnelle et non un arsenal de lois obligatoires. A partir du moment où on prend l'islam comme base de législation pour gérer la cité, nous sommes dans le conflit. L'idéologie islamiste nous vend le modèle du wahhabisme qui est en train de fissurer la Tunisie et de porter atteinte au sentiment et au concept de patrie. Le discours d'Ennahdha, en l'occurrence, est un double discours et un exercice d'imposture permanent : imposture idéologique qui consiste à revendiquer la démocratie et la liberté sans y croire. A reconnaître la République en lorgnant du côté d'une forme de gouvernance islamique. Imposture philosophique qui consiste à ériger le référent religieux comme seul légitime, et à faire surfer les peuples sur l'idée que seul l'islam possède la Vérité. Imposture culturelle et civilisationnelle qui veut nous imposer l'idée que l'identité arabe serait notre seule identité de Tunisiens. Imposture historique et géographique qui nie la notion de patrie et de souveraineté nationale pour vanter la « Oumma » et le califat rêvé.... Imposture morale, enfin, faisant croire que la moralisation de la vie publique passe par la mise sous tutelle des femmes. L'islamisme au bout d'un processus révolutionnaire est une hérésie et c'est ce que les tenants de la solution religieuse tentent d'occulter.
- Vous êtes installée en France, vous êtes écrivaine, journaliste, la Tunisie vit en ce moment des jours difficiles, peut-être joue-t-elle son destin. Faites-vous du lobbying pour le pays, la communauté tunisienne est-elle active, faites-vous des rencontres avec des hommes et des femmes politiques français qui peuvent faire pression en faveur de la Tunisie ?
- Je ne suis pas une femme de réseaux et je n'ai jamais été payée pour faire du lobbying pour la Tunisie. Ce que j'essaye de faire comme beaucoup de Tunisiens de l'étranger, c'est d'avoir un parcours exemplaire et digne des nôtres. Et de rappeler sur les tribunes l'histoire de ce petit pays qui a tout d'un grand, de Didon à Bourguiba. D'insister sur la caractéristique d'une terre où le miracle arrive sans que l'on sache comment ! C'est un pays de bénédiction absolue. Regardez, la révolution. Elle a démarré à cause d'un incident, le feu a pris partout. Nous faisons du particulier et cela devient universel. C'est le génie de la Tunisie. Pour revenir à la présence tunisienne à l'étranger, si on trouve les Algériens et les Marocains dans la représentativité de l'Islam ou la vie associative, les Tunisiens sont moins visibles, mais ils sont dans le journalisme, dans les grands groupes de télévision ou dans les couloirs de l'Élysée. Ce sont des conseillers, des producteurs d'idées et de pensées. Quelques-uns ont essayé du temps de Ben Ali de défendre la Tunisie. Mais la communication nous a toujours fait défaut, alors même que le produit tunisien est excellent. Pour les postes internationaux, tous les pays sont derrière leurs candidats sauf la Tunisie. L'Institut du monde arabe nous passe sous le nez, l'Isesco ou l'Unesco où la Tunisie n'a pas de représentant officiel. Ce n'est pas par manque de compétences. Mais nous ne savons pas vendre les talents tunisiens. Nous restons orphelins d'État. Hier comme aujourd'hui, les responsables politiques sont tellement occupés par leurs querelles intestines qu'ils ne songent pas un instant que la Tunisie, pour exister, doit exister à l'étranger. Il faut donc reconnaître que nous sommes restés petits quant à nos ambitions à l'international.
- Pensez-vous que la communauté musulmane de France soit réellement mal intégrée ? Est-ce à cause de leur mal-être que les jeunes des banlieues prennent leur revanche en se radicalisant ?
- Il y a un vrai danger islamiste en France. Les petits écoliers musulmans qui ne serrent pas la main de leur camarade chrétien sous prétexte qu'il est impur, les quartiers où les filles ne peuvent plus porter des jupes, l'empire des frères, tout cela n'est pas une légende. L'explication du phénomène jihadiste en France par le fait que les Français seraient racistes, par le passé colonial, le chômage ou la pauvreté, je n'y crois pas vraiment. Il y a beaucoup de convertis et de nantis dans le lot des candidats au jihad. Je pense qu'il s'agit plutôt d'un dépit existentiel que ces jeunes sont en train de formuler, d'un désir de pouvoir dont ils s'estiment privés, que ce soit en France ou en Tunisie, d'ailleurs. Il s'agit aussi de jeunes avides d'une puissance matérielle et sexuelle qui n'est pas à leur portée. Admettons que la France soit raciste avec le jeune musulman, qu'un Mohamed ait moins de chance de trouver du travail. N'y a-t-il pas d'autres réponses à cela que d'exhiber le voile et la barbe pour dire « je vous emmerde vous les Français. C'est la religion qui me définit et je suis musulman avant d'être Français ». Est-ce que c'est la solution ? Est ce qu'il n'y a pas d'autres alternatives sociales, des partis politiques à intégrer, un chemin à parcourir pour grimper les échelons et décrocher sa place et pour avoir son mot à dire ?
- Comment intégrer des partis alors que la formation de base n'y est pas, et qu'il y a un problème endémique d'abandon scolaire ?
- L'abandon scolaire touche toutes les couches de la société. Les Français de souche souffrent aussi de la pauvreté. Pourquoi ne se réfugient-ils pas dans la religion ? Pourquoi ne choisissent-ils pas le radicalisme ? Pourquoi est-ce que la solution de l'homme originaire du monde arabo-musulman est forcément religieuse ? Et pourquoi ce sentiment de mépris, voire de haine, presque inné envers le non-musulman. Or, c'est chez le non-musulman que nous vivons. L'intégration a ses ratés en France, mais nous ne sommes pas indemnes de tout soupçon. Personnellement, je pense que le temps est venu pour les musulmans que nous sommes d'abandonner le statut de victime et de devenir sujet de notre propre destin. Il est temps pour nous d'admettre que nous pouvons avoir tort. Nous vacciner au doute est la meilleure chose qui puisse nous arriver.
- Dans une émission récemment transmise sur une chaîne française, une maman qui regrette la conversion de son fils à l'islam, ensuite sa radicalisation, a dit ceci « s'il y a une chose que je peux reconnaître à cette religion, c'est qu'elle a apaisé mon fils dans son adolescence agitée, elle a fait ce que moi je n'ai pas réussi à faire » ? Tous ces jeunes sont peut-être à la recherche de ce cadre apaisant ?
