samedi 28 avril 2018

Sur la conflictualité violente dans la société française aujourd'hui: y en a-t-il plus ou moins?


Texte publié en partie dans Marianne du 22 avril 2018

1) Si on regarde avec beaucoup de recul, il n’y a pas d’augmentation de la violence réelle, celle qui fait des blessés et des morts, à l’exception bien sûr des massacres terroristes qui relèvent en partie de la guerre. Il y a certes un plus grand usage de la violence, mais d’une violence que je dirai « apprivoisée », symbolique et surtout médiatisée.
Avec en outre une curieuse asymétrie entre groupes violents et forces de l’ordre.
Les forces de l’ordre sont mieux protégées (on parle couramment de « ninjas ») et équipées qu’auparavant. Ce ne sont plus les gardes mobiles avec juste casques et mousquetons des années 1950 et 1960. Souvenons-nous des 9 morts du métro Charonne en 1961. L’absence presque totale de morts en 1968 fut un miracle.
Du côté des manifestants, pareil : les équipements, les communications, les armes se sont perfectionnés (masques à gaz, fusées, cocktail molotov, téléphones). Surtout ils sont en position de force vis-à-vis des forces de l’ordre puisqu’ils ne sont pas tenus par des consignes d’engagement et de proportionnalité d’usage de la force. Ils peuvent faire (et font) n’importe quoi, quitte à dire qu’ils ne voulaient pas le faire quand ça tourne mal. Imaginons que les zadistes qui tirent des fusées anti-grêle contre un hélicoptère de la gendarmerie l’aient abattu, ils auraient dit qu’ils ne le voulaient pas et trouveraient des avocats pour leur éviter l’accusation d’assassinat.
En revanche les deux parties sont soumises aux impératifs de la communication, qui ont changé la sensibilité (et la sensiblerie) de tout le monde. Il ne faut surtout pas de bavures, pas de blessés graves et pas de morts. C’est le syndrome Malik Oussekine de 1986 qui paralyse en grande partie la répression. Est-il raisonnable qu’il faille engager 2500 policiers pour expulser 250 zadistes qui ont perdu tous leurs recours judiciaires? De même pour évacuer le centre universitaire de Tolbiac ou le campus de l’université Paul Valéry à Montpellier?
Il y a donc des affrontements mais surtout du côté des forces de l’ordre, il faut en quelque sorte une violence sans dégâts.


2) En revanche, deuxième partie du diagnostic, cette violence apprivoisée, symbolique, ritualisée et médiatisée est bien le symptôme d’une désocialisation de la communauté politique ou de ce que Thérèse Delpech nommait « ensauvagement ».
Comme les sociétés européennes sont traversées de conflits qui ne se recoupent pas clairement entre catégories multiples et diverses, les différends potentiellement violents sont nombreux.
Dans les années 1960 et 1970, sans remonter plus haut, le combat front contre front entre le prolétariat et les exploiteurs capitalistes devait se trancher par la violence de la révolution – ou la victoire de la répression. Il s’agissait déjà probablement d’une illusion mais elle marchait. L’appel aux armes et à la violence était courant – on citait Engels, Sorel, Lénine, Fanon, Mao. A force d’ailleurs de mener ces discours sur « la guerre civile qui vient » et faute justement de la voir venir pour de bon, certains groupuscules basculèrent dans le terrorisme pour pousser à la roue – RAF en Allemagne, Armée révolutionnaire au Japon, Brigate Rosse en Italie, Action directe en France. Il en reste aujourd’hui en France un petit quelque chose dans les élucubrations du groupe de Tarnac et de « la révolution qui vient » - mais sous forme caricaturale bobo-bourgeoise.
Depuis une vingtaine d’années, les différends à l’intérieur des démocraties se sont multipliés. Pour ne pas faire peur, on appelle ça des « fractures sociales ».
La première permit à Chirac de gagner l’élection de 1995 et même celle de 2002, mais il y en a en réalité bien plus.
Il y a la fracture entre riches et pauvres qui se complique d’une fracture entre hyper-riches et hyper-pauvres. Il y a une fracture entre groupes ayant une position assurée (même pauvre) comme fonctionnaires et retraités et ceux qui sont précaires - salariés, intérimaires, temps partiels, chômeurs -. Il y a la fracture générationnelle entre jeunes, vieux et même hyper-vieux (voyez la crise des EPHAD). Il y a la fracture entre gens éduqués et qualifiés et gens non éduqués et sans qualification. Il y a la fracture entre ceux qui sont exposés au quotidien à l’insécurité (profs, policiers, soignants, banlieusards, travailleurs de nuit, gardiens de prison) et ceux qui sont à l’abri. Et enfin une fracture qu’on n’a pas voulu voir venir, celle entre croyants tolérants ou indifférents et un très grand nombre de musulmans, surtout jeunes, opposés à quasiment toutes les valeurs de la République.
La conséquence est que, malgré les tentatives de récupération politique par les populismes de droite (FN) comme de gauche (Insoumis), il y a de plus en plus de clientèles séparées, qui s’ignorent et mènent de leur côté et sous leurs propres formes leurs protestations égoïstes, depuis les émeutes des Bonnets rouges ou des agriculteurs, les occupations des étudiants, les ZAD anarcho-punks, jusqu’aux prières de rue et aux polices des mœurs faisant respecter la charia dans certaines banlieues. Les affrontements directs entre groupes sont encore limités mais il suffirait d’encore deux ou trois attentats salafistes meurtriers pour que ça change.
Un tel climat d’hostilité catégorielle ou communautaire peut déboucher sur un fort degré de conflictualité. L’État s’efforce de gérer les violences qui en résultent mais il est perçu tantôt comme un arbitre protecteur apprécié (après les attentats, on embrasse les policiers) tantôt comme un ennemi répressif par zadistes, bonnets rouges, agriculteurs, personnel pénitentiaire, étudiants, etc ("tout le monde déteste la police!").
Deux choses sont particulièrement inquiétantes.
D’une part, la perte de croyance dans des principes communs garantissant la communauté contre des différends meurtriers.
D’autre part la paralysie de l’action répressive de l’État à cause de la sensiblerie exacerbée par des médias de plus en plus aisément manipulables et par le carcan d’un État de droit hypertrophié. Des manifestants peuvent gravement brûler des policiers sans grands risques quand jouent l’omertà et l’individualisation stricte de la responsabilité, comme on l’a vu à Grigny ou au bord du canal Saint Martin.

3) Des philosophes comme Jürgen Habermas ou Claude Lefort, voulant penser une démocratie au-delà de la lutte des classes, ont essayé de la faire reposer sur un consensus établi à travers l’interaction communicationnelle ou la résolution des différends par des dialogues raisonnables. Une version hypocrite de ce consensualisme post-conflit a été donnée plus récemment par Chantal Mouffe, admiratrice de Podemos en Espagne et de la France insoumise de Mélenchon, quand elle parle d’agonistique, dont on ne sait justement pas s’il s’agit au juste de dialogue ou d’affrontement.
En fait quand la communauté démocratique ne repose plus sur un consensus culturel fort et ancien (comme en Grande-Bretagne) ou des principes républicains comme en France, des conflits de plus en plus forts et à terme violents deviennent possibles avec une guerre civile potentielle.
C’est très net aujourd’hui en Europe quand on considère de récentes dérives électorales.
Des partis vainqueurs dans des élections proportionnelles pondérées (avec une prime de sièges au vainqueur) mais sans majorité absolue en voix entreprennent au nom de leur succès électoral des changements « révolutionnaires » et mènent le pays au bord de la violence. C’est ce qui s’est passé en Catalogne avec la coalition des partis indépendantistes, ce qui risque de se passer en Italie après la victoire conjointe du mouvement 5 étoiles et de la Ligue du Nord. Le verdict du suffrage universel ne peut fonctionner que dans des communautés à fort consensus.

4) Si on s’en tient maintenant au cas français, il faut bien admettre qu’il y a aujourd’hui une crise de la citoyenneté.
On l’impute aux ravages du communautarisme qui conduirait chaque groupe à faire valoir son identité propre au détriment de l’identité commune. Il vaudrait mieux parler d’une « dé-communautisation » du pays. Les fractures sociales que j’ai énumérées conduisent à des replis communautaires inégalement forts et inégalement graves. On a vu monter puis baisser le péril d’un communautarisme d’identité nationale intégriste prôné par le Front nationale. On voit un populisme de gauche agiter des menaces violentes contre les riches, la classe médiatique ou gouvernementale. Le risque le plus grave vient certainement de la sécession d’une grande partie de la communauté française d’origine immigrée, notamment celle de religion musulmane qui, au mieux, entend faire passer ses exigences religieuses avant les principes républicains et, au pire, ne reconnaît en rien ces principes jugés impies.
Toutes les tentatives pour produire à nouveau ou reconstituer de la communauté sur la base d’un consensus identitaire de nature religieuse (la France chrétienne) ou historique (la France de la Gaule, des rois et de la Révolution) me semblent vouées à l’échec compte tenu de la nature inévitablement multiculturelle du pays.
C’est pourquoi il me semble que la seule solution viable consisterait dans une refondation de la communauté autour des seuls principes républicains – liberté, égalité, solidarité et séparation de la politique et des croyances religieuses quelles qu’elles soient – enseignés dès l’école primaire et tout au long de la scolarité, avec au bout du parcours, au moment de l’adolescence (16 ans) un court service civique s’achevant sur une prestation de serment civique à la République et à ses principes ouvrant les droits à la citoyenneté, à la majorité, à la responsabilité juridique (fin de la minorité), mais exposant aussi désormais le citoyen à la perte pour partie ou pour tout des avantages civiques, la sanction pouvant aller dans les cas les plus graves (par exemple le départ pour le djihad ou la perpétration d’actes terroristes) jusqu’au retrait de la citoyenneté et passage au statut d’apatride, qui est un statut juridiquement défini, relativement protecteur mais privant des avantages réels et nombreux de la citoyenneté. Il me semble que c’est la seule manière sensée et humaine de prévenir la montée de la violence dans des pays inévitablement pluriculturels qui ne peuvent avoir de cohérence que dans la reconnaissance absolue de quelques principes républicains aisément explicables et pas si difficiles à enseigner.


Révolutions du luxe, révolutions de la consommation


Texte publié en espagnol dans le supplément hebdomadaire du journal El Pais le samedi 28 avril 2018


Les deux sortes de luxe

De tous temps il y a eu deux sortes de luxe.
L'une réside dans l'excès, la dépense, la somptuosité des fêtes, célébrations, banquets, festins, bals, feux d'artifice.
L'autre réside dans la possession d'objets rares qui rendent la vie agréable.
D'un côté la consommation pour la jouissance de l'instant, de l'autre la thésaurisation d'objets. Dans tous les cas, il s'agit d'épater et de faire envie – il s'agit d'ostentation. D'un côté, pouvoir dépenser sans compter ; d'un autre, exhiber des objets de prestige
Les fêtes des cours impériales ou royales, celles des grands parvenus romains ou des sultans correspondent à la première sorte de luxe et elles suscitent toujours à la fois admiration et scandale. La possession de tapis, étoffes, bijoux, orfèvreries, parfums correspond à la seconde sorte. Elle suscite admiration et envie.
C'est évidemment le degré de richesse d'une société qui détermine l'équilibre entre les deux sortes de luxe. Cette richesse dépend à son tour de nombreux facteurs : les capacités de production aussi bien en termes de savoir-faire que de matériaux (tapis, orfèvrerie, etc.), les capacités d'approvisionnement (couleurs, pierres et métaux précieux, épices, parfums, produits déjà transformés, etc.), les modes de consommation autorisés par les mœurs et la religion (lois somptuaires contre le luxe, compétitions dans l'ostentation, mode, ascétisme, hypocrisie). C'est ainsi qu'en France au XVIIè siècle, la fondation des manufactures royales de tapisserie et de porcelaine fut dictée par le besoin de disposer d'industries de luxe nationales dans des domaines jusque là laissés aux pays étrangers, avec les sorties de monnaie corrélatives.

Sur le fond de ces traits généraux, le luxe a connu trois révolutions qui correspondent à trois révolutions massives dans la consommation.

La révolution du confort

D'abord à la fin du XVIIIè siècle et au XIXème siècle, en Europe d'abord puis aux États-Unis, grâce au développement économique mais plus encore aux progrès industriels et techniques, on voit se développer le luxe de confort.
Il s'agit d'une première « démocratisation » du luxe qui porte sur les environnements de la vie, les arts décoratifs, les équipements domestiques, les moyens de transport. La salle de bain et tout ce qui concerne l'hygiène corporelle et la beauté, l'éclairage et le chauffage domestiques bientôt suivis par le conditionnement de l'air, l'ameublement, la décoration intérieure (avec notamment la diffusion du papier-peint), les services de table et de cuisine, et très vite le train et le paquebot constituent ce luxe de confort qui va gagner progressivement toutes les couches de la société ou presque. Pendant longtemps ce sera un luxe d'avoir l'eau courante, une baignoire, un éclairage au gaz ou à l'électricité, puis le « confort moderne » deviendra la norme des équipements. De la même manière, pendant longtemps le train, le bateau, puis l'avion seront des luxes puis ils se démocratiseront – et cette évolution se poursuit jusqu'à une époque récente avec les compagnies aériennes low cost qui mettent les voyages en avion à la portée du plus grand nombre. Le luxe n'est plus alors complètement un luxe et parfois l'expérience devient franchement désagréable – mais le déplacement et le tourisme en demeurent un.
Ce glissement du luxe vers le confort a été intelligemment exploité par un certain nombre d'industriels qui en ont fait la base de leur succès : Louis Vuitton ou Hermès ont de cette manière assis leur réputation en s'installant dès la seconde moitié du XIXème siècle sur les créneaux du voyage, des voyages en paquebot, des sports – tennis, équitation puis automobile – bref du loisir et du tourisme, qui allaient devenir des industries de masse. Ceci n'empêchait nullement les secteurs traditionnels de l'industrie du luxe comme la parfumerie, la joaillerie, les arts de la table, le vêtement de haute couture de non seulement bien se tenir et même de se développer, mais un nouveau monde s'était ouvert.