- L'on viendrait à l'islam parce qu'il apaise, parce qu'il trouve une solution à nos crises d'adolescence et nos troubles psychologiques, parce qu'il nous empêche de nous suicider ?
Franchement, je trouve que c'est faire peu de cas de l'islam. L'islam n'est pas une solution médicamenteuse ou le moyen d'oublier le vide ou le désespoir de sa vie. L'islam mérite d'être choisi pour lui-même et en parfaite connaissance de cause.
- « Je ne suis pas Dima's »(1), c'est le titre de votre dernier ouvrage. Que reprochez-vous à Diam's, la chanteuse de Rap convertie, d'avoir parlé au nom des musulmanes en général, des musulmanes de France, sa conversion à l'Islam, ou son voile ?
- Diam's n'a pas à parler au nom des musulmanes. Moi non plus, d'ailleurs. Dans le cas de l'ex-chanteuse, il s'agit d'une figure publique et son voile peut être une forme de prosélytisme, qu'elle le veuille ou non. Il s'agit aussi d'une attitude qui n'émane pas d'une réelle connaissance de l'islam et de la culture musulmane, fait fi, en plus, du combat des femmes pour s'émanciper du voile. Je lui rappelle les luttes des musulmanes dont celle de Houda Charaoui qui, en 1919, a « commis » ce geste symbolique de jeter son foulard dans la mer. Je lui rappelle le malheur des Saoudiennes et des Iraniennes obligées de se voiler. Je lui dis, tout simplement, qu'elle va à contre-courant de notre histoire et empêche notre volonté de réformer l'islam.
- Vous vous présentez toujours en tant qu'Arabe et musulmane, pourquoi cette insistance ? C'est un besoin de dire qu'on peut être Arabe, musulmane et laïque, par exemple ?
- J'aurais voulu ne pas me définir du tout. Un romancier est un être libre par définition. Mais n'oubliez pas que je suis dans une société qui oblige l'étranger à se définir. Je suis dans un contexte prompt à vous mettre dans une case. Alors, je me définis non pas pour rentrer définitivement dans un carcan, mais pour dire aussi ma possibilité de me redéfinir à partir de ce que je suis. Vous voulez que je sois Arabe et musulmane ? D'accord. Mais je suis aussi laïque, aussi moderne, aussi universelle que vous tout en étant d'origine arabo-musulmane. C'est à la fois une revendication de mes racines et une ouverture sur le monde, les deux vont ensemble.
- Fatma Mernissi(2) disait « Seules les musulmanes persécutées intéressent l'Occident », d'après vous c'est vrai ?
- Je connaissais très bien Fatima Mernissi et je rends hommage à sa personnalité et à son œuvre. Mais sur ce point, je crois qu'elle est restée sur le postulat selon lequel l'Occident n'aime les femmes arabes que parce qu'elles sont battues et humiliées. Je pense qu'il faut nuancer le propos. Il n'y a plus aujourd'hui « une » femme musulmane et, parmi les musulmanes, il y a celles qui créent, qui écrivent, qui gouvernent et même qui se font kamikazes !
- Sont-elles reconnues par l'Occident en tant que telles ? La perception de la femme arabe musulmane a-t-elle changé en fonction de ces femmes-là ?
- Certes, il y a un fonds de commerce persistant qui consiste à vendre du « malheur d'être musulman » chez les éditeurs, les orientalisants et certains médias. Vendre de la musulmane qui pleure, ça rapporte. Nous arrosons de nos larmes le feu du temple occidental. Mais généraliser cela à tous les Occidentaux serait une erreur. Je crois qu'il faut sortir de ce schéma qui nous ramène toujours dans la position de la victime et dans la théorie du complot. Et c'est à nous-mêmes de redéfinir notre image. Nous en sommes capables.
- Comment avez-vous vécu les attentats du 13 novembre, vous êtes-vous sentie responsable
- Depuis quelques années, chaque fois qu'il y a un attentat en Europe, notre première réaction en tant que musulmans est de dire : pourvu que le responsable ne soit pas l'un des nôtres. Quelque part, en tant que musulman, on se sent responsable. Je sais que je n'y suis pour rien, bien sûr. S'il y a un esprit pacifiste, laïque, moderniste, c'est bien le mien. Et pourtant, je marchais dans la rue au lendemain des attentats en évitant le regard des Français de souche. L'amalgame est là et c'est normal qu'il soit là. Nous ne pouvons pas continuer de dire ce n'est pas nous, ce n'est pas l'islam, personne ne nous croit. C'est comme si on disait que l'inquisition ou les croisades n'avaient rien à voir avec le Christianisme. Encore une fois, cette façon de botter en touche est irresponsable. Moi je dis aux musulmans de France, posez-vous la question : et si nos comportements, nos jérémiades, notre manque d'intérêt et de curiosité pour l'histoire de France, notre façon sexiste d'éduquer nos enfants n'étaient pas pour quelque chose dans la naissance de cette frange de jeunes haineux de la France ? Au lieu de quoi, nous répétons sans cesse que l'islamisme est inexistant.
- Non, les islamistes, c'est nous aussi. Parce que nous avons laissé faire, parce que nous avons laissé la République négocier avec les imams, non avec les laïques. Il ne faut plus le cacher, la France a un problème avec ses musulmans et avec la pratique des musulmans, personne ne le dit et seul le Front national en sortira gagnant. De mon point de vue, être intégré, c'est respecter le modèle d'une société, respecter son histoire passée et fonder avec elle son histoire à venir. Vous savez, les juifs ne sont pas moins religieux que nous. Mais ils professent ceci : « La loi du pays est notre loi ». Ils sont religieux et pratiquants, mais on ne le voit pas, parce qu'ils ont une façon de négocier leur présence dans la cité qui reste intelligente et discrète. Ils sortent, ils sont Français comme tout le monde, ils rentrent chez eux, ils redeviennent juifs. Nous, nos jeunes doivent montrer à tout le monde qu'ils sont musulmans. La culture des « Antariat »(3) ! Autrement dit, la démonstration des muscles.
- Avez-vous le mal du pays parfois ?
- Je fais partie des exilés volontaires, comme des milliers d'autres étudiants partis dans les années quatre-vingts pour étudier. Il ne faut pas chercher là l'aura ou la légende d'un exil héroïque, malheureux ou fondateur. Je suis à deux heures d'avion de chez moi. Et l'éloignement dans l'espace est tout à fait soignable. Il me suffit d'agencer ma maison à la tunisienne, et c'est comme si j'étais sous le toit natal ! Le vrai exil, c'est lorsqu'on s'exile du temps des siens. Par exemple, le fait de n'avoir pas été présente suffisamment pendant la Révolution, alors même que se jouait le destin de mon pays était, il me semble, l'épreuve la plus douloureuse de l'absence.