La révolution de la consommation

La seconde révolution du luxe date du XXème siècle.
C'est la révolution de la « luxurisation » de la consommation. Il faut entendre par là la tendance des consommateurs à rechercher des produits de consommation plus ou moins courante portant l'étiquette du luxe.
Du côté des entreprises de luxe, cette évolution doit beaucoup aux progrès du marketing et des stratégies commerciales. Afin d'élargir leur marché et donc leur chiffre d'affaires, les firmes se mettent à décliner leurs produits de haut luxe en produits plus abordables : c'est vrai pour les parfums, les produits de beauté, les vêtements de mode, les articles de sport, les articles de maroquinerie, mais aussi bien les automobiles, les téléphones portables, les appareils électroniques, sans oublier d'autres consommations comme l'hôtellerie, la restauration ou le tourisme.
Du côté des consommateurs, le facteur décisif est le progrès de l'individualisme dans une société massifiée et de plus en plus riche. Même pour des produits courants comme les chaussures, les vêtements de tous les jours, les tenues de sport, les automobiles, il faut se différencier en portant des « marques » ou des équipements qui singularisent – et que « les autres » n'ont pas ou pas de la même qualité. Il est très symptomatiques qu'une chaîne de magasins de mode espagnole s'appelle - sans que quiconque s'en émeuve - Desigual – une manière d'avouer clairement la recherche d'inégalité.
Cette révolution, qui est celle de la société de consommation, a été diagnostiquée dès les années 1950 par des analystes comme Vance Packard aux États-Unis et les situationnistes, des sociologues comme Jean Baudrillard ou des écrivains comme Georges Perec en France. Elle s'est étendue plus récemment, à la plupart des pays à croissance rapide qui accèdent à la richesse, comme la Chine ou l'Inde.
Le problème de cette révolution de la consommation est qu'elle bénéficie à l'industrie du luxe tout en lui créant des difficultés importantes.
Elle lui bénéficie en termes de croissance de leur marché sur le créneau des produits vendus dans les parfumeries, les boutiques d'aéroport, les malls commerciaux. En même temps, ces nouveaux produits qui se banalisent et se démocratisent ne sont plus facteurs de discrimination ostentatoire. Ils se voient aussi concurrencés par le bas par les produits des entreprises de la consommation courante qui proposent des séries de luxe ou premium. Les fabricants de chaussures de sport proposent tous aujourd'hui des séries haut de gamme. Le marché chinois du luxe a mis en évidence cette contradiction : certaines marques de grand luxe ont du réduire leur offre de produits dérivés parce que la clientèle des nouveaux riches ne voulait pas se retrouver avec les mêmes produits ou presque que des consommateurs moins aisés. Une solution à cette difficulté consiste soit à se replier sur les produits coûteux de tradition qui ont fait la réputation de la marque, y compris en organisant une certaine pénurie (comme c'est le cas chez Hermès), soit à créer des filiales qui sous des appellations apparentées mais différentes se consacrent à décliner les produits de luxe. La manière dont Armani couvre un ensemble de marques de qualité et de prix très différents est significative.

La révolution de l'expérience

La troisième révolution, nous sommes en train de la vivre depuis une vingtaine d'années.
C'est la révolution de l'accès aux expériences.
Le luxe ne consiste plus seulement en objets mais en expériences rares.
Cette révolution retrouve la dimension d'excès, de dépense et de jouissance qui accompagne le luxe depuis toujours. Sauf qu'elle se produit dans des conditions techniques, géographiques et démographiques qui n'ont plus aucune commune mesure avec celles du passé.
Jeremy Rifkin a diagnostiqué en 2000 l'avènement de l'âge de l'accès : on ne rechercherait plus des biens mais des accès à des services. Cet avènement touche aussi le luxe.
Démographiquement et géographiquement, il concerne des masses de consommateurs partout dans le monde en raison de la globalisation, de l'uniformisation croissante des comportements et des facilités de communication aussi bien virtuelles (internet) que réelles (déplacements, voyages). Elle repose surtout sur nos immenses capacités de production et de contrôle des expériences. L'organisation d'une grande fête princière avec musique, feux d'artifices, éclairages, mouvements d'acteurs, danseurs et figurants était difficile et, en tout cas, compliquée à l'époque pré-numérique, pré-électronique et pré-téléphonique. Sans compter qu'il était quasiment impossible de contrôler sons, odeurs, humidité. Le design complet des situations, des décors, des ambiances et des atmosphères en manipulant décor, sons, lumières, odeurs, qualité de l'air, permet aujourd'hui non seulement de produire facilement des expériences complexes comme celles des fêtes et célébrations mais d'en inventer de nouvelles.
Tout a commencé avec le marketing d'expérience au début des années 1990, partant d'une réflexion sur les parcs d'attraction et de loisir qui, sur le mode Disneyland, proposaient des ambiances et environnements inédits autant que merveilleux. Le luxe s'est engagé sur cette voie à son tour : hôtellerie de luxe à la Starck, nouveaux concepts gastronomiques à la Ferran Adrià, concept stores à la Colette ou à la Prada, croisières et packages d'explorations touristiques, espaces et traitements VIP dans les bars, boîtes de nuit et hôtels, etc. Le luxe d'objets continue à avoir du succès, surtout quand il intègre à son tour une dimension expérientielle comme celle des boutiques de luxe et de l'acte d'achat théâtralisé et personnalisé, mais on assiste à une progression immense de cette consommation d'expériences qui ne laissent après coup que des souvenirs. A l'intérieur de ces expériences, la différenciation sociale est plus que jamais indispensable pour que continue à opérer l'ostentation : certaines expériences seront si coûteuses et si rares qu'elles seront réservées aux hyper-riches – comme le tourisme spatial ou la consommation de certains vins et nourritures exceptionnels -. D'autres seront déclinables en offres différentes – comme l'offre de croisière, avec des cabines à prix variables selon leurs dimensions, leur emplacement et leur service. Ou encore l'accès aux espaces VIP et aux services de conciergerie des hôtels de luxe.

Techniques et richesses

Si les dimensions du luxe et ses fonctions n'ont guère changé à travers l'histoire et les cultures et font partie des caractères humains les plus constants, s'il s'agit toujours de dépense, de confort, d'hédonisme et d'ostentation, ce sont les techniques et les richesses qui ont modifié et modifient sa nature.
Les techniques sont allées dans le sens d'une puissance et d'une sophistication toujours plus grandes. Les techniques numériques ont introduit à partir de 2005 des changements dont on ne mesure pas encore les effets. Pour ne donner qu'un exemple, les firmes de luxe n'ont à ce jour pas encore trouvé de solution satisfaisante pour la vente sur internet.
Quant aux inégalités de richesse, elles ne sont probablement pas plus scandaleuses que par le passé - et peut-être même moins, quand être pauvre voulait dire littéralement mourir de faim -, mais elles sont beaucoup plus visibles et surtout beaucoup plus répandues à travers tous les pays. Il y a riches et super-riches et ce sont eux qui font tourner l'industrie du luxe, mais au même moment les pauvres ou en tout cas les « pas riches » veulent avoir accès, eux aussi, à des « marques ».

Il y a peu de raison que les choses se calment d'elles-mêmes. La limitation viendra plutôt du côté des risques écologiques. D'ores et déjà certaines substances et matériaux ne sont plus disponibles (peaux d'animaux sauvages, fourrures, écailles de tortue). Certaines expériences très recherchées comme celles du tourisme mettent en danger les équilibres de la planète. On peut évidemment rêver que les expériences de l'abstinence et de l'ascétisme deviennent à leur tour un luxe mais de toute manière la perspective d'une population humaine de plus de sept milliards de consommateurs est et sera le défi principal.




jeudi 26 avril 2018

Tradition, décor et création


Ce texte a été écrit en février 2018 pour servir de préface à l'exposition Au fil du siècle, 1918-2018, Chefs d'oeuvre de la tapisserie, ouverte du 10 avril au 23 septembre 2018 à la Galerie des Gobelins, sous la direction de Mme Christiane Naffah-Bayle, directrice des collections du Mobilier national, assistée de Mme Lucile Montagne et MM. Thomas Bohl et Gerald Remy.


1918-2018 – un siècle de la production de tapisseries du Mobilier national à travers ses manufactures des Gobelins, de Beauvais et de la Savonnerie.

La période retenue pour cette présentation va de la sortie de la Première guerre mondiale à aujourd'hui, quand nous avons pour de bon basculé dans le XXIème siècle, le troisième millénaire et un monde transformé par la globalisation et la révolution numérique.
Le parcours retenu permet de voir comment une institution d’État importante, à vocation tout à la fois commerciale, artistique et patrimoniale, qui a survécu à révolutions, crises économiques, guerres et changements de régime, a affronté le passage du temps et les évolutions culturelles.

Je dis « une institution d’État » qui a franchi les siècles car il faut remonter loin pour saisir tous les enjeux.