(1) « Je ne suis pas Diam's », Fawzia Zouari, Editions Stock 2015

(2) Fatma Mernissi, sociologue romancière et féministe marocaine, décédée le 30 novembre 2015 (3) « Antariat » en référence à Antar Ibn Chaddad, poète arabe préislamique célèbre par son courage  

lundi 7 décembre 2015

Huit remarques post premier tour des Régionales

1) Le FN poursuit sa progression et s'installe. On mesurera après le 13 la force de son enracinement. Inutile de continuer à diaboliser ses dirigeants ou son " programme " : vote de protestation et vote d'adhésion sont désormais indissociables. Il faudrait plutôt s'interroger sur les raisons de ceux qui votent pour lui (15% des citoyens ayant le droit de vote);
2) Apparemment, on n'en prend pas le chemin : tous les commentaires des politiciens hier soir et ce matin stigmatisent la " mauvaise France " (pompon comme d'habitude à Cambadelis et assimilation répétée des terroristes et des extrémistes);
3) Les électeurs qui votent FN sont majoritairement des actifs (entre 25 et 64 ans), des peu diplômés et des pas riches (chômage, intérim, ou à leur compte) – en somme des membres de la lower middle class (classe moyenne inférieure), ceux sur qui pèsent précarité, taxes, impôts et " insécurité culturelle " (Bouvet). Au point que le pestiféré Guilluy a pu écrire en collaboration avec Serge Guérin dans Le Monde du 6/7 décembre un article " le vote senior ultime rempart à la vague populiste "… Il y a vingt ans on dénonçait le fascisme des retraités de la Côte d'azur...
4) La droite (Les Républicains) ne sait pas sur quel pied danser et croit, pour certains (Sarkozy) qu'il faut droitiser le programme, pour d'autres (Juppé) qu'il faut le recentrer. Ils sont tous aveugles comme des ravis de la crèche au fait que ce ne sont pas les ajustements de programme qui importent mais un changement de la manière de gouverner – fin de la caste, fin des régimes spéciaux et des cumuls, courage des décisions, efficacité de l'action (au lieu de faire des lois et d'empiler les règles). Effectivement, sous l'aspect mode de gouvernement, droite républicaine et socialistes sont strictement identiques : obsession de la communication, de l'image et de la parlote avec l'oeil sur la prochaine échéance électorale.
5) L'anguille Hollande effectue avec astuce la répétition de son scénario de 2017 : s'il arrive à tenir unie la gauche, il gagne le premier tour et vole l'élection au second tour. Car FN et Républicains sont ennemis jurés pour la raison indiquée en 4. Pour Hollande, ces régionales sont déjà gagnées. Il a voulu un FN très haut, il l'a. Il lui faudra garder Taubira, récupérer les écolos (Hulot tu viens?), distribuer des augmentations et des baisses d'impôt (" pacte de sécurité " prévalant sur pacte de stabilité et orthodoxie financière). Il a déjà endossé martialement l'habit militaire (" sur qui on peut taper ? ").
6) Magnifique perspective pour 2017 : un président " de gauche ", avec sa camarilla, à la tête d'une France de droite et d'extrême droite. En général la situation inverse a débouché sur des révolutions ou des coups d'Etat...
7) Heureusement, il y a l'imprévisible qui viendra de l'extérieur : attaques terroristes au couteau, avion qui tombe, ado kamikaze dans une école – ou bien pire : crise majeure au Maghreb avec l'équivalent de la Syrie, cette fois à notre porte.
8) Donc tout va bien dans le meilleur des mondes possible.

mercredi 25 novembre 2015


La nouvelle vie du design

texte d'une intervention au colloque Design africain à Rabat (Maroc) le 20 mars 2015

Le design comme art de rendre beaux les objets quotidiens est, à littéralement parler, un fait du XIXème siècle.
Il apparaît et se développe en raison de la production mécanique en quantités industrielles d'objets de consommation courante, mais aussi en raison des préoccupations nouvelles pour le confort, l'hygiène, l'habitat, et la qualité de la vie en général.
Les sociétés industrielles européenne et américaine conjuguent en effet à cette époque développement industriel, détérioration des modes de vie traditionnels (croissance urbaine, pollution, concentrations ouvrières) et premiers soucis de réforme sociale (dans les doctrines socialistes, dont plusieurs auront des préoccupations en matière de design).
Le design devient alors un objet d'étude en même temps qu'un domaine pratique d'activités. Les premières écoles de design naissent dans les années 1830. On tente de mettre sur pied une science du design. Pour ce faire, on commence par chercher du côté des répertoires de formes disponibles, que ce soit dans le passé européen ou dans les autres cultures, dans le champ des arts décoratifs et de l'ornementation. On étudie ainsi l'artisanat médiéval ou les arts islamiques et commencent les premières recherches sur les arts primitifs. Toute une littérature à finalité pratique est ainsi produite sous le titre de "grammaires de l'ornement".
Dans le même temps, les industriels se préoccupent de donner des formes de qualité aux objets – même si c'est avec des succès inégaux….

Cette situation originelle explique les deux faces du design, qui continuent à être réunies dans beaucoup d'approches aujourd'hui : le design est, d'un côté, affaire d'industrie et de commerce parce que, selon le titre d'un ouvrage bien connu, "la laideur se vend mal", mais, d'un autre côté, le design est aussi une affaire de politique esthétique et d'éthique parce qu'il doit contribuer à "changer la vie", en la rendant plus belle et agréable, en alliant confort et beauté.

Malgré son importance économique et sa présence dans tous les aspects de la vie quotidienne - tous les objets doivent avoir une forme, qu'elle soit bonne ou non, qu'elle soit voulue ou non -, le design est cependant resté coincé dans le cadre rigide et contraignant de la classification des arts en majeurs et mineurs.

Il est difficile d'expliquer ici en peu de mots les raisons de cette distinction présente dans pratiquement toutes les cultures.
Cette distinction tient, pour être bref, à ce que, selon les époques, les hommes valorisent différemment les arts pour des raisons diverses où entrent considérations pratiques (durabilité, utilité), valeur cognitive, valeurs religieuses, nature noble ou servile des activités, métiers et artisanats. N'oublions pas que les peintres pratiquant l'art supérieur de la peinture ont mis longtemps à s'émanciper à la Renaissance du cadre des corporations artisanales. Toujours est-il que dans le contexte culturel européen, la distinction entre arts majeurs et mineurs est restée jusqu'à aujourd'hui forte et contraignante. D'un côté, peinture, musique, sculpture, architecture sont des formes d'art majeures alors que céramique, orfèvrerie, broderie, tissage, etc., sont des arts mineurs ou encore des arts appliqués.
Il faut ajouter au passage deux choses : d'une part, l'organisation du système des arts majeurs connaît souvent en son sein des évolutions fortes. Parfois un art domine, parfois un autre selon les époques. D'autre part, la distinction entre majeur et mineur passe aussi souvent à l'intérieur d'un art majeur, surtout à l'époque contemporaine: on distingue couramment aujourd'hui entre architecture de prestige et architecture populaire ou vernaculaire, entre musique "classique" et musique populaire, entre danse artistique et danse populaire.