Ce qui allait devenir la Manufacture royale des Gobelins en 1663, avec son organisation définie en 1667, est née en effet en 1601 quand Henry IV accorda des privilèges particuliers à deux tisserands flamands pour qu'ils implantent une fabrique de tapisseries à Paris.
Les privilèges en question étaient destinés à attirer des artisans spécialisés de grande valeur en leur permettant de déroger aux limitations réglementaires des corporations d'artisans et en leur accordant des exemptions fiscales. Tel sera aussi quelques soixante années plus tard l'objectif de la création des manufactures royales.
La manufacture de Beauvais sera fondée en 1664, mais à la différence des Gobelins destinée dès le départ à la fourniture des maisons du Roi, Beauvais s'adresse à la clientèle privée. C'est seulement sous Napoléon Ier en 1804 qu'elle deviendra manufacture d’État.
Quant à la Savonnerie, elle continuera à produire pour le privé, avec des hauts et des bas commerciaux, jusqu'en 1826, date à laquelle elle sera réunie aux Gobelins.
Mon intention n'est pas de refaire un historique pour lequel il existe des ouvrages de référence excellents, mais de ressaisir l'esprit et la fonction de ces manufactures réunies sous la bannière du Mobilier national depuis 1937.

Au départ, il s'agit de favoriser l'installation d'ateliers spécialisés produisant des ouvrages de grand luxe qui, achetés à l'étranger, coûtent cher et font sortir la monnaie hors du pays.
On associe à juste titre manufactures et politique mercantiliste, mais il faut être plus précis et se souvenir que la circulation monétaire sous forme de métaux frappés en pièces de monnaie fut longtemps très réduite, ce qui limite forcément les transactions et donc l'essor de l'industrie comme du commerce. La richesse de la nation dépendant de la quantité de métaux précieux disponibles, il faut limiter au maximum leur évasion.
Or le commerce de luxe est source de sorties importantes d'argent quand on ne dispose pas sur place des moyens de production.
La création de manufactures, avec leur caractère dérogatoire, s'inscrit dans le cadre d'une économie dirigée au service du commerce du pays et de ce que nous appellerions sa « balance des paiements ».
C'est évidemment Colbert, père du « colbertisme », qui est à l'origine de cette transformation. Il n'est pas non plus surprenant que ce soit l'empereur Napoléon Ier qui, ensuite, consacre cette vocation étatique.

Par la suite, au cours du XIXème siècle, les choses évoluent aussi bien économiquement que culturellement.
Tout comme le Mobilier national qui intégrera ces manufactures en son sein en 1937, celles-ci se consacrent essentiellement au service de l’État, en fournissant tapisseries, ameublement et décorations pour les Palais nationaux, les édifices publics, les sièges des ambassades, les cadeaux officiels destinés à des chefs d’État étrangers et, de plus en plus, les exposition internationales qui s'enchaînent en Europe puis aux Amériques à partir du milieu du XIXème siècle.
Les fonctions des manufactures, qui au départ étaient tout à la fois économiques (éviter les importations et donc les sorties de métaux précieux) et de rayonnement grâce au prestige de produits de luxe se déséquilibrent.
La fonction économique passe au second plan ou même disparaît, notamment quand, au XIXème siècle, le luxe d'ostentation des Grands tourne à la recherche bourgeoise du confort et que les goûts de la clientèle se tournent vers d'autres produits en même temps que la consommation se démocratise.
Du coup, les visées de rayonnement et de prestige national s'accentuent et s'y associe le souci de préserver une grande tradition artisanale. Les fonctions de rayonnement culturel et de décoration des palais nationaux se doublent alors d'une fonction patrimoniale.

Ce changement dans les fonctions pèse, à partir du XIXème siècle et bien au delà, sur l'activité et l'orientation de ces institutions.

Les fonctions patrimoniales sont source d'un grand prestige et même de vénération, à la manière dont au Japon on peut « muséifier » de leur vivant certains maîtres-artisans exceptionnels. Chaque fois que les manufactures sont menacées, on ne manquera pas d'invoquer la préservation et la continuité de la tradition.
En un autre sens, elles rendent problématique l'innovation alors même que l'art dit « moderne » progresse à coups de « révolutions » - impressionniste, symboliste, expressionniste, etc...- difficiles à prendre en compte par un artisanat traditionnel.
En même temps, l'évolution des métiers (notamment avec les couleurs chimiques) et des besoins pose une série de défis à la décoration et à la destination des œuvres produites dans les manufactures.
Les productions continuent à être réalisées sur des métiers de haute et basse lisse par des artisans d'élite. Le souci de la tradition commande de très hautes exigences de qualité, ce qui implique une production lente et coûteuse. Un certain nombre d'artistes se tournent alors directement vers des ateliers privés pour réaliser des projets qui nécessitent le recours à des techniques plus simples, plus rapides et moins chères.

Les toutes premières tapisseries des manufactures au XVIIème et XVIIIème siècles servaient certes à décorer mais aussi à isoler les pièces désespérément mal chauffées des palais et des logements. Elles servaient aussi à montrer la richesse de leur propriétaire, à réaliser des installations de prestige lors des cérémonies ou des rencontres diplomatiques, mais elles ont petit à petit perdu la plupart de ces fonctions utilitaires pour ne plus servir que d'éléments de prestige national, de cadeaux protocolaires – et d'illustrations de la tradition.
Beaucoup de tapisseries, d'ensembles décoratifs et, plus encore, de meubles tapissés se retrouvent ainsi en porte à faux par rapport aux besoins non seulement de la clientèle privée mais aussi de la clientèle officielle et publique. Pire encore, le design introduit depuis le début du XXème siècle ses défis à la décoration traditionnelle. L'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925 mettra cruellement en évidence ce déséquilibre.

Tout ceci soulève des problèmes de financement qui ne cessent de revenir.
S'il y a de moins en moins de clients privés et si les budgets d’État se réduisent, notamment lors des grandes crises, comment continuer à fonctionner ? Cette question se posera tout au long du XXème siècle  : Eugène Planès et François Carnot, administrateurs des Gobelins respectivement de 1926 à 1932 et de 1932 à 1936 chercheront ainsi à développer les ressources extérieures et la clientèle commerciale, à la différence de Gustave Geffroy qui, de 1908 à 1926, se sera préoccupé surtout de commandes aux artistes contemporains qu'il admire.
Les mêmes problèmes demeurent : comment concilier tradition du métier et innovation esthétique et comment les financer et dans quelles proportions ?

L'exposition 1918-2018 montre l'impact de tous ces problèmes sur la politique des Gobelins- Mobilier national. Elle montre aussi comment à l'intérieur de cette évolution, il s'est produit une cassure significative.

Entre les deux guerres mondiales, la tapisserie conserve son rôle décoratif et de représentation de l’État avec une ouverture timide sur la production artistique de l'époque. Après l'intermède de Vichy, elle se tourne vers l'art moderne et contemporain mais en plusieurs temps: d'abord en essayant de rattraper le temps perdu, puis en pratiquant une politique volontariste de commandes contemporaines.