Dans ce cadre rigide qui conditionnait beaucoup de choses (les différences de prestige entre établissements scolaires et universitaires d'enseignement de l'art, les grilles professionnelles de qualification et de rémunération, les prix des œuvres, les Académies et les titres de reconnaissance), le design est resté jusqu'à il y a un peu dans le camp du "mineur" avec ce paradoxe qu'il tenait une place immense dans la vie et l'environnement quotidien et que souvent les designers connaissaient une reconnaissance professionnelle et sociale qui n'avait rien à envier à celle des artistes majeurs. Le design conservait toutefois une place seconde, pour ne pas dire subalterne, et ancillaire : une fois que le grand architecte avait fait son œuvre, il restait au designer à meubler et décorer les lieux.

Par rapport à cette situation qui aura duré près de deux siècles (les dix-neuvième et vingtième siècles), les changements récents sont passionnants et considérables.

Ici encore de nombreux facteurs conjuguent leurs effets.

D'abord, la notion d'arts majeurs a été ébranlée puis complètement remise en question à la fois de l'intérieur et extérieur.
De l'intérieur, la spécificité de chaque art (peinture, sculpture, architecture, musique, danse), si essentielle dans la doctrine moderniste formaliste qui voit dans chaque art un champ de recherche ayant ses matériaux propres et ses méthodes particulières, a été battue en brèche par les pratiques multimédias transgressives, à commencer par celle du mouvement Dada à la fin des années 1910, qui a réuni et mélangé peinture, photo, musique, voix, cinéma. Le néo-dadaïsme des années 1950 a amplifié le mouvement. L'art, en devenant "multimédia" perd la pureté de ses catégories.
De l'extérieur, la spécificité de chaque art a aussi été remise en question par le caractère industriel de la production artistique : quand il y a production industrielle des biens culturels, les "grandes œuvres" ont du mal à conserver leur statut d'œuvres d'élite réservées à un tout petit monde de connaisseurs éclairés.
Corrélativement le mineur n'est plus apparu aussi mineur et beaucoup d'artistes sont allés chercher du côté des arts mineurs d'autrefois – du côté de la céramique pour Picasso, Miro, Voulkos - ; de la tapisserie pour Sonia Delaunay, Louise Nevelson, Eva Hesse; de l'orfèvrerie pour Julio Gonzalez, Calder, Niki de Saint-Phalle. Le mouvement s'est récemment amplifié et de nombreux jeunes artistes travaillent le verre, la céramique, le textile.

Un autre facteur puissant d'ouverture du regard a été l'intérêt pour les productions ethniques et pour la diversité culturelle.
Les artistes des arts majeurs sont allés au début du XXème siècle chercher leur inspiration du côté de la sculpture africaine, des arabesques orientales, ou des œuvres primitives, mais cet intérêt a pris un caractère général et les jeunes artistes ne répugnent pas à s’inspirer des productions populaires, qu'elles soient artisanales ou qu'elles relèvent de la culture populaire de masse (bande dessinée, mangas, jeux vidéo, etc.).

En même temps, les progrès technologiques, notamment dans le domaine numérique, permettent de revisiter aujourd'hui les techniques d'hier avec des moyens puissants plus adaptés à la production d'objets contemporains. C'est net dans le cadre des arts du feu, mais aussi pour les teintures, les tissages, le travail du verre et des métaux. Le résultat est souvent une transfiguration-sublimation des arts traditionnels – avec des réussites impressionnantes, mais aussi parfois, pourquoi ne pas le dire, des risques de récupération kitsch dans une production d'"art d'aéroport" pour touristes.

Enfin, dernier facteur opérant en faveur d'un intérêt neuf pour le design, facteur extrinsèque au monde de l'art et qui relève plutôt des conditions culturelles et sociales générales, c'est la demande forte de bien-être, de confort et de plaisir, du même ordre que celle qui avait fait déjà le succès du design au XIXème siècle.
Nos sociétés sont, pour beaucoup d'entre elles, tournées vers le bien-être, l'hédonisme  ; la qualité de l'environnement et du milieu de vie fait partie de de ce bien-être.
S'ajoutent, à la différence du XIXème siècle, des capacités techniques de maîtrise et d'organisation de l'environnement sans commune mesure avec tout ce que nous avons connu.
Du coup le design ne concerne plus seulement les objets, mais l'ensemble des environnements, atmosphères et ambiances de vie. Il en naît un concept élargi du design qui n'est plus seulement design d'objet mais inclut design d'expérience et design d'objets, souvent revitalisé par l'inspiration des arts mineurs .

En d'autres termes, le design non seulement connaît une nouvelle vie avec un dynamisme renouvelé, mais il se pourrait bien qu'il fût devenu du même coup une forme d'art majeur.


Yves Michaud




mardi 24 novembre 2015


Sur le nihilisme contemporain.

On peut  aborder le nihilisme sous trois angles.

Le premier est l'angle historique et culturel. On considère les diverses attitudes et conduites qualifiées de " nihilistes " durant une période qui s'étend sur un peu moins d'un siècle entre 1850 et 1950. Mépris des valeurs établies, apologies de la destruction et de la mort, refus des lois et éloge de l'arbitraire juridique, haine et destruction de " l'ennemi ", guerres, massacres et exterminations : telles sont les manifestations historiques de ce nihilisme qu'on peut indexer sur le titre d'un ouvrage de Peter Gay, L'Âge de la haine. Cette approche correspond à la zone de pertinence du terme " nihilisme " vulgarisé, rappelons-le, par Tourguéniev en 1862 dans Pères et fils et par les catéchismes terroristes des anarchistes russes, puis théorisé dans un ouvrage comme Mein Kampf et mis en œuvre de manière industrielle dans l'âge barbare du XXè siècle inauguré par la première Guerre mondiale.

Le second angle d'approche est métaphysique-généalogique. On étudie les doctrines faisant le diagnostic de ces manifestations historiques, en détaillant leurs thèses et arguments pour en tirer des considérations sur l'origine de ces manifestations, leur signification et leurs perspectives d'évolution - condamnées à s'aggraver ou, au contraire, dépassées par un effet de retournement du nihilisme contre lui-même ou d'un autre nihilisme dépassant le premier. Ici, ce sont Nietzsche, Spengler, Jünger, Rauschning, Strauss, mais aussi les philosophes de l'école de Francfort avec leur idée d'une dialectique de la raison, et évidemment Heidegger qui font l'objet de l'enquête. Dans un livre qui eut peu d'écho, pourtant bien mené et bien documenté, la regrettée Denise Souche-Dagues a donné une description et une généalogie de ces pensées 1. On pourra selon les cas remonter, comme elle le fait, jusqu'à la polémique entre Jacobi et Fichte sur le caractère nihiliste ou non de l'idéalisme radical laissant le sujet seul face à lui-même et sans réalité pour le limiter, voire faire le procès " à la Heidegger " du nihilisme qui caractériserait toute la métaphysique occidentale.