Les premières tapisseries exposées célèbrent sans surprise la victoire de 1918, la mobilisation puis la paix victorieuse. Le patriotisme exulte. Il envahit jusqu'aux tapisseries des sièges de la République. Les programmes iconographiques sont simples et efficaces : la France se dresse, centrale, en femme rayonnante, avec ses enfants, ses héros, ses armes, ses drapeaux.
Après le traumatisme de la guerre de 14-18, on passe aux « années folles », ces années 20 qui retrouvent le plaisir. Fini le patriotisme direct, on en revient au grand décor destiné notamment aux expositions internationales, à commencer par celle de 1925 qui ouvre une crise et des doutes puisque face à la grande tradition, s'affiche le défi des arts industriels et du design naissant. Sauf que le navire est imposant, qu'une tapisserie nécessite deux ou trois ans de réalisation et que les propositions nouvelles ne sont pas faciles à susciter dans un médium aussi contraignant. Exotisme, tourisme, richesses coloniales restent les thèmes les plus courants, souvent traités de manière symboliste ou à l'antique. Avec parfois quelques transpositions stylistiques heureuses d'inspiration Arts déco comme celles de Cappiello, de Bracquemond ou du merveilleux tapis d'André Auclair.
Les tapisseries réalisées pour l'exposition universelle de 1937 intègrent certain des traits stylistiques arts déco à la mode, mais ne dérogent pas aux thèmes habituels : Antiquité, Continents, Saisons, Travaux, Voyages. La plupart des artistes sont des habitués de la commande publique que leur bonne connaissance des conditions de la transposition à partir des cartons qu'ils réalisent rend quasiment indispensables. A quelques exceptions comme celle de Maurice Denis, les mêmes noms aujourd'hui oubliés reviennent.
Même les choix faits par Georges Geffroy avant son départ en 1926, lui qui n'aimait guère les commissions et comités, dont il ne sort que des choix moyens, disait-il, et se faisait l'avocat d'une tapisserie au service de l'évolution de la peinture, sont très « classiques » et n'innovent pas vraiment, alors que dans ces années 1920, un certain nombre d'artistes, dont Jean Lurçat, se tournent vers une technique plus simple aussi bien à la manufacture d'Aubusson que chez les entrepreneurs privés de la ville.
La politique de Geffroy sera d'ailleurs prolongée avec son successeur Eugène Planès qui se concentre sur les problèmes économiques des manufactures en cherchant de riches clients, des donateurs et en faisant procéder à des restaurations et à des copies de l'ancien. Il est vrai qu'il faut surmonter la crise de 1929. Le mandat de François Carnot de 1932 à 1936 ne verra pas de changements majeurs : les mêmes problèmes financiers continuent à se poser et on fait appel soit à des spécialistes du décor mural comme Ducos de la Haille ou Louis Billotey, soit à des artistes spécialisés dans les arts décoratifs comme Louis Süe ou François-Louis Schmied..

La période sombre du régime de Vichy et de l'occupation ne devait pas être passée sous silence et elle ne l'est pas.
Guillaume Janneau, directeur du mobilier national de 1937 jusqu'à sa révocation en 1944, eut le mérite de tenter de maintenir le fonctionnement des ateliers malgré la défaite, l'occupation, les pénuries de toutes sortes, mais il ne fut pas totalement insensible aux thèmes de la Révolution nationale du Maréchal Pétain en raison du poids de la tradition et du beau métier. Un certain nombre de commandes allant dans ce sens furent donc mises en chantier et parfois réalisées. Cet aspect de l'activité des manufactures est représenté dans l'exposition par un Hommage au Maréchal Pétain de Paul Charlemagne au symbolisme aussi fort que naïf. Il faut compter aussi avec les réalisations commandées ou plutôt imposées par les Allemands pour les palais de Goering et de von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères du Reich. Seules les deux destinées à Ribbentrop seront réalisées d'après des cartons de Werner Peiner.

Évidemment, la Libération entraîne l'épuration et l'arrivée de nouvelles équipes et d'hommes nouveaux.
La politique artistique aussi est à redéfinir. Un cycle s'est achevé : le temps des expositions universelles est passé – il reprendra seulement avec l'exposition de Bruxelles en 1958 mais les principes de la scénographie auront changé du tout au tout et le temps des tapisseries sera passé. C'est la fin du Grand décor, des commandes monumentales. Place donc à l'art moderne. A la fois parce qu'un esprit nouveau souffle mais aussi parce qu'il faut bien trouver de nouveaux objectifs.
La politique de prestige va alors passer par des commandes à des artistes vivants dont des œuvres majeures seront transposées en tapisserie. Il s'agit à la fois de rajeunir la politique des manufactures et de diffuser l'art moderne, notamment dans les bâtiments officiels.

Ce changement, très visible dans l'exposition, est piloté par de nouveaux décideurs en matière culturelle et notamment Georges Fontaine, qui sera administrateur du Mobilier national de 1944 à 1950.
Pour commencer, on achève les projets déjà commandés (par exemple celui de Pierre Dubreuil).
En même temps, une commission d'achats « moderne » est mise en place, avec des personnalités comme Jean Cassou, conservateur en chef du musée d'art moderne, Robert Rey, directeur des Arts plastiques, Georges Salles, directeur des Musées nationaux, l’architecte Auguste Perret, Yvon Bizardel, directeur des Beaux-Arts de la ville de Paris et Georges Fontaine lui-même.
Conscient de la pesanteur des traditions et en collaboration avec le responsable du laboratoire de teinture des manufactures, Lucien Reverd, Georges Fontaine obtient du directeur des Arts plastiques au Ministère de l'Instruction publique en mars 1946 la création d’un atelier d’essai où seraient tissés des cartons d’artistes « en dehors de la tradition académique » en expérimentant des techniques nouvelles : mélange de tapisserie et de Savonnerie; emploi éventuel de matériaux nouveaux.
C'est Matisse qui est sollicité en premier.
Après avoir fait accepter par la commission d’achat le système à adopter. Fontaine décide, de concert avec Matisse, de lisser un des tableaux de l’artiste, la Femme au luth (1943), suivant une méthode nouvelle : le lissier devait disposer d’un tirage couleur du tableau et d’un carton consistant en un tirage photographique en noir et blanc retouché par l’artiste.
Après Matisse, des commandes seront passées à Picasso, Masson, Derain, y compris tardivement et d'après des œuvres largement antérieures (Delaunay, Dufy, Miro, Masson, Léger). Il s'agit en quelque sorte d'un rattrapage...
C'est dans les années 1960, les années Malraux, et plus encore quand le président Pompidou donne l'impulsion que les tapisseries vont devenir franchement « contemporaines » quand des commandes seront passées à Atlan, Hartung, Ubac, Penalba, Viera da Silva, Zao Wou Ki, Agam, Schöffer, Vasarely, Chillida.
Le rythme est pris et les commandes seront de plus en plus contemporaines comme on le voit dans la dernière partie de l'exposition où des artistes des années 1980 (Bugeaud, Morellet, Gette) et 1990 et même plus jeunes (Benzaken, Séchas) sont sollicités et voient leurs œuvres transposées en tapisseries.
L'augmentation massive du budget de la culture avec l'élection du président Mitterrand et l'arrivée de Jack Lang au ministère de la Culture ne sont évidemment pas étrangères à ce développement : la commande publique fait un bond en avant considérable à la fois pour soutenir les artistes mais aussi pour rendre manifeste le rayonnement culturel français.

Ce changement d'orientation de la politique des manufactures n'est pas sans poser à nouveau des problèmes.
D'abord, et comme par le passé, il y a le problème des commissions qui valident les choix.
C'est un problème insoluble : soit on se fie aux choix de quelques décideurs censés être qualifiés soit on réunit des commissions avec le risque d'en voir sortir des choix « moyens » ou conformes aux tendances artistiques du moment – ce qui ramène une autre forme d'académisme, celle du « contemporain ».
D'autre part, dans le concept traditionnel du grand décor, les programmes iconographiques étaient largement fixés par convention (la mode décorative, les thèmes des expositions universelles, la nature des projets architecturaux) et un petit nombre d'artistes spécialisés dans leur traitement avaient de fait le monopole de la production des tapisseries. Il savaient faire des cartons « réalisables » compte tenu des techniques de tissage.