Si ces deux approches sont tout à fait pertinentes par rapport à la période de " l'âge de la haine " (Gay) ou de " l'âge des extrêmes " (Hobsbawm), ce n'est plus aussi évident pour notre temps. Ce que suggérait Denise Souche-Dagues dans sa " conclusion impossible ".

Certes le relativisme des valeurs est à son comble, mais il se présente positivement comme " pluralisme ". Certes la pensée négative est au cœur des entreprises de " déconstruction " de toutes sortes, mais celles-ci ne reconnaissent jamais leur portée sceptique et, au contraire, se posent comme libératrices et démystificatrices. Certes l'instrumentation d'autrui se vend en fantasmes à des millions d'exemplaires (50 nuances de...), mais elle se prétend un jeu et les libertins se revendiquent simplement " libérés ".

Force est de constater que beaucoup de traits de notre temps ne sont pas nihilistes.
La bienveillance est un commandement universel. Les différences font l'objet du plus grand respect. La philosophie du soin et de la sollicitude concurrence et même remplace le cynisme postmoderne. Le nombre des guerres a considérablement diminué et la sauvagerie en est, légalement au moins, bannie. Les programmes d'extermination tombent sous le coup des poursuites pénales internationales. La construction de la paix et la réconciliation font en revanche l'objet, elles, d'actions concertées des Nations-Unies. Il n'est pas jusqu'à la relation à la nature qui ne soit placée sous le signe de la préservation et du soin à travers les catéchismes écologistes.
On peut évidemment toujours prétendre déconstruire ces faux-semblants et débusquer le nihilisme qui leur serait sous-jacent (" de quoi...est-il le nom ? "), il vient un moment où ce type de déconstruction s'avère plus nihiliste que ce qu'il croit déconstruire...
Bref, si nihilisme il y a aujourd'hui, nous ne sommes plus au XIXè siècle et notre nihilisme est, au pire, partiel.

Ce nihilisme partiel porte uniquement sur la relativisation des valeurs et l'affaiblissement des croyances.
L'anarchisme épistémologique postmoderne pose que " tout va " pourvu que ça marche.
L'anarchisme esthétique de même, mais ici " marcher " prend le sens de " marché " tout court. L'anarchisme en matière de valeurs sociales se nomme pluralisme et engendre à répétition des antinomies : entre liberté d'expression et tolérance, entre libéralisme et pluralisme culturel, entre
démocratie et communautarisme.

Il semble donc judicieux d'abandonner les deux premières formes d'approche.
Celle par l'histoire ne rencontre ni les mêmes situations, ni les mêmes caractéristiques.
Celle par la métaphysique et la généalogie tourne immanquablement à l'exercice d'histoire de la philosophie en perdant de vue des situations qui se voient, dans le meilleur des cas, caricaturées en approximations apocalyptiques du passé. L'inscription historique du nihilisme liait étroitement et profondément celui-ci à la violence, à la crise et au renouvellement, fût-ce par une purification infernale. Notre nihilisme, si tant est qu'on puisse encore employer le terme, est paisible, insidieux, endémique et bien supporté – pour tout dire sans perspective de crise ni d'évolution. C'est un état de la volonté ne voulant rien ou ne sachant que vouloir.
D'où le troisième angle d'approche que je propose, celui par la grammaire des énoncés de volonté.

Le nihilisme, c'est la volonté du néant ou du rien. Ce qui peut s'exprimer en plusieurs formulations et le " nihilisme " ainsi exprimé est chaque fois différent.

La première formulation traduit une volonté du rien : " je veux le rien ".
C'est le " nous nions tout " de Bazarov chez Tourguéniev, ou le " viva la muerte " du général Millán-Astray en 1936 à l'université de Salamanque. Vouloir, c'est vouloir le néant, le vide et ce vide résulte de la destruction de ce qui est – les choses, les êtres, les productions de la culture, la vie. Il ne s'agit pas de faire le vide en soi mais hors de soi pour ne laisser subsister que la volonté. " Il faut d'abord déblayer le terrain " dit encore Bazarov.
Une fois exaucé le Viva la muerte, qu'est-ce qui reste ? Selon les cas, un terroriste, une baderne avec le menton relevé, un dictateur sur son cheval, un bodybuilder en pose avantageuse, un personnage raidi identifié à sa volonté sans contenu, un moi vide commencement et fin de tout. Sur ce point Jacobi n'avait pas tort de qualifier l'ultra-idéalisme de nihilisme.
Le corrélat de ce vide et de cette volonté sans contenu, c'est l'hystérie de la croyance : n'importe quoi peut devenir une conviction pour une volonté qui n'a rien d'autre qu'elle-même. Rauschning a bien perçu cette omniprésence de l'hystérie dans le nihilisme du néant et du vide, que ce soit dans sa Révolution du nihilisme ou dans ses Conversations avec Hitler. Ernst Tugendhat a souligné lui aussi dans son étude de Heidegger2 à quel point la " résolution " (Entschlossenheit) du da-sein authentique est vide et susceptible d'être " remplie " par les convictions hystériques les plus folles.
Je ne pense pas que cette formulation du nihilisme soit aujourd'hui la plus pertinente. La volonté n'est pas celle du néant, ce serait plutôt une absence ou une faiblesse de la volonté s'exprimant par un " je ne veux rien " ou " je ne préfère rien ".

Comment comprendre alors la phrase ?

La première interprétation qui vient est celle d'une absence complète de vouloir et de volonté – à la différence de la volonté vide du nihilisme du néant. On aura alors affaire là à une abolition de la volonté résultant d'exercices méthodiques de méditation ou d'illumination : à travers la nuit obscure, l'abandon à Dieu, à un monde ou à une nature qui nous dépasse, le sujet fait l'expérience de la vanité de sa volonté et se déprend aussi de lui-même. On atteint une zone en deçà de la crispation sur le moi, une zone où s'accomplit la reconnaissance de l' "in-importance " du sujet, de sa vanité, et de la vanité de ses vouloirs, comme dans la poésie mystique espagnole de la nada chez Saint Jean de la Croix ou Sainte Thérèse d'Avila, ou dans le nihilisme bouddhiste zen de l'école de Kyoto au XXè siècle chez des philosophes comme Nishida, Nishitani ou Ueda qui associent reconnaissance de l'Être, du Non-être et de l'illusion du Moi.
Je ne pense pas non plus que cette formulation du nihilisme corresponde à notre temps : nous sommes, au contraire, affairés à vouloir dans tous les sens, ceci et cela et encore ceci et encore cela, dans une sorte d'instabilité qui fait penser à la certitude sensible hégélienne dans la Phénoménologie de l'esprit, mais une certitude sensible qui serait maintenant celle d'une volonté sautillante et instable.

Une autre interprétation de l'énoncé " je ne veux rien " sera alors celle non pas d'une absence de volonté mais d'une volonté retenue ou suspendue par le doute : " je ne veux rien " signifiant " je ne peux rien vouloir ", parce que le doute me dissuade de vouloir. La volonté est bloquée par l'impossibilité d'opiner induite par le doute. On aura reconnu la neutralisation de la volonté, qui suit le doute cartésien ou l'épochè phénoménologique . Dans ce cas, ce n'est pas la volonté qui fait défaut : elle est en fait suspendue, neutralisée par l'impossibilité de croire qui elle-même est le résultat d'une opération active de doute : la mise en doute volontaire de la croyance empêche la volonté de s'exercer.
On reconnaîtra aisément que le doute n'est pas aujourd'hui l'exercice le plus pratiqué, ce qui rend cette interprétation, elle aussi, peu pertinente.

Reste une dernière interprétation de " je ne veux rien ", celle du doute constatant l'impossibilité d'opiner, de se prononcer et donc de vouloir " ceci plutôt que cela ". Dans ce cas, le doute est non pas volontaire mais naturellement induit – par la situation et le tempérament. Il s'agit du doute sceptique résultant des contradictions de l'expérience, de celles des opinions et de celles des principes. Les tropes sceptiques pyrrhoniens répertorient ces voies du doute. Ils ont leur équivalent aujourd'hui dans les différentes raisons invoquées en faveur du relativisme, avec la seule différence qu'aucun pyrrhonien contemporain n'en a encore fait la liste systématique. Dans cet état d'incertitude, le " je ne veux rien " devient un " je ne veux ni ceci ni cela ", je ne préfère rien " : ouden mallon comme disaient les sceptiques grecs. L'impossibilité de vouloir a quelque chose de naturel et de passif et pas même une croyance hystérique ne peut remplir l'absence : la volonté est si faible qu'elle ne peut opérer. Il ne reste à l'individu d'autre solution que d' "être agi " ou d' "être voulu ".

C'est cette ultime sorte de débilité, de faiblesse de la volonté qui correspond à mon sens le mieux au nihilisme de notre temps, c'est-à-dire à l'impact du relativisme sur le vouloir. La volonté n'est ni vide ni susceptible de suivre une conviction hystérique . Son état n'est pas non plus le fait d'un doute lui-même volontaire : c'est une volonté " debole ", faible, fragile, sans préférence, presque indifférente – à condition de ne pas confondre cette indifférence avec une absence de trouble ou une sérénité comme l'ataraxie recherchée par les Pyrrhoniens.
Cet ouden mallon sceptique (pas plus ceci que cela) rend possible la détermination extérieure de l'individu : ce qui vient à bout de l'indifférence, c'est quelque chose qui accroche la volonté, qui la fasse vouloir.
Qu'est-ce qui peut donc " faire vouloir " cette volonté faible du nihilisme indifférentiste contemporain ?

La vie consiste en actions et activités qui sont faites " à-dessein-de ". Nous nous trouvons chaque fois devant un champ de possibilités qui s’expriment par des " je peux " et des " il tient à moi de... " (je peux faire ou ne pas faire telle chose). Les modalités de cette détermination de moi ont été analysées par Austin dans un article difficile à propos de " e peux si je veux "3
Pour que je veuille, il faut que je puisse savoir ce que je veux, et donc délibérer entre des tendances en me rapportant non seulement à des actions, des intentions, des croyances mais aussi à de grands choix d’action propres à la vision de soi volontaire. Quand nous avons ainsi affaire pratiquement à nous-mêmes, nous avons affaire à nos manières de délibérer. Affaire d'autodétermination – mais celle-ci est précisément impossible. Et donc la plupart du temps, comme le dit Heidegger, le « qui » de la délibération est un « on » dans l’inauthenticité de l’existence quotidienne et grégaire. Je me laisse déterminer, je suis les choix collectifs. Le nihilisme contemporain est conformiste. Sa manifestation éminente est la correction – politique, morale, sociale.
L'autre détermination sera non pas par le conformisme de groupe ou de tribu mais une détermination intérieure non volontaire, celle par le plaisir.
Le plaisir accroche et meut. Celui qui ne peut vouloir est soulagé de sa passivité et enfoui en elle par le plaisir. Sur ce point c'est une analyse des addictions contemporaines (drogues, jeux, sexe, risque, etc.), de leurs manifestations, de leur étendue, de leur technologie d'usage et de gestion qui serait à entamer ici. Le nihilisme contemporain est addictif.

Ces quelques remarques dessinent donc un portrait du nihilisme contemporain différent de celui du nihilisme " classique ".
Notre nihilisme est celui d'une défaillance de la volonté. Il n'est pas destructif mais conformiste et jouisseur ; il n'est pas violent mais paisible ; il n'est pas négateur mais égoïste ; il n'est pas héroïque mais gris ; il n'est pas libre mais agi. Si une description ancienne correspondait à cette figure (Gestalt), ce serait celle du " dernier homme " dans le prologue du Zarahoustra. A cette différence qu'il y a de bonnes chances que le surhomme, déjà présent, lui ressemble.

Yves Michaud




1 Souche-Dagues, D., Nihilismes, Paris, PUF, 1996, coll. Philosophie d'aujourd'hui, 264 pages
2 Tugendhat, E., Selbstbewusstsein und Selbstbestimmung, 1979, trad. franç., Conscience de soi et autodétermination, Paris, Armand Colin, 1997.
3 Austin, J.L., " ifs and cans " in Philosophical Papers, trad. franç., " " Pouvoir "et " si " " in Ecrits philosophiques, Paris Seuil, 1994.

lundi 23 novembre 2015

La peur de la liberté


Je propose à la réflexion le compte-rendu fidèle d'un échange que j'eus avec un chauffeur de taxi le 11 décembre 2014 à Paris.
Ce dialogue avec un croyant fondamentaliste en dit, il me semble, long sur les raisons d'adopter un fidéisme et un ritualisme obscurantistes stricts – il s'agit de cadrer sa vie, de fuir la liberté et de trouver la parfaite sécurité dans la croyance.