Après la Libération, il s'agit de copier ou de transposer des œuvres qui existent le plus souvent déjà par elles-mêmes à l'état de peintures.
Ceci mobilise l'habileté des chefs d'atelier et lissiers mais décharge aussi les artistes de leur implication dans le projet, sauf quand il faut aménager une transposition trop délicate à réaliser à la lettre.
De ce point de vue, il est évident que les œuvres abstraites géométriques ou cinétiques sont plus facilement transposables et avec plus de réussite que les œuvres expressionnistes ou gestuelles où la dynamique des gestes est par principe neutralisée ou figée par l'échelle du tissage et la composition des laines. Il est vrai aussi que les œuvres minimalistes, quand elles ne font pas trop appel au blanc, difficile à obtenir avec la laine, sont mieux transposées que les œuvres trop « picturales », surchargées ou bariolées.
Ce n'est que dans les années les plus récentes que l'on voit des artistes proposer des projets nécessitant des innovations techniques, il est vrai toujours contenues dans les limites de la tradition du tissage sur métier. Un échange fructueux peut alors s'établir entre artiste et lissiers.
On voit alors nettement la différence entre les œuvres dont l'échelle et les couleurs sont conçues spécialement pour la tapisserie et celles qui sont de simples transpositions et agrandissements d'une « image » déjà peinte.

Une conséquence surprenante de ce changement de programme de commandes est que la relation à la culture et à l'idéologie de l'époque se perd.
Le paradoxe que manifeste l'exposition 1918-2018 est qu'avant 1945, quoi que l'on pense esthétiquement des réalisations, les décors restent en phase avec l'esprit du temps : voyages, croisières, possessions coloniales idéalisées, saisons et travaux de la terre. Les productions des années 1930 montrent cette relation à un monde rêvé qui est à l'époque aussi celui de la littérature de voyage, de l'exotisme colonial, du retour aux racines terriennes.
Après 1945 et jusqu'à aujourd'hui compris, la production de tapisseries est mise au service de la diffusion de l'art moderne. Elle reflète la succession des tendances et les évolutions de cet art : grands maîtres, abstraction lyrique, école de Paris, cinétisme, minimalisme, post-modernisme, en attendant la prochaine vague. On constate une coupure d'avec la culture de l'époque au sens large, sinon à travers les styles qui se succèdent. L'avantage d'une telle politique est de mettre à jour la tradition et de « rajeunir » la vieille dame Manufacture, mais, en même temps, il se perd une sorte de communauté stylistique ou de connivence culturelle. La galerie des artistes reconnus a remplacé le miroir de l'époque.

L'année 2018 sur laquelle se clôt cette exposition est une année clef parce que, comme dans de très nombreux autres domaines, nous sommes entrés pour les arts aussi dans une nouvelle période.

Tout au long du XXème siècle, la différence entre les arts « hauts », ce qu'on appelait les Beaux-Arts, et les arts appliqués, ou décoratifs ou encore arts industriels est restée aussi marquée que claire.
Elle l'était d'autant plus que les réussites exceptionnelles des avant-gardes avaient assuré la prééminence des arts d'élite et relégué dans l'ombre les arts décoratifs, surtout quand ils ne pouvaient s'intégrer facilement au design. C'était tout particulièrement le cas de la céramique et de la tapisserie.
Or depuis la période dite post-moderne qui commence dans les années 1980 et 1990, cette hiérarchie des arts s'est affaiblie avant d'être battue en brèche.
Les avant-gardes se sont éteintes.
Les compartiments étanches des pratiques se sont défaits, avec la vogue des pratiques multi-média ou techniques mixtes. Les classifications rassurantes ont cessé de rassurer et surtout elles apparaissent dépassées.
Ce qui ouvre de nouveaux champs d'exploration aux artistes – on l'a vu depuis plusieurs décennies pour le verre et la céramique. On l'a vu aussi pour des démarches traitant le textile de manière non conventionnelle ou revenant à des techniques primitives.

Il est plus que probable que les manufactures et le Mobilier national devront dans un futur très proche répondre à ces défis en entamant de nouveau une nouvelle étape et peut-être une mue.






samedi 21 avril 2018

Mon Mai 1968



Réponses au questionnaire d'une revue espagnole en avril 2018 sur Mai 1968

Remarque préliminaire.

Je n’ai pas été un acteur politique direct des événements de 1968 mais j’étais dans une position centrale pour le voir naître et le suivre de l’intérieur.
J’avais été admis en 1964 à l’école normale supérieure de la rue d’Ulm (ENS Ulm), j’y faisais des études de philosophie et de sociologie (à la Sorbonne et aux Hautes études) et j’avais été élu à une très forte majorité à l’automne 1967 par l’ensemble de mes camarades (environ 350 élèves de quatre promotions) délégué général pour les représenter auprès de l’administration.
L’ENS était très politisée, comportait un nombre important de maoïstes encouragés par Louis Althusser qui y enseignait, un certain nombre de communistes plutôt discrets (Union des étudiants communistes – UEC), et servait, grâce à son régime très libéral et à sa position géographique au sommet de la montagne Sainte Geneviève, de lieu de réunion pour beaucoup de groupuscules politiques, entre autres trotskistes. Bref, on y entrait comme dans un moulin et j'étais souvent appelé le soir ou la nuit pour aider à régler des conflits, de petites crises ou simplement des débordements. J’étais parfaitement au courant de la vie politique diurne et nocturne dans l’établissement et de ce qui s’y préparait. J’étais donc aux premières loges pour voir venir les choses. Je ne citerai personne mais je découvris rapidement quels étaient les informateurs infiltrés par la police dans certains groupuscules. Il faut dire que l'amateurisme régnait et que l'on n'était pas chez Le Carré...
Pendant les événements proprement dits, je fus encore aux premières loges, notamment lors des grands affrontements car souvent l’école servit de lieu de repli aux manifestants. Ce fut surtout le cas la fameuse Nuit des barricades du 10 au 11 mai 1968, où l’école recueillit le dernier carré des manifestants, environ 1000 personnes, qui échappèrent ainsi à la police. Un certain nombre d'élèves courageux que j'avais choisis tinrent les portes de la salle Dussane ouvertes jusqu'à la dernière minute et pas mal de blessés furent soignés aussi à l'infirmerie par le personnel médical et notamment le docteur Étienne, qui s'occupa plus tard d'Althusser quand il étrangla sa femme.

J’étais classé alors comme un « libéral de gauche » (d’où mon élection facile comme délégué des élèves et mon renouvellement pour un second mandat en 1968-1969), car, en dépit de mon amitié personnelle pour Althusser (vieille histoire lyonnaise tenant à notre amitié commune pour Jean Lacroix, notre professeur de philosophie en khâgne à Lyon), je n’arrivais désespérément pas à croire les sornettes marxistes.
J'avais surtout été traumatisé au printemps 1967 par un séjour d’étude à Prague où j’avais entrevu le « printemps de Prague » et pleinement mesuré l’horreur du socialisme communiste. Un épisode m'avait scandalisé : mes petits camarades bourgeois d'excellent famille inspirés par le président Mao avaient expliqué dans une réunion à l'historien Karel Bartosek que dans un vrai régime socialiste non déviationniste il devrait être en prison – ce qui lui arriva effectivement en août 1968... Quand ils dressaient des listes de gens à fusiller au moment de la révolution, mes « camarades » maoïstes qui n’étaient jamais en reste d’une sottise, me plaçaient dans la liste d’attente car ils me jugeaient un « kerenskiste » utile pendant la phase de transition. Beaucoup, après avoir ânonné le Petit livre rouge (« il ne faut pas soulever une pierre pour se la faire tomber sur le pied » - sic- ) sont devenus par la suite des hauts fonctionnaires (y compris de police), des inspecteurs de l'administration, des banquiers, des hommes de média influents le plus souvent totalement réactionnaires, et même des penseurs pour think tanks de droite...Moi je suis resté….kerenskiste.

Une dernière anecdote : en septembre 1968, après avoir été reçu cacique, c'est-à-dire premier, au concours de l’agrégation de philosophie, on me demanda un article pour la prestigieuse revue Critique publiée par les éditions de Minuit sur mai 1968. Jean Piel, beau-frère de Lacan et Masson et ami de Bataille, qui dirigeait la revue avec une liberté d'esprit réjouissante, voulait que je rende compte de trois livres très différents, celui de Raymond Aron La révolution introuvable, celui de Lefort, Morin et Coudray (Castoriadis), Mai 1968, La Brèche, et celui de Glucksmann, Stratégie et révolution en France. Incapable de trouver le recul nécessaire et surtout incliné à partager l’analyse de Raymond Aron qui était à l’époque vomi comme un affreux réactionnaire, je renonçai lâchement et….je partis faire des études de mathématiques et physique à l’université de Paris Orsay pour me laver la tête de tout ça...

1) Quelle était la journée type en mai1968 ?

Il n’y eut pas de journée type car le mouvement était largement spontané. Les émeutes du début (3 au 11 mai) commencèrent calmement l’après-midi et se prolongèrent violemment le soir et souvent la nuit, jusque vers 1 ou 2h ou 3h du matin. Les choses se calmaient au petit matin.
Ensuite il y eut des alternances de grandes manifestations organisées par les partis et les syndicats depuis la très grande manifestation du 13 mai jusqu’à celle du stade Charléty le 27 mai et d’affrontements spontanés avec la police ou les grévistes. Rappelons surtout qu’il n’y avait pas à l'époque de téléphones portables, très peu de taxiphones accessibles et encore moins de cabines téléphoniques, que les informations passaient par les radios et les postes à transistor, que la coordination des actions était difficile ou plutôt...inexistante.

2) Quand avez vous pris personnellement conscience du mouvement ?
Personnellement, ce fut dès le 5 mai que j’ai pris conscience de l’importance de ce qui arrivait. J’avais vu monter pendant tout l’hiver la tension dans les groupuscules politiques qui se réunissaient souvent à l’école normale supérieure rue d’Ulm très ouverte. Quand je vis le 5 mai au soir revenir de la manifestation étudiante des amis qui n’étaient pas politisés et qui n’avaient jamais participé à une manifestation, j’ai pensée que quelque chose était en train de se passer. J'étais sidéré de les voir, eux, participer aux affrontements. L’occupation de la Sorbonne par la police le 3 mai m’avait aussi frappé car c’était très inhabituel.
Cela dit, je vivais à ce moment là un peu dans une bulle car bien que délégué général des élèves, je passais en même temps le concours de l’agrégation de philosophie, un concours difficile dont les trois épreuves écrites duraient chacune 7h et sont fatigantes et stressantes. Elles se déroulèrent pour moi les 6, 8 et 10 mai, si ma mémoire est bonne. En tout cas je suis certain que la troisième et dernière eut lieu le 10 mai car il y eut la nuit du 10 au 11 mai, nuit des barricades. Au sortir de l'épreuve d'agrégation à 15h, j'avais eu la surprise de trouver Derrida et Althusser qui m'attendaient car on me demandait rue d'Ulm où des élèves avaient entrepris des « fortifications » sur...certains toits. Althusser, entre parenthèses, était en pleine et totale dépression et il partit le soir ou le lendemain en clinique. Je n'eus aucun mal à dissuader mes copains de se calmer compte tenu de la configuration des lieux qui rendait improbable une attaque de la police...sur les toits.
D’autre part, l’année universitaire avait été tendue non seulement en raison des revendications mais parce que la surpopulation étudiante était très forte. Il était toujours difficile de trouver des places en cours à la Sorbonne. On sentait la marmite bouillir.

3) Quel fût le rôle des syndicats et des partis ?

Le syndicat étudiant (UNEF Union des étudiants de France) eut un rôle très important et fut actif pendant toute la crise. Il était à l’époque puissant, avait beaucoup d’adhérents (à la suite de son action pendant la guerre d’Algérie) et était politisé à gauche tendance Jeunes socialistes souvent proches du Parti socialiste unifié (PSU). Le fonctionnement de l'UNEF était plutôt une lutte au sommet entre factions socialistes. Je me souviens d'un épisode drôle. Une nuit de janvier ou de février1968, François Aron avait débarqué dans ma chambre en me réveillant pour me demander si je ne voulais pas devenir président de l'UNEF. Il y avait un blocage entre tendances au Congrès et on cherchait une personne de consensus. J'avais évidemment refusé car j'étais déjà délégué des élèves et préparais l'agrégation. Ce fut alors que Jacques Sauvageot fut élu...
Les autres partis furent d’abord inexistants : le parti socialiste n’avait pas beaucoup d’existence alors sauf comme appareil et le Parti communiste qui était très majoritaire à gauche, avait une faible implantation dans le milieu étudiant et était opposé aux mouvements spontanés qui échappaient à sa tactique. Fortement stalinien il ne tolérait aucun « aventurisme ».
Ensuite, après notamment la grande manifestation du 13 mai, le PCF s’engagea pour accompagner le mouvement de grève dans les services publics et les entreprises – mais il voulait en fait contrôler le mouvement et le faire cesser en signant des accords (accords de Grenelle du 27 mai) qui furent, en revanche, très positifs pour les ouvriers et les employés.
Il faut surtout souligner l’importance du rôle des « groupuscules », petits partis de gauche et groupes activistes – les groupes trotskystes de la FER (Fédération des étudiants révolutionnaires) et de la LCR (Ligue communiste révolutionnaire), les groupes anarchistes, les militants maoïstes (UJCML, Union des jeunesses communistes marxistes léninistes, et PCMLF Parti communiste marxiste léniniste de France). Ce furent surtout les groupes trotskistes et anarchistes qui furent actifs au départ. Les Maos voulaient « se fondre dans le peuple » et comme le peuple n'était pas là, ils étaient très réservés sur le mouvement. Par la suite ils prirent le train en marche et jouèrent un rôle important dans les occupations d’usines, ainsi que de vieilles cellules trotskistes dans certains syndicats et notamment à Force Ouvrière (FO).

4) Quels furent les bénéfices du mouvement ?

Rétrospectivement les grands et incontestables bénéficiaires du mouvement de 1968 furent d’abord les ouvriers, employés et salariés à la suite des accords de Grenelle : hausse de 35 % du salaire minimum et d’environ 10 % de tous les salaires. Personnellement, en septembre 1968, quand je découvris que mon salaire d’étudiant-fonctionnaire à l’ENS, très bas, avait quasiment doublé, je n’en revins pas...Il y eut à la rentrée 1968 une euphorie salariale.
Ensuite, paradoxalement, le second vainqueur fut le parti gaulliste au pouvoir (UDR) qui remporta la majorité absolue aux élections du 30 juin 1968 à la suite de l’expression de la « majorité silencieuse » des citoyens, très opposée au mouvement de 1968, surtout en province.
Les étudiants furent aussi les bénéficiaires du mouvement puisque la loi Edgar Faure changea complètement le système universitaire, créa des universités nouvelles comme celle de Vincennes (aujourd’hui Paris 8, tenue par les intellectuels de gauche) et celle de Paris-Dauphine (tenue par les économistes de droite…), et que le gouvernement débloqua beaucoup de crédits pour financer les réformes..
Les perdants ? Sur le moment, ce fut le mouvement qui s’étiola et finit fin mai.
A long terme, au fond, personne n’y perdit. Les groupuscules trotskistes et maoïstes recrutèrent beaucoup et allaient jouer un rôle important au début des années 1970. Le PCF s’attribua le succès des accords de Grenelle et continua à être la première force politique de gauche. La France changea et se modernisa – évolution des mœurs. Il ne m’étonne pas qu’il y ait finalement un sympathique consensus pour célébrer le cinquantenaire de mai 1968 : tout le monde y a gagné quelque chose

5) Quels auteurs étaient lus ?