"Je prends tout en haut du 19ème arrondissement un taxi pour ramener chez moi un tableau de Thierry Diers. Le chauffeur, barbu mais en pantalon et pull over, écoute une radio où des gens parlent. Il coupe la radio et me dit qu'il ne comprend pas comment des tableaux qui ne ressemblent à rien peuvent valoir si cher (très cher pour lui c'est 300.000 euros) et qu'il n'en voudrait que pour les vendre - je ne lui ai pas montré le tableau.
Je lui dis que ça dépend du goût. Il me dit qu'il n'accepte que ce qui vient de la nature et de Dieu. Je comprends que j'ai affaire à un musulman. Je lui dis qu'il y a eu des époques où les gens avaient la folie des tulipes et payaient pour elles des prix fous. Il me dit - oui mais ce sont des fleurs de Dieu. J'aurais du lui rétorquer que les peintres aussi sont des créatures de Dieu et donc leurs œuvres aussi, mais je n'ai pas eu la présence d'esprit
Je reprends en lui disant que le goût se forme avec l'expérience. Je cherche un exemple et évite d'abord celui de la musique car je me doute que ça ne va pas passer. Je lui parle des parfums et des capacités à identifier les odeurs, qui s'éduquent. Il en convient. Je me risque alors à la musique et lui explique qu'on n'a pas les mêmes goût quand on commence à en écouter et quand on a l'oreille exercée. Il comprend ce que je veux dire mais visiblement ne veut pas s'engager sur ce terrain.
Je lui demande s'il aime la musique. Il me répond - oui mais j'évite d'en écouter. C'est comme la drogue, dit-il, ça vous met en transe et rend addict. C'est comme les jeux aussi - et alors on en oublie ses prières.
Comme la discussion marche bien, je lui demande ce que la religion lui apporte en lui disant que pour ma part je ne suis pas croyant.
Il devient intarissable.

La religion, la vraie, lui apporte un bonheur complet de l'âme et l'accompagne dans tous les moments de sa vie. Il y a des prières pour tous les moments, au lever pour remercier Dieu de sortir de la petite mort du sommeil, avant de manger, avant d'aller aux toilettes et quand on en sort. Toute sa vie est baignée en Dieu.
Et puis il se lance sur la charia, la seule loi qui vaille parce que c'est la loi de Dieu, une loi qui dit tout sur toutes les situations: comment se conduire avec ses amis, sa femme, ses enfants, ses voisins, ses ennemis. La charia est la seule loi et les lois humaines inspirées par Satan, que les hommes changent tout le temps comme ça leur convient sont impies. Elles devront disparaître.
Je comprends petit à petit qu'il trouve dans la religion un cadre absolu et indiscutable pour toutes ses activités et toute sa vie. Il dit même à un moment que la religion encadre et protège de toutes les passions.
Je lui dis que le yoga aussi. il me dit que le yoga et le bouddhisme ne sont pas de la religion - c'est de la philosophie ou de la sagesse.
Je lui dis que de toute manière je ne crois pas parce que je ne crois pas en la révélation. Il me dit que je n'ai pas lu le bon livre, le seul, le Coran apporté par Mahomet.
Nous arrivons à destination. Il a parlé raisonnablement, calmement et courtoisement tout au long. Il est plutôt sympathique.
J'ai l'impression d'avoir parlé avec un mur et je m'en veux de ne pas lui avoir demandé comment il traite les infidèles. Nous sommes dans deux mondes totalement étanches l'un à l'autre. Cette conversation a duré entre Belleville et Saint Germain des prés. Je suis perplexe."

vendredi 20 novembre 2015

Arts mineurs et artisanat d'art aujourd'hui - une interview




Quelle place donne-t-on aux savoir-faire et à la matière dans l’enseignement supérieur spécialisé ?

A ma connaissance, ces choix d’apprentissages techniques sont tombés en désuétude aux Beaux Arts. Les écoles d'arts appliqués et arts décoratifs offrent davantage la possibilité d’acquérir ces savoir-faire. Pour moi, quand je dirigeais l'école des beaux Arts (mais c'était il y a longtemps) l’étudiant idéal était celui qui avait d’abord suivi un cursus en arts appliqués. Plus tôt encore, lorsque j’enseignais aux Beaux Arts de Marseille, il y avait des cours de céramique et de textile. Mais ils étaient relativement méprisés. Heureusement aujourd’hui, la distinction entre arts majeurs et mineurs est remise en cause. Il faut valoriser l’apprentissage de fond des matières et matériaux, avec une ouverture sur l’innovation. J’ai écrit une préface de catalogue pour la galerie Maria Lund sur l’œuvre de l’artiste danoise Pipaluk Lake. Elle a une formation très solide en verre et textile, et se sert de ces techniques pour innover, ce qui donne naissance à des sculptures remarquables. Clemence van Lunen fait des choses remarquables. Il y a toujours des choses passionnantes à découvrir dans des galeries comme Maria Lund rue de Turenne ou Lefebvre et fils rue du Bac.


Vous aussi avez innové lorsque vous dirigiez les Beaux Arts de Paris, notamment en favorisant le croisement des disciplines. Qu’apportent ces interactions ?

Ce qui est passionnant, c’est ce qui se produit aux interfaces, ce qui décloisonne et renouvelle. Les barrières entre les disciplines n’ont plus grand sens. On gagne à associer les gens. Par exemple sur le verre, les scientifiques peuvent apporter beaucoup aux artisans d’art. A Lyon, il y a depuis peu un master de "design thinking" qui associe l'Ecole centrale, l'Ecole de management et l’école des Beaux Arts.


Qu’en est-il de l’interaction entre les univers de l’art et du luxe ? Dans Le nouveau luxe, vous évoquez un exemple d’artisanat d’art - la salière de Benvenuto Cellini datant du XVIe siècle - pour illustrer cet " entrelacement "…

L’artisanat d’art est toujours proche du luxe. En premier lieu, historiquement : au XIXe siècle, on approfondit et raffine des savoir-faire traditionnels dans l’objectif de produire plus tout en gardant la signature du fait main, comme l’illustrent l’impression sur étoffe, la verrerie Daum, la sellerie Hermès… Le lien relève en second lieu de l’imaginaire. Il est généré par le luxe lui-même qui prétend entretenir la flamme des métiers d’art. A l’inauguration de la boutique Hermès rue de Sèvres, c’était flagrant ; des artisans d’art travaillaient sur place, comme pour le prouver. Enfin, l’assimilation vient du fait que, dans les deux univers, les objets sont précieux et rares. C’est le cas de la salière de Benvenuto Cellini. Quant au lien entre l’art et l’artisanat d’art, il s’explique facilement : il s’agit de la virtuosité. Et celui entre l’art et le luxe également : les deux coûtent cher !


Selon vos écrits, art et luxe seraient désormais diffus : vous parlez pour le premier " d’éther esthétique " et pour le second de " luxe d’expérience ". Quelle approche a la société de l’objet d’art, matériel et concret ?

L’objet d’art est conservable, il peut être légué et transmis. Il a donc de l’avenir, en dépit du fait que les gens consomment de plus en plus d’expériences, d’atmosphères. Qui plus est, ces atmosphères sont souvent produites par des objets. Il ne faut pas, en revanche, que l’objet soit trop fragile. Il doit être solide. Une très grande partie du savoir-faire des artisans d’art consiste en leur virtuosité, mais la durabilité de l’objet a son importance aussi. Les deux s’avèrent d’ailleurs souvent contradictoires, puisque c’est aussi la fragilité qui fait l’extrême valeur. Pour le luxe, c’est le cas également : on demande à l’objet de luxe d’être thésaurisable et fragile à la fois pour montrer à quel point il est luxueux. Mais sur le marché de l’art, ce qui continue de valoir cher, c’est ce qui se garde.