Tout le monde était imbibé de marxisme et de néo-marxisme : Marx, Engels, Lénine, Staline mais aussi Mao Tse Toung, Gramsci, Lukacs, Althusser. L’école de Francfort était, en revanche, inconnue car condamnée par les marxistes communistes orthodoxes. Seul Marcuse était connu à cause de son approche de la sexualité libérée (Éros et civilisation).
Il y avait aussi, pour certains, le situationnisme avec Debord, Vaneigem et leur père fondateur l’ex-marxiste Henri Lefebvre, mais c'était une avant-garde.
En revanche des gens comme Derrida étaient très académiques, en début de carrière et n’eurent pas d’influence.
Quelques sociologues comme Touraine (théoricien de l’action sociale) et surtout Bourdieu et Passeron, auteurs des Héritiers en 1964 ont pu inspirer certains acteurs et dirigeants, mais pas la masse des étudiants qui les connaissait juste un peu.

6) Quel fut le rôle de la violence ?

Le rôle de la violence a été important mais sous des formes nouvelles, rituelles et déjà contrôlées.
On vit certes réapparaître des formes de violence insurrectionnelles du passé, plus symboliques qu’autre chose (barricades, bataille de rues), mais avec des dégâts minimes - ce qui annonçait l’avenir.
Il y eut beaucoup de blessés mais quasiment aucun mort (un ou deux mais dans des conditions indirectes et des circonstances troubles, sauf à Lyon le 24 mai où un officier de police fut tué par un camion lancé par les manifestants).
Les manifestants étaient inexpérimentés, amateurs et mal équipés – si on compare aujourd’hui avec les groupes radicaux – et la police de même. Les affrontements très violents de lutte contre la guerre d’Algérie ou contre les syndicats de la CGT communiste étaient du passé. Les services d’ordre des syndicats ouvriers et du parti communiste n’intervinrent d’ailleurs pas alors qu’ils étaient redoutables quand ça devenait chaud.
Les émeutes de 1968 ont en fait initié l’évolution vers une violence urbaine ritualisée et contenue, avec un haut degré de mobilisation mais le souci de ne pas commettre des pertes humaines irréparables (les choses sont peut-être en train de changer avec les « anti-systèmes »). Elles lancent aussi l’évolution vers une police anti-émeute mieux équipée et mieux contrôlée
Le terrorisme radical, qui n’existait pas alors, est en revanche un des héritages du mouvement de 1968 du côté des mouvements minoritaires vaincus, en particulier du côté maoïste. Mais c’est l’affaire des années 1970.

7) Peut-on faire une comparaison avec les indignés en Espagne ?

Pour ma part je ne vois pas de comparaison possible.
Le mouvement de mai 1968 a été un mouvement social profond mais sans perspective politique claire. Il ne faut pas oublier qu’il a touché de nombreux pays, quasiment au même moment.
Il a débouché non pas sur des changements politiques ou la formation de nouveaux partis mais sur des changements culturels profonds.
Les partis ont essayé, chacun de leur côté et chacun avec leur idéologie, de « récupérer » le mouvement mais sans grand succès. En revanche les changements sociaux et culturels ont été profonds et durables, notamment parce que la jeunesse qui était à la base du mouvement était promise à exercer ensuite les responsabilités sociales, politiques et économiques. C’est la raison pour laquelle les penseurs conservateurs et réactionnaires ont souvent dénoncé par la suite « la pensée 68 », « l’esprit 68 ». En un sens, le « dégagisme » populiste qui affecte en ce moment l’Europe ressemble beaucoup au mouvement de 1968, mais à travers des processus lents et conformes aux institutions (élections) et pas à travers des manifestations et des émeutes de rue.

8) Que pouvons-nous apprendre (oublier) de 1968 ?

Je ne peux parler qu’à titre personnel et comme observateur de la vie politique sur le long terme puisque j’ai beaucoup écrit sur la violence et la théorie politique.

Ma première leçon est celle de l’impuissance des révolutions de rue. Il y a du désordre, de l’euphorie, un sentiment de communauté ; il y a du spectacle, on se prend pour des héros - puis plus rien –. On croit avoir gagné, on jubile et tout revient en arrière. De ce point de vue, mai 1968 a anticipé tous les « printemps » qui ont suivi, par exemple les printemps arabes. Une réorganisation du pouvoir demande des appareils et des partis capables d’assumer les changements politiques et de les organiser. Dès mai 1968, je fus très sceptique vis-à-vis de tous mes camarades qui y voyaient une sorte de pré-révolution à la manière de 1905 en Russie anticipant 1917. La prise de pouvoir demande des forces organisatrices et des partis – et surtout un appareil militaire.

La seconde leçon concerne les grandes crises sociales. Elles sont très réelles mais ce n’est pas ce qui se voit sur le moment. Elles produisent leurs effets après-coup, dans la culture et les mentalités. Ces effets peuvent être très importants mais ils sont diffus et différés, s’étalent sur une génération au moins.

La troisième leçon concerne les gouvernements. Il ne suffit pas d’avoir une majorité, d’être assuré de soi. Il faut aussi être attentif aux « signaux faibles » avant-coureurs et savoir réformer à temps. J’ai toujours été profondément réformiste, dès les années 1964. Je suis étonné de voir à quel point beaucoup de gouvernements ne voient pas monter les signaux d’alerte, ne voient pas les risques de synergie entre des mécontentements divers et finalement se liquéfient devant les premiers soubresauts. Ce qui fut le plus inquiétant en mai 1968 fut certainement l’effondrement du pouvoir gaulliste entre le 13 et le 30 mai : plus de ministres, plus d’initiatives, des administrations en débandade, un chaos par absence d’autorité. Sauf qu’à la différence de la Révolution française où les États Généraux qui allaient former l’embryon des assemblées révolutionnaires étaient réunis, il n’y avait ici personne pour prendre le pouvoir laissé vacant.

La quatrième leçon concerne les mouvements issus de la jeunesse. Ils ne sont pas à prendre inconditionnellement au sérieux mais quand ils sont massifs et durables, ils sont importants car ils pèseront par la suite en termes de générations. La jeunesse de 1968 a donné les adultes nantis et bobos au pouvoir depuis les années 1980. La jeunesse des mouvements lycéens des années 1980 a donné l’appareil d’État et l’appareil médiatique des années 1990 et 2000. La jeunesse d’origine maghrébine des émeutes des années 2000 a donné une génération de parents encourageant le salafisme des adolescents et des jeunes terroristes aujourd’hui en France. Il n’y a pas de fumée sans feu – ou plutôt pas de feu sans fumée préalable….

Yves Michaud
avril 2018



samedi 27 janvier 2018

Etel Adnan Tapisseries et estampes à la Galerie Lelong, Paris

J'ai déjà dit mon admiration pour l'oeuvre d'Etel Adnan - poète, peintre, calligraphe - couverte de dons sans jamais s'y égarer.
Je signale aujourd'hui tout particulièrement ses tapisseries.
Ce n'est pas une pratique nouvelle chez elle mais elle y revient aujourd'hui de manière flamboyante.

Quelques mots suffiront pour en dire l'exceptionnel intérêt.

A la différence de tant d'artistes qui font reproduire en tapisserie par des lissiers leurs peintures à succès, Etel Adnan conçoit expressément ses tapisseries pour ce nouveau médium. 
Elle qui peint des tableaux petits dont la force et l'intensité tiennent à ce que la dimension rayonne au sein même de cette taille réduite, elle change ici d'échelle pour ces tapisseries de 140-150 cm sur 200. Elle change aussi de motifs. Tout - couleurs, formes, paysages, oiseaux et nature - est pensé pour le médium tissé. Une transposition de ses tableaux les affaiblirait en les agrandissant. Ici, une nouvelle échelle et de de nouvelles tonalités s'imposent. 
C'est d'une simplicité qui éclate d'intelligence et de sensibilité (je ne sais pas dans quel ordre mettre ces deux mots quand je parle d'Etel Adnan).





Jusqu'au 10 mars 2018 à la Galerie Lelong, 13 rue de Téhéran, 75008, Paris