Outre cette recherche d’expériences, vous constatez une tendance à " l’esthétisation du quotidien ". Ces évolutions semblent jouer en la faveur de l’objet d’art…

Les choses s’esthétisent partout. Le raffinement continue à s’étendre. En cela, notre société se " japonise " : dans la cérémonie du thé, même les tissus servant à emballer les bols sont des œuvres d’art. Tout y est soigné. C’est un exemple d’esthétisation diffuse, mais néanmoins liée à des objets.


Les quêtes de " différenciation " et " d’authenticité " qui animent selon vous les consommateurs de luxe sont-elles transposables aux amateurs d’artisanat d’art ?

La différenciation fonctionne pour le haut de gamme de manière générale. Et le haut de gamme commence tôt : dès que c’est bien fait, dès que l’on parle d’objet unique, on est dans le haut de gamme. C’est la même quête de différenciation que pour le luxe. Pour ce qui est de l’authenticité, je ne pense pas. Ce côté " retour aux choses simples " me semble très frelaté. C’est une authenticité artificielle, une folklorisation liée au tourisme.


A l’heure où l’art ne cherche plus forcément à atteindre le beau, quelle place reste-t-il à la beauté et comment se positionne l’artisanat d’art dans les nouveaux " critères esthétiques " ?

Il n’y a plus de critères esthétiques universels. Autrefois, la classe dominante faisait le goût. Aujourd’hui, tout le monde a voix au chapitre ; il suffit d’avoir un compte Facebook. Les critères esthétiques se sont donc émiettés mais ils existent toujours, tout comme la beauté, sous une forme diffuse : c’est une " beauté agréable ". A chaque domaine ses critères. Les gens qui s’intéressent à la céramique font par exemple des différences très marquées entre la belle et la mauvaise céramique. Mais ces critères ne coïncident pas toujours avec le marché. Il y a aussi des questions de réappropriation historique. La plupart du temps, la poterie de Vallauris dans les années 1950-1960 était atroce, mais si on l’analyse aujourd’hui selon les critères esthétiques du kitsch, on est amené à la reconsidérer.

De même que notre rapport à la beauté, notre façon d’appréhender le temps a changé. Le slow s’impose de plus en plus en réaction contre nos modes de vie accélérés. Comment analysez-vous à cet égard la relation qu’entretiennent les artisans d’art au temps ?

Cette demande de ralentissement vient du déluge d’informations et de l’industrialisation. Mais la lenteur est-elle valorisable en elle-même dans la production des objets ? Je défends le soin plus que la lenteur, je revendique un monde de la belle ouvrage. Parfois le bien-fait va de pair avec la lenteur, parfois non. Tout le monde n’est pas obligé de passer 12 heures à préparer un lièvre à la royale pour bien cuisiner.


Abordons le temps sous un autre angle, celui de l’époque, avec laquelle il est important, pour presque toutes les professions, d’être en phase. Dans les métiers d’art faisant appel à des savoir-faire le plus souvent séculaires, comment envisagez-vous la place de l’innovation et des nouvelles technologies ?

Qui dit tradition séculaire dit répétition et maîtrise du geste. C’est une qualité des métiers d’art mais cela revient aussi à se mettre des œillères, puisque l’on agit en suivant le principe " c’est comme ça qu’on fait depuis toujours ". Cela devient intéressant lorsque l’on est amené à déroger à la règle à cause d’un accident, d’un hasard, d’une rencontre, d’une demande inattendue... C’est l’occasion qui fait le larron. Certaines nouvelles technologies peuvent nuire à cela. L’imprimante 3D, par exemple, me plaît et me décourage à la fois, car elle incarne un fantasme humain très répandu mais dont le bienfait reste à interroger : l’homme a l’idée, et l’idée se réalise toute seule. Nous ne mesurons sans doute pas encore toutes les contraintes que cela exercera sur l’objet. Dans tous les cas, à mon sens, l’usage de l’imprimante 3D nous fait sortir de l’artisanat d’art, car il n’y a plus de place pour l’imprévu. Or c’est précisément ce qui rend la création intéressante : on y remédie par l’art, par l’utilisation d’encore plus de savoir-faire pour se sortir d’affaire. J’ai beaucoup travaillé avec des Compagnons du Devoir. Leur virtuosité, leur humilité vis-à-vis de la matière et la créativité qu’ils déploient face à l’inattendu sont admirables.

Est-ce cette même capacité technique et artistique à composer avec l’imprévu qui fait la valeur de l’objet d’art ?

De mon point de vue d’esthète, la première chose qui génère la valeur, c’est en effet la créativité artistique, estimée au regard de son contexte. Vient ensuite la qualité du matériau : une porcelaine très fine, un glaçage particulièrement réussi, etc. Le temps n’est qu’un paramètre dérivé de cela. La rareté peut éventuellement jouer, mais elle est relative : on estime rare ce que l’on voit peu autour de soi. Et ce qui m’importe beaucoup aussi, c’est le caractère original : lorsque j’achète du mobilier, les rééditions ne m’intéressent pas.

Et pour les objets d’art dont la matière première n’a aucune préciosité ?

Dans le cas des matériaux pauvres, c’est l’inventivité qui compte, mais il ne faut pas pour autant laisser de côté la virtuosité. Faire une table avec un pneu n’a aucun intérêt, excepté dans les situations d’extrême pauvreté. Je suis très admiratif de ceux qui savent faire de pauvreté vertu, comme c’est le cas dans l’artisanat d’art africain, essentiellement fondé sur la récupération. En revanche, ce mobilier est souvent inconfortable… Or les critères se mélangent : un meuble ne doit pas être exclusivement artistique mais aussi fonctionnel. Philippe Starck ne créé par ses objets pour qu’on les utilise, il les créé pour faire parler. Son presse-agrumes ne sert pas à faire du jus d’orange, mais à faire l’objet de conversations.

De manière plus générale et pour conclure, quelle est selon vous la place de l’artisan d’art dans la société contemporaine ?

Les valeurs que portent les artisans d’art, comme la beauté ou la lenteur, correspondent aux besoins de notre société. Et ils sont à l’origine de choses merveilleuses. Mais le problème vient de notre façon d’évaluer nos dépenses. Au Japon, il n’y a jamais eu de différence entre arts mineurs et majeurs. Un Japonais n’aura donc aucun problème à dépenser autant d’argent dans un kimono que dans un tableau, et les artisans d’art au Japon vivent très bien. Mais en Orient comme en Occident, il me semble que l’avenir des métiers d’art réside dans le très haut de gamme.


Yves Michaud, Propos recueillis par Anastasia Altmayer pour la revue Ateliers d'art, septembre-octobre 2015, pp. 19-21